Vent d'air frais sur le New Hampshire


Le triomphe de Bernie Sanders à la primaire démocrate du New Hampshire de 2016 est un coup de tonnerre. Remportée avec plus de vingt points d’avance sur la machine Clinton, cette victoire, la plus éclatante d’un candidat non sortant depuis Kennedy en 1960, est sans doute historique, à commencer par le fait que Sanders est le premier candidat non chrétien à remporter la primaire d’un État. Mais la véritable révolution en germe dans cette belle victoire d’un septuagénaire juif échevelé de Nouvelle-Angleterre au fort accent de Brooklyn, qui semble tout droit sorti d’un film de Frank Capra, c’est le triomphe symbolique d’une gauche civique d’un genre nouveau. Sanders vient en effet secouer la gauche sociétale des baby-boomers, cette gauche dite de la « minorité civilisée » et du mépris de l’Américain moyen, passée sans aucun scrupule de l’activisme militant des années 1960 aux discours à huis clos rémunérés plusieurs centaines de milliers de dollars par Goldman Sachs. Ces « libéraux » au sens américain du terme, nous dit David Graeber,

déclarent partager les idées des mouvements radicaux – la démocratie, l’égalité, la liberté – mais ils sont parvenus à se convaincre que ces idéaux sont en fin de compte inatteignables [et qu’ils] ne sont pas complètement vendus puisque leurs anciens rêves révolutionnaires étaient irréalistes, et qu’au fond, combattre pour l’avortement et le mariage homosexuel est aussi radical qu’on peut l’être de façon réaliste1.

Ces « libéraux », poursuit Graeber, perçoivent désormais toute personne déterminée à construire un monde sur des principes authentiquement démocratiques comme une sorte de « péril moral ».

Ce mardi 9 février 2016, les électeurs démocrates du New Hampshire ont dit toute leur exaspération vis-à-vis de cette gauche paresseuse, jargonnante et bureaucratique qui voudrait leur faire croire que le progressisme consiste à traquer les signes de discrimination dans toute forme de discours et à s’attaquer à l’épineux problème de savoir s’il faut des toilettes neutres pour les transsexuels sur les lieux de travail… quand il n’y a plus de travail. Ayant trouvé du plus mauvais goût la sortie dédaigneuse d’Hillary Clinton lors du dernier débat avant la primaire (elle accusait Sanders d’utiliser des manœuvres rhétoriques malveillantes – sous-entendu : sexistes – en faisant d’elle une candidate de l’establishment au motif qu’elle dépend de soutiens de Wall Street), les électeurs n’ont pas davantage apprécié son syllogisme selon lequel elle ne peut pas être la représentante de l’establishment… puisqu’elle est une femme ! Puis, dans un grand moment de cuistrerie, Madeleine Albright a promis une place en enfer aux jeunes femmes qui ne soutiendraient pas Hillary, et la journaliste Gloria Steinem a affirmé que les jeunes femmes qui soutiennent Sanders ne le font que dans l’espoir de coucher avec les nombreux jeunes hommes qui l’ont rallié. En somme, le message adressé par le clan Clinton est clair : « La présidence nous revient de droit, et cette fois-ci, personne ne nous en privera ! » Et il y avait quelque chose de réjouissant à entendre ces jeunes supportrices de Sanders dire que l’élection d’une femme à la Maison-Blanche leur semble acquise à brève échéance. Seulement, le genre du candidat ne représente pas pour elles un substitut à la confiance qu’on peut placer en la personne du candidat.

Contre l’injonction à rentrer dans le rang de la radicalité convenue, les électeurs démocrates de Nouvelle-Angleterre ont clairement signifié que l’espace civique, c’est-à-dire la possibilité de vivre sous l’empire d’une loi commune garantie par des institutions représentatives, n’est pas peu de chose pour eux. Sanders l’a très bien compris, qui a su prendre le relais du mouvement Occupy, disant en substance que combattre le rôle de l’argent en politique est l’incarnation même du réformisme partout dans le monde, et que dès lors, il est inconcevable que la corruption de la vie politique soit devenue un tabou dans la nation emblématique de ce combat. Ainsi, soutenu par la totalité de ce qu’on peut appeler la gauche civique américaine, à l’image de Zephyr Teachout, candidate à la Chambre des représentants dans l’État de New York et auteur d’un remarquable Corruption in America, Sanders vient rien de moins que de replacer l’intégrité du gouvernement au cœur des débats de l’élection présidentielle de 2016. Paradoxalement, c’est aussi une des raisons de l’engouement pour Trump, qui a interdit à tous les super Pacs2 d’associer son nom à leurs activités car il ne veut pas brouiller son message de campagne : lui seul parviendra à changer Washington parce qu’il ne dépend financièrement de personne.

Signe que le civisme touche les cœurs américains, des représentants importants des minorités commencent à rallier Sanders, à l’image d’Harry Belafonte et de Ta-Nehisi Coates, auteur d’essais à succès et chef de file d’une pensée noire très inspirée par James Baldwin, alors qu’Hillary vient sans surprise d’obtenir un soutien rédigé en langue de bois de la part du Congressional Black Caucus, sorte d’amicale des leaders noirs corrompus. Et lorsqu’il rappelle que Bill Clinton a présidé à la plus forte augmentation de l’histoire du nombre de détenus dans les prisons américaines de l’histoire, Coates ouvre la boîte de Pandore du principal facteur d’inévitabilité de la candidature Clinton, qui est la nostalgie de l’atmosphère d’insouciance des deux mandats de son mari. Rappelons que cette présidence, plus que toute autre, a été marquée du sceau de la dérégulation financière et qu’avec la nouvelle séquence de crise qui s’installe, un réexamen sérieux du bilan de la première présidence Clinton pourrait s’avérer catastrophique pour Hillary Clinton.

  • 1.

    David Graeber, Comme si nous étions déjà libres, Montréal, Lux, 2014.

  • 2.

    Pac : political action committee. Ces comités indépendants lèvent des fonds pour financer des campagnes de communication politique.