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Dans le même numéro

Adieu Pottersville : le civisme contre l'aliénation progressiste

octobre 2016

#Divers

L’élection présidentielle américaine de 2016, tout comme la consultation populaire sur la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, marque le retour fracassant des enjeux de classe dans la politique anglo-saxonne. Dans son article “Brexit Blues”, John Lanchester explique cette évolution par des mutations profondes du travail et des structures sociales qui en découlent :

Être né dans de nombreux endroits en Grande-Bretagne signifie souffrir une défaite irréversible sur toute une durée de vie – des horizons bouchés en termes d’éducation, d’accès au pouvoir, d’espérance de vie. […] Il n’y a pas de pénurie d’emplois […] mais ce sont des emplois insatisfaisants, sans sécurité et mal payés. Ce nouveau travail ne remplit pas les fonctions de l’ancien : il n’offre ni identité, ni communauté, ni confiance en soi. […] Le précariat, comme on appelle la nouvelle classe, ne connaît peut-être pas l’étymologie du mot, mais elle n’en a pas le besoin : ses manifestations bien réelles ne lui sont déjà que trop familières1.

L’offre politique, pendant ce temps, a semblé se réduire à la promesse que les secteurs florissants, dépendants d’une économie ouverte, internationale et à haute valeur ajoutée, financent par des transferts sociaux l’existence des laissés-pour-compte. Il n’est dès lors nullement surprenant, nous dit Lanchester, qu’à la première occasion, ces classes précaires, galvanisées par le défilé de personnalités du monde entier venues leur annoncer l’Armageddon économique si elles quittaient l’Union européenne, aient vu dans le rejet de ces arguments la possibilité de reprendre le contrôle de leur existence.

Comme le souligne Lanchester, la situation décrite au Royaume-Uni est encore pire aux États-Unis, où le précariat ne se limite pas au travail sans qualité et faiblement rémunéré, mais comprend en outre un grand nombre de personnes qui ont tout simplement abandonné le monde du travail2, pendant que ceux qui continuent à vivre d’une activité salariée occupent de plus en plus ce que l’anthropologue et activiste David Graeber appelle des bullshit jobs (boulots de merde). Dans un pays où des études récentes nous annoncent que la classe moyenne est passée pour la première fois de son histoire en dessous de la moitié de la population3, les laissés-pour-compte du sous-emploi et de la déshumanisation du travail ont saisi la première occasion qui leur était donnée (Trump et Sanders) d’exprimer leur ressentiment contre une classe managériale (professional managerial class) dont ils estiment qu’elle a saccagé leur existence. Les partisans de Trump se sont même retournés contre l’establishment reaganien du Parti républicain et son tropisme d’ouverture à tous les vents de la mondialisation, qu’ils assimilent désormais à la « minorité civilisée » du Parti démocrate et sa cohorte de bureaucrates, de spécialistes de l’ingénierie sociale et d’entrepreneurs bohèmes de la Silicon Valley. L’année 2016 signe le retour sur le devant de la scène d’un populisme bien ancré dans l’histoire des États-Unis, qu’on aurait tort de réduire à un mouvement de repli identitaire. Il faut plutôt le comprendre à la lumière d’interrogations fondamentales sur l’idée que les Américains ont de leur démocratie, et d’une tradition de contestation du progrès comme déterminisme historique.

Il n’est pas de meilleur point de départ, pour illustrer cette tradition radicale-plébéienne, que la référence universelle que sont les films de Frank Capra, tout particulièrement ses quatre films sur le mythe du common man (l’homme de la rue), lequel évoque le rapport à la nature, le rôle du travail, la hiérarchie entre intellectuels et manuels, le refus de l’abstraction, et, paraphrasant Renaud Garcia, une individuation au sein de la communauté au lieu et place d’un individualisme délié de tout engagement commun4. Ce sont ces thèmes qu’on retrouve dans l’œuvre de l’historien et sociologue Christopher Lasch, pour qui « la critique “petite-bourgeoise” du progrès mérite une écoute attentive », non pour réinventer un passé muséifié, mais pour sortir des impasses d’un présentisme présenté sous les oripeaux du progrès.

Le mythe du common man

Il faut être d’une nature irrémédiablement endurcie pour ne pas avoir chaud au cœur en regardant les chefs-d’œuvre de l’ère rooseveltienne que sont l’Extravagant Mr. Deeds (1936), Mr. Smith au Sénat (1938), l’Homme de la rue (1941) ou La vie est belle (1946).

Les premiers paragraphes de la préface de l’autobiographie de Capra, Hollywood Story, en résument admirablement l’esprit et ce qu’il doit tout autant à la vie de Capra qu’à l’idée même du rêve américain :

Je détestais être pauvre. Je détestais être un paysan. Je honnissais la condition d’enfant maraudeur pris au piège d’un ghetto sordide de Los Angeles. Ma famille ne savait ni lire ni écrire. Je voulais m’échapper. J’ai cherché un instrument, une main tendue, une perche pour me propulser hors de mon sinistre environnement vers le monde prospère dans lequel on peut devenir quelqu’un.

J’ai essayé l’école, l’enseignement technique. La perche s’est cassée au milieu de l’obstacle. J’ai réfléchi à des raccourcis : le commerce de contrebande, les combats concertés, le base-ball, l’escroquerie. Quand j’ai finalement trouvé la bonne perche, elle n’était pas faite de bambou, ni de verre ou de métal. En fait, ce n’était pas une perche du tout. C’était un tapis volant – tissé avec les bobines et les boucles d’une magnifique peau de plastique souple, dont les filaments dissimulaient le code génétique de tous les arts humains, et dont l’abracadabra de la science transcendait les espoirs, les peurs et les rêves des hommes – le tapis enchanté du cinéma ! Je me suis propulsé vers la gloire à la grâce de son pouvoir ensorcelant5.

En même temps qu’il incarnait lui-même le mythe de l’immigrant à qui tout sourit aux États Unis, Capra a toujours conservé une attitude ambivalente face au succès terrestre, qu’il n’a eu de cesse de vouloir réconcilier avec une sorte d’innocence perdue. Cette ambivalence s’exprime notamment dans l’Extravagant Mr. Deeds, Mr. Smith au Sénat et l’Homme de la rue. Les trois héros de ces films ont en commun d’être des citoyens ordinaires, des types bien, habités par un civisme exalté, une foi inébranlable dans les idéaux américains, et une aversion pour la corruption et les groupes organisés qui menacent la possibilité pour les individus de mener une existence décente. Or ce citoyen comme tout le monde incarne « le régulateur suprême du processus démocratique », celui qui, à lui tout seul, « est capable de faire échouer des projets corrompus et de rétablir l’ordre, garantissant l’équilibre politique de la nation6 ». Le common man, nous dit Anne-Marie Bidaud, « permet ainsi de célébrer conjointement le triomphe de l’individualisme et le bon fonctionnement des institutions7 ». Il est l’image même d’une classe moyenne qui ne serait pas tant une catégorie économique, caractérisée par un niveau de revenus, qu’un sentiment de stabilité et de sécurité émanant de la certitude que « peu importe ce que vous pensez des politiciens, les institutions les plus courantes, comme la police, le système d’éducation, les cliniques de santé et même les compagnies de crédit sont fondamentalement de votre côté8 ».

Le scénario de la trilogie Deeds/Smith/Doe fonctionne toujours un peu de la même façon : le personnage principal entreprend un voyage initiatique hors de sa petite ville ou de son village, où il est un personnage en marge9, ou exerce un métier honnête10, vers la grande ville où il est appelé en raison d’un événement extraordinaire11. Là, après des succès factices et instrumentalisés, il finit en raison de son imperturbable honnêteté par menacer des intérêts bien ancrés, personnifiés par un homme d’affaires sans scrupule (Taylor dans Mr. Smith, D.B. Norton dans l’Homme de la rue ou l’avocat John Cedar dans Deeds). Ces derniers sont toujours représentés assis, engoncés dans un fauteuil d’où s’échappent des volutes de cigare, quand tous les autres personnages sont en mouvement. D’abord anéanti, il est remis en selle par la femme de sa vie, au départ l’alliée du système12, et finit par triompher des forces de l’argent et du pouvoir avant de retourner à son existence paisible et décente, une femme conquise à son bras. L’opposition grande ville/bourgade rurale exprime l’opposition entre le rêve jeffersonien d’une démocratie décentralisée de petits propriétaires fermiers et la conception hamiltonienne d’un pouvoir centralisateur et industriel13. Chacun des trois personnages principaux illustre un personnage à la fois fantasque et contemplatif, d’une innocence qui confine au début à la naïveté et dont l’honnêteté finit par triompher en faisant renouer les Américains égarés avec les affects du common sense :

Que l’honnêteté est une qualité puissante ! Quelle que soit la couleur de leur peau, quelle que soit la langue qu’ils parlent, les hommes honnêtes bénéficient de l’amour et de la confiance des autres. Ils attirent comme un aimant attire la limaille de fer. L’homme honnête promène avec lui son propre magnétisme, sa propre couronne, sa propre armée, sa propre richesse, son propre bonheur et son propre standing. Tout est contenu dans le plus noble de tous les titres : celui d’homme honnête14.

Mais c’est surtout un quatrième film, La vie est belle, qui mérite d’être considéré comme un chef-d’œuvre. Le personnage principal incarné par James Stewart, George Bailey, est un jeune homme idéaliste qui doit renoncer à son rêve de devenir architecte et explorateur pour prendre la succession de son père à la tête de la Bailey Bros. Building & Loan Association de Bedford Falls, c’est-à-dire pour devenir banquier15. Cependant, par une subtile variation du scénario, George Bailey se retrouve non pas dans une mégalopole des affaires ou de la politique comme Deeds ou Smith, mais il lui est donné de voir ce que serait sa ville s’il n’était jamais venu au monde. La veille de Noël, lorsque son oncle Billy perd une importante somme d’argent, la Bailey Bros. Building & Loan Association est irrémédiablement acculée à la faillite et, après une scène où Bailey laisse éclater devant sa famille sa colère et son ressentiment contre les attaches locales qui l’ont empêché de poursuivre son rêve de jeunesse, il part se jeter dans la rivière. C’est alors que son ange gardien Clarence feint de se noyer et que George se jette à l’eau pour le sauver. Quelques instants après, Clarence lui montre ce que serait l’existence de la communauté s’il n’était jamais né. Bedford Falls aurait été rebaptisée Pottersville, où il n’y a que des bars et des maisons closes. À Pottersville, la police est omniprésente et son chef Bert, personnage familier et truculent interprété par Ward Bond (un des acteurs fétiches de John Ford, l’autre grand cinéaste de la tradition populiste), qui chantait au mariage de George à Bedford Falls, a accompli la transition qui nous est hélas familière entre le métier de policier et celui de bureaucrate armé chargé du « maintien de l’ordre ». Le lotissement rempli de maisons coquettes, construites grâce aux fonds prêtés par la Bailey Bros. Building and Loans, n’existe pas et son emplacement est occupé par un cimetière.

Pottersville, qui est par bien des aspects beaucoup plus animée, plus clinquante, plus illuminée que Bedford Falls, représente un type d’environnement auquel nous sommes désormais habitués. C’est le modèle urbain que des promoteurs immobiliers comme Donald Trump essaient de reproduire dans ces bourgades qui essaiment un peu partout aux États-Unis, comme la ville de Cripple Creek dans les Rocheuses. Ancienne ville minière de la ruée vers l’or, avec de beaux bâtiments en brique qui témoignent d’une grandeur passée, Cripple Creek, un temps devenue une ville fantôme, n’a pas eu la chance comme Aspen de renaître grâce à son domaine skiable. En 1991, lorsque l’État du Colorado a créé des zones franches dédiées aux jeux d’argent dans les anciennes villes minières, Cripple Creek est devenue un gambling mountain resort (ville casino), sorte de temple dédié aux pulsions mortifères où se presse une population locale majoritairement blanche, d’âge moyen, qui vient s’affaler dans l’obscurité de salles sans fenêtres pour faire chauffer les machines à sous dans l’espoir d’atteindre cet état de transe connu sous l’expression de get in the zone16.

L’image de Pottersville est particulièrement visionnaire parce qu’elle expose la généralisation de ce qu’on pourrait appeler une sociabilité de marché. Or c’est cette sociabilité épurée de toute idée d’une existence décente qui est le moteur de l’aliénation progressiste dont Christopher Lasch a été un infatigable contempteur.

Une démocratie fondée sur la vertu civique

Toute l’œuvre de Lasch, esprit militant de la trempe d’un Orwell ou d’une Simone Weil, est un combat contre l’édification d’une société ressemblant à Pottersville. Lasch consacre toutefois moins de temps à la condamnation sans partage de la cupidité des capitalistes, comme Potter dans La vie est belle, qu’à la destruction savamment planifiée du type anthropologique de l’homo democraticus incarné par George Bailey. C’est la raison pour laquelle deux livres importants de Lasch, la Culture du narcissisme (1979), et le Moi assiégé (1984), sont consacrés à l’étude du type de personnalité nécessaire au développement du capitalisme postindustriel, définie comme

une disposition à voir le monde comme un miroir, et plus particulièrement comme une projection de nos propres peurs et désirs, non tant parce qu’elle rend les hommes cupides et sûrs d’eux, mais parce qu’elle fait d’eux des êtres faibles et dépendants17.

Le type anthropologique du « moi minimal » ou du « moi narcissique » est, selon Lasch,

un moi de plus en plus vidé de tout contenu, qui est venu à définir ses buts dans la vie dans les termes les plus restrictifs possibles, en termes de survie pure et simple, de survie quotidienne. Comme si la vie de tous les jours était si problématique et le monde si menaçant qu’on ne pouvait espérer, au mieux, que de s’en sortir, de vivre au jour le jour18.

Et Lasch d’ajouter :

De fait, c’est le conseil thérapeutique au pire sens du mot. C’est ce qu’on donne aux gens dans le monde qui est le nôtre19.

Le portrait psychologique que Capra dressait de George Bailey, personnage ambivalent toujours tenté par le repli dans l’exil hors de sa communauté, est précisément l’exact opposé de ce moi minimal qui s’épuise psychologiquement dans sa recherche d’une liberté de choix sans conséquence pour survivre dans ce monde menaçant. Toute la frustration de Bailey le soir fatidique où il décide de se jeter dans la rivière tient à sa réalisation que son choix moral et culturel de reprendre la succession de son père à la Bailey Bros. Building and Loan Association a écarté toute une série de possibilités qui ne l’auraient pas conduit à la faillite certaine à laquelle il fait face à ce moment précis. Ce soir-là, Bailey rêve d’être dans une société de consommateurs qui, paraphrasant Lasch, « définit le choix non comme la liberté de choisir une suite d’actions plutôt qu’une autre, mais comme la liberté de tout choisir en même temps20 ». Tout le génie de Capra étant d’avoir su, au travers de l’allégorie de Pottersville, montrer combien les institutions d’une communauté comme Bedford Falls sont fragiles et reposent sur la vertu civique de citoyens comme Bailey.

Ayant dans une première partie de son œuvre analysé la personnalité faite pour le capitalisme comme « fait social total », Lasch s’est ensuite attaché, à partir de l’expérience d’une tradition politique défaite, qui survit sous la forme d’une sensibilité « populiste », à décrire comment la construction de personnalités narcissiques avait sapé directement le mode de vie démocratique.

Le ressort principal de ce travail de sape est l’édification d’une méritocratie en lieu et place de l’idéal d’une société sans classe, dont il nous dit :

il ne s’agissait pas seulement de l’absence de privilège héréditaire et de distinctions de rang reconnues par la loi, mais du refus de tolérer la séparation du savoir et du travail21.

Revisitant la tradition « populiste » américaine, Lasch souligne le tournant symbolique que représente la généralisation du salariat dans l’histoire américaine. Pendant la première moitié du xixe siècle, la condamnation du travail salarié était presque universelle ; elle s’est muée ensuite en une acceptation de celui-ci assortie de la croyance que le salariat ne serait qu’une condition temporaire et que chacun finirait par accéder à la condition de propriétaire de ses moyens de production. Lasch cite notamment Herbert Croly, fondateur du New Republic et grande figure de la social-démocratie américaine du début du xxe siècle, selon lequel les « démocrates pionniers » de l’Amérique des débuts « pouvaient espérer une indépendance économique absolue, que garantissait la propriété perpétuelle et libre dont ils bénéficiaient ». Mais l’« appropriation privée du domaine public » convertit rapidement le peuple américain à une « démocratie fondée sur le salariat, et plus du tout sur la propriété », de sorte que, selon Croly, la question capitale devenait :

Comment les salariés pourraient-ils obtenir une part ou un degré d’indépendance économique analogue à celui que le démocrate pionnier était en droit d’espérer22 ?

Selon Lasch, c’est à ce moment-là, celui où le salariat cesse de devenir un « incubateur temporaire » pour devenir une situation permanente, que le camp « progressiste » l’a définitivement emporté, en tranchant le « plus important choix qu’une société démocratique ait à faire : ou bien élever le niveau général de compétence, d’énergie et de dévotion – “la vertu”, comme on la nommait dans des traditions politiques plus anciennes – ou seulement de promouvoir un recrutement plus large des élites ». Ce choix, qui coïncide avec la fermeture de la frontière, s’est fait au moyen d’une substitution du mythe de la mobilité sociale ascendante (par la maîtrise du savoir) à celui qui lui préexistait, l’indépendance économique de la classe moyenne (par la propriété).

À partir de ce moment-là, la distinction de classe étant scellée autour du monopole de plus en plus étanche du savoir, détenu par ce que Lasch appelle la « minorité civilisée », à laquelle il faut accéder pour réussir, l’idéal de participation qui dominait la première partie de l’histoire des États-Unis cède le pas à celui de la distribution organisée par l’État thérapeutique. Ce qui compte désormais n’est plus la démocratisation de l’intelligence, mais celle de « l’estime de soi » par l’éradication, à grand renfort de psychologues, d’éducateurs et autres coachs, de toute forme de sociabilité réminiscente de près ou de loin de l’idéal d’une société sans classe.

Seulement, à mesure que la concurrence s’est intensifiée avec la mondialisation de l’économie, que se sont développés des mégalopoles urbaines à une échelle trop importante pour permettre le maintien de communautés civiques, et que la destruction planifiée de toutes les formes de solidarité existantes est venue exercer une pression insurmontable sur les finances de l’État tutélaire, la lutte des places pour venir grossir les rangs de la minorité civilisée s’est peu à peu transformée en lutte des classes. Cette lutte s’est manifestée non pas par une insurrection du bas vers le haut, mais par une sécession de l’élite, composée de ceux qui ont le mieux su organiser leur protection en se repliant dans le moi minimal. Cette minorité civilisée, nous dit Lasch, n’a plus tant cherché à imposer ses valeurs à la majorité (qu’elle juge incorrigiblement raciste, sexiste, provinciale et xénophobe), qu’à l’édification d’institutions alternatives dans lesquelles il n’est plus nécessaire de débattre avec la majorité déchue.

Pour cette aristocratie des cerveaux, que Robert Reich appelait les « analystes de symboles », ce qui compte est de se connecter aux communautés de succès. Rassemblés le long des côtes, tournant le dos au heartland23 pour cultiver des attaches avec « le marché international de l’argent en circulation rapide, du glamour, de la mode et de la culture pop24 », ils sont soumis eux-mêmes à des rythmes de concurrence insoutenables. Ils savent que la damnation existe en ce monde, sous la forme de l’obsolescence de leurs semblables qui n’ont pas su s’adapter à la réalité du monde liquide, et dont ils cherchent à se séparer. Si l’Amérique n’incarne plus une communauté de succès, qu’à cela ne tienne, les voilà devenus des habitants du Pacific Rim, dont les plus fortunés, à l’image de Peter Thiel, envisagent de se retirer sur des îles artificielles au large de la Californie. Partant, le but de la politique « progressiste », nous dit Lasch, est de réagencer la ville à l’image des élites prospères et mobiles qui ne la voient que comme un endroit pour travailler et s’adonner aux loisirs, pas un lieu pour planter ses racines, élever ses enfants, vivre et mourir.

Pour que les perdants de cette course truquée continuent à croire, en dépit des évidences, au mythe de la mobilité sociale ascendante, des thérapeutes en tous genres ont envahi l’univers quotidien de la classe moyenne pour « abolir la honte » de l’échec et désinhiber tout sentiment de culpabilité vis-à-vis de l’endettement sans limite. Pour les malheureux qui réfléchiraient trop à leur condition de déchus, il reste les jeux de hasard et le nirvana de la « zone » à la machine à sous, ou la possibilité de se rendre dans le nombre croissant d’États dans lesquels la consommation « récréative » de marijuana est libéralisée25.

Les grands thèmes de l’œuvre de Lasch, l’ascendance du moi narcissique, la substitution de la mobilité sociale ascendante à celle de l’indépendance économique reposant sur la propriété, le renoncement à l’idéal de démocratisation de l’intelligence, la sécession de la minorité civilisée, donnent un aperçu de la richesse d’analyse que nous offre une tradition religieuse, intellectuelle et militante, tantôt appelée humanisme civique, radicalisme plébéien ou populisme, pour comprendre la guerre des cultures qui sévit aux États-Unis depuis plusieurs décennies. En effet, avec une acuité particulière depuis la crise de 2007-2008, les habitants de l’« Amérique du milieu », dont la situation matérielle se détériore en dépit de ce que les médias aiment à nommer « la résilience de l’économie américaine26 », continuent à entendre le lointain écho d’une tradition qui valorisait des communautés autogouvernées reposant sur quelques constantes identifiées par Lasch :

les habitudes de la responsabilité associées à la possession de la propriété ; l’oubli de soi volontaire qui accompagne l’immersion dans quelque ouvrage absorbant ; le risque que de bonnes conditions matérielles finissent par faire disparaître l’idéal plus exigeant d’une vie bonne ; l’idée que le bonheur est assujetti à la reconnaissance que les humains ne sont pas faits pour le bonheur27.

La perte du bien commun

Les œuvres de Capra et de Lasch, relayées plus récemment par un certain nombre d’ouvrages, dont ceux de Matthew Crawford, sont particulièrement utiles à la compréhension de la situation présente parce qu’elles mettent le doigt sur l’impasse tragique de la démocratie libérale, qui, au nom de la promotion de la démocratie en tant que structure de gouvernement, en est venue à saper la démocratie en tant que forme de civilisation. Les personnages de Capra sont en quelque sorte des héros bourgeois, des personnages qui ont su convertir dans la société moderne la vertu civique associée à la gloire martiale dans la société prémoderne. Partisans d’une démocratie active, ils incarnent, comme Martin Luther King, l’idéal d’une démocratisation de l’intelligence. King, Smith, Doe et Deeds ne remportent pas des victoires en censurant l’expression de la supériorité par la classe dominante, ils donnent à voir par leur propre exemple l’image d’une société décente. Illustrant les propos de Lasch selon lequel la tolérance est certes une bonne chose, mais qu’elle n’est en aucune façon l’accomplissement de la démocratie, tout au mieux son préalable, les common men triomphent de la haine de leur ennemi en faisant preuve de normes élevées de conduite personnelle qu’ils vont puiser dans une authentique culture populaire. Par exemple, Lasch explique le succès de la lutte pour les droits civiques avant tout par les « ressources spirituelles – courage, ténacité, faculté de pardon, et espérance » de la religion protestante telle qu’elle était pratiquée dans la communauté noire du Sud. Le combat de l’homme ordinaire ne repose pas sur la protection émotionnelle de soi-même et n’a pas pour objet d’obtenir une compensation sous la forme d’une pitance octroyée par l’oppresseur. Il abolit directement la distinction de classe en dressant des hommes libres face à elle.

À l’inverse d’un George Bailey, les personnages d’une série télévisée comme The Office, aujourd’hui, sont des personnages psychologiquement laminés. Leur seule référence est une culture de masse dont la maxime essentielle est que personne n’a le droit d’« imposer » ses préférences et ses jugements moraux à quiconque. Ils offrent la vision d’un moi « détaché, amorphe, flottant – un moi sans préjugés, sans aucun bagage, sans une opinion propre qui puisse les exposer à la critique28 ». En donnant à voir l’inanité du monde du travail de bureau, les concepteurs de la série n’aspirent nullement à alerter les occupants d’un bullshit job sur leur condition de prolétaire total. Bien au contraire, l’ironie auto-référentielle qui caractérise une telle série permet de préempter l’analyse par le principal intéressé de sa propre aliénation. Grâce à cette ironie, le cadre est armé pour survivre encore un peu, aidé le cas échéant par les thérapeutes en tous genres dont fourmille le monde de l’entreprise. Et s’il est vraiment au bout du rouleau, il y a toujours le casino… ou l’armurier du coin ! The Office confirme la formule de David Graeber selon laquelle le rôle des médias de masse est, non pas de dire aux Américains en colère ce qu’ils doivent penser, mais de les convaincre que leurs voisins ne pensent pas du tout comme eux29.

L’impasse analysée par Lasch résulte du type même d’association née avec l’avènement de la société moderne, que Furet définit comme une « société qui ne mette en commun que le minimum vital, puisque son principal devoir est de garantir à ses membres le libre exercice de leurs activités privées et la jouissance assurée de ce qu’ils ont acquis ». Une société, ajoutait-il, « détachée par définition de l’idée du bien commun30 ». Sans la vertu civique d’un George Bailey ou d’un Martin Luther King, cette société est menacée par la dessiccation, c’est-à-dire le repli dans l’homogénéisation du monde, l’indifférenciation de toutes les manières de vivre et de penser et la traque sans cesse renouvelée de formes de sociabilité évoquant des dépendances archaïques et patriarcales. En témoigne à la perfection la nouvelle vague d’hygiénisation de la pensée qui traverse les campus américains31. En 1987, dans l’Âme désarmée (The Closing of the American Mind), Allan Bloom s’insurgeait contre la première vague de politiquement correct et des speech codes (règles de langage) sur les campus, qui conduiraient selon lui à l’institutionnalisation du ressentiment32. Or ces règles n’ont fait qu’empirer, comme le révèle un article récent dans The Atlantic, “The Coddling of the American Mind” (« Le cajolement de l’esprit américain33 »).

Les multiples convulsions venues ponctuer l’histoire américaine récente, du Tea Party au trumpisme en passant par le mouvement Occupy Wall Street et le succès inattendu de Sanders, sont les symptômes d’une désaffection des Américains pour une société à la Pottersville, alors même que l’élite en sécession et son formidable appareil de propagande répètent à longueur de journée qu’elle est le seul horizon possible. Le caractère outrancier du personnage de Trump, sa mégalomanie, sa vulgarité, le fait qu’il ait construit sa fortune essentiellement par la spéculation immobilière, la téléréalité et l’industrie du jeu de hasard – ce que les médias ne lui reprochent au demeurant jamais – tendent à escamoter le fait qu’il a su faire vibrer la corde d’une sensibilité décrite par Lasch comme « anticapitaliste, mais ni socialiste ni sociale-démocrate, à la fois radicale, révolutionnaire même, et profondément conservatrice ».

De ce point de vue, la sélection de Hillary Clinton comme candidate du camp adverse apparaît pour nombre d’Américains comme une provocation, une déclaration officielle de sécession du Parti démocrate d’avec la classe moyenne34. En choisissant une figure caricaturale d’une élite repliée dans un monde à part, le Parti démocrate a officialisé pour de nombreux Américains la mainmise, fondée sur une revendication de compétence, de forces perçues comme « obscures et hostiles » sur les structures institutionnelles. La séquence électorale de l’année 2016 permet ainsi à un manipulateur de récupérer une sensibilité laissée en jachère par le « progressisme ». Quels que soient l’issue de l’élection et l’avenir du trumpisme, il est urgent de trouver une alternative aux tendances régressives de la démocratie libérale. C’est tout l’intérêt de la voix d’un Christopher Lasch, qui exhorte la gauche à rompre avec les médias de masse et autres entreprises d’homogénéisation culturelle ainsi qu’avec la vision d’une société sans autorité, sans pères et sans passé pour s’allier avec les forces qui, dans la vie moderne, résistent à l’assimilation, au déracinement et à la « modernisation » forcée.

Si les institutions politiques, particulièrement depuis qu’un arrêt de la Cour suprême a légalisé le marché de l’influence, n’offrent guère d’espoir qu’un tel message soit entendu, des signes discrets révèlent la permanence du désir d’association. Sans qu’il ait pris l’ampleur du mouvement pour les droits civiques, le mouvement auto-organisé Occupy Wall Street participe d’un sursaut civique. En réaction à la pression de l’endettement des étudiants, il a considérablement contribué à la prise de conscience par le jeune public américain de l’importance de la corruption des institutions. Cette impulsion a été déterminante dans le succès inattendu de Bernie Sanders à la primaire du Parti démocrate et joue en faveur de nouvelles figures politiques comme Zephyr Teachout, candidate indépendante à la chambre des représentants dans l’État de New York, qui fait de la lutte contre cette corruption le cœur de son programme35. Cette effervescence souligne à la fois la force de la tradition civique, qui pose les bonnes questions, et sa faiblesse : elle ne fournit pas de réponses toutes faites et n’a pu, notamment, fonder une doctrine économique globale. Alors que la tradition civique et participative propose une définition de la vie bonne, énergique et exigeante, elle propose un éventail d’attentes plus modestes que le camp estampillé du progrès, reposant sur la consommation universelle. La conception progressiste de l’histoire implique « une société de consommateurs suprêmement cultivés ; la conception civique, populiste, un monde entier de héros36 ».

  • *.

    Avocat, activiste, chargé de mission à l’Institut des hautes études sur la justice, chargé de cours à la faculté de droit d’American University à Washington, DC.

  • 1.

    John Lanchester, “Brexit Blues”, London Review of Books, 28 juillet 2016. Traduction de l’auteur.

  • 2.

    Martin Wolf relevait dans le Financial Times du 4 novembre 2015 qu’en 2014, 12 % des hommes de 25 à 54 ans n’étaient ni employés, ni en recherche d’emploi, contre 8 % au Royaume-Uni, 7 % en France et en Allemagne et 4 % au Japon. Voir aussi R. Beauchard, « Entre citoyenneté et classe moyenne : les défis du futur président », Potomac Paper de l’Ifri, janvier 2016.

  • 3.

    Le Financial Times a publié fin 2015 une série d’articles sous le titre “America’s Middle Class Meltdown” à la suite d’une enquête de l’institut Pew qui révèle que la classe moyenne, définie comme les foyers ayant un revenu annuel compris entre 42 000 et 126 000 dollars, est passée de 61 % en 1960 à moins de 50 % en 2014. L’étude révèle en outre qu’un Américain sur dix est soit très riche, soit très pauvre.“Changing Fortunes”, Financial Times, 10 décembre 2015.

  • 4.

    Voir Renaud Garcia, le Désert de la critique. Déconstruction et politique, Paris, L’Échappée, 2015, p. 82.

  • 5.

    Frank Capra, The Name Above the Title: An Autobiography, New York, Macmillan Company, 1971, p. xi. En français, Hollywood Story, trad. Ronald Blunden, Paris, Ramsay, 2006.

  • 6.

    Anne-Marie Bidaud, Hollywood et le rêve américain. Cinéma et idéologie aux États-Unis, Paris, Armand Colin, 2012, p. 190.

  • 7.

    Ibid.

  • 8.

    David Graeber, The Democracy Project: A History, a Crisis, a Movement, New York, Spiegel & Grau, 2013, p. xxi. En français : Comme si nous étions déjà libres, trad. Alexis Doucet, Montréal, Lux, 2014.

  • 9.

    John Willoughby, le personnage central incarné par Gary Cooper dans l’Homme de la rue, est un Sdf : ancien joueur de base-ball qui a dû renoncer à la compétition des suites d’une blessure, il dort sous les ponts avec son acolyte clochard, surnommé le « colonel ».

  • 10.

    Jefferson Smith est le leader d’un mouvement scout, Longfellow Deeds est le propriétaire d’un petit atelier de production de suif.

  • 11.

    Smith est choisi comme sénateur à pile ou face, Deeds hérite d’une fortune extraordinaire d’un lointain parent, John Willoughby est choisi pour donner vie à un personnage inventé par une journaliste qui prétend avoir reçu une lettre d’un certain John Doe qui indique vouloir se suicider le soir de Noël car il est au chômage depuis quatre ans.

  • 12.

    Babe Bennett et Ann Mitchell sont des journalistes ambitieuses, qui instrumentalisent Deeds et Willoughby à des fins carriéristes, Clarissa Saunders est une secrétaire expérimentée un temps complice des manigances de Paine, l’autre sénateur véreux de l’État, à la botte de Taylor, avant de tomber amoureuse de Smith et de le guider dans son obstruction parlementaire (filibuster).

  • 13.

    Dans Special Providence: American Policy and How It Changed the World (Londres, Routledge, 2009), Walter Russell Meade distingue quatre sensibilités qui structurent l’histoire politique des États-Unis, en s’inspirant de l’héritage et de la personnalité de quatre de ses plus importants présidents – Thomas Jefferson, Alexander Hamilton, Andrew Jackson et Woodrow Wilson.

  • 14.

    F. Capra, Hollywood Story, op. cit., p. 182.

  • 15.

    La profession de George Bailey est importante car elle souligne, comme l’explique brillamment John Kay dans Other People’s Money, l’évolution juridique récente des institutions de la banque et de la finance au profit de la seule structure de la société de capitaux, dont Kay fait un des traits fondamentaux de la financiarisation de l’économie. Selon Kay, la régulation ou la responsabilité sociale des entreprises ne sont que des impasses pour conjurer les effets de la perte de cette diversité juridique, avec une acuité particulière dans le domaine immobilier où jusque très récemment, les principales institutions de crédit au Royaume-Uni (building societies), aux États-Unis (thrifts) ou encore en Allemagne (Bausparkassen) étaient des caisses d’épargne ou des mutuelles de crédit, prêtant exclusivement aux particuliers. La plupart ont disparu avec la dérégulation des années 1980, qui a donné lieu à la crise des Savings and Loans au début des années 1990. J. Kay, Other People’s Money: The Real Business of Finance, New York, PublicAffairs, 2015.

  • 16.

    L’économie du jeu d’argent n’est pas anecdotique aux États-Unis, comme l’illustre Matthew Crawford. Il montre que l’économie du jeu, passée du contrôle par le crime organisé à celui de sociétés cotées en Bourse, est une expérimentation grandeur nature où d’un côté, des centaines de millions de dollars sont dépensés en recherches pour créer des techniques de captation de l’attention, pendant que de l’autre, l’addiction au jeu est médicalisée. On renforce ainsi la conception de la liberté comme maximisation de la capacité de faire des choix rationnels dans un ordre social axiologiquement neutre, qui justifie la libéralisation d’activités hautement nocives comme le casino. M. Crawford, Contact. Pourquoi nous avons perdu le monde et comment le retrouver, trad. Christophe Jaquet et Marc Saint-Upéry, Paris, La Découverte, 2016.

  • 17.

    Christopher Lasch, le Moi assiégé, trad. Christophe Rosson, Castelnau-le-Lez, Climats, 2008, p. 28.

  • 18.

    C. Lasch et Cornelius Castoriadis, la Culture de l’égoïsme, trad. Myrto Gondicas, Castelnau-le-Lez, Climats, 2012, p. 15-16.

  • 19.

    Ibid., p. 16.

  • 20.

    C. Lasch, le Moi assiégé, op. cit. p. 33.

  • 21.

    C. Lasch, The Revolt of the Elites and the Betrayal of Democracy, New York, Norton, 1995, p. 64. En français : la Révolte des élites et la trahison de la démocratie, trad. Christian Fournier, Paris, Flammarion, 2010.

  • 22.

    Voir C. Lasch, le Seul et Vrai Paradis. Une histoire de l’idéologie du progrès et de ses critiques, trad. Frédéric Joly, Paris, Flammarion, 2006, p. 244.

  • 23.

    Ayant grandi dans le Nebraska, Lasch a toujours revendiqué une identité du Midwest, où on retrouve une authentique culture démocratique américaine d’inspiration protestante, qui transparaît par exemple dans le programme de radio de Garrison Keillor, Prairie Home Companion, sur lequel Robert Altman a construit son dernier film, The Last Show (2006).

  • 24.

    C. Lasch, The Revolt of the Elites, op. cit., p. 6.

  • 25.

    Une étude récente montre que la consommation de marijuana est plus forte dans les foyers au bas de l’échelle sociale et tend à diminuer à fur et à mesure de l’élévation du niveau social (http://www.denverpost.com/2016/08/14/study-poorer-marijuana-users-smoking-the-most/).

  • 26.

    Une autre étude récente met en exergue une montée très significative de la mortalité des hommes blancs de 45 à 54 ans, avec un contraste important entre les plus riches, dont l’espérance de vie continue d’augmenter, et les autres, victimes d’une montée spectaculaire du nombre de suicides, de cirrhoses et d’overdoses d’héroïne et d’opiacés. Anne Case et Angus Deaton, “Rising Morbidity and Mortality in Midlife among White Non-Hispanic Americans in the 21st Century”, Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States, 2015.

  • 27.

    C. Lasch, le Seul et Vrai Paradis, op. cit., p. 19.

  • 28.

    C. Lasch, “Here’s Mud in Your Eye”, Commonweal, 17 mai 1991, p. 337-338 ; cité par Eric Miller, Hope in a Scattering Time: A Life of Christopher Lasch, Grand Rapids, Eerdmans, 2010, p. 373.

  • 29.

    Dans une variante drôlissime sur la constante mise en abyme du cynisme de la politique, Graeber disait que l’ironie auto-référentielle a pour objet de convaincre le public que « si on est assez intelligent pour avoir réalisé par soi-même que tout n’est qu’un jeu de pouvoir cynique, cela ne change rien puisque le reste de l’Amérique n’est qu’un ridicule troupeau de moutons ». The Democracy Projet, op. cit., p. 123.

  • 30.

    François Furet, « Le passé d’une illusion », Penser le xxe siècle, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2007, p. 519.

  • 31.

    En dépit des classements en tout genre et de l’envie que suscitent ses financements astronomiques, l’Université américaine peut aujourd’hui être considérée comme un bastion de l’obscurantisme « progressiste », où l’on fait surtout l’apprentissage de la soumission et de l’irresponsabilité que réclame une conception abstraite de la citoyenneté. Voir à ce sujet Jon Elster, « Obscurantisme et liberté de l’enseignement et de la recherche », Commentaire, no 153, 2016, p. 139.

  • 32.

    Allan Bloom, l’Âme désarmée. Essai sur le déclin de la culture générale, trad. Paul Alexandre, Paris, Julliard, 1987.

  • 33.

    Jonathan Haidt et Greg Lukianoff, “The Coddling of the American Mind”, The Atlantic, 2015. Les auteurs y enquêtent sur une vague de revendications étudiantes, relayées par les ministères de la Justice et de l’Éducation, qui monte aujourd’hui contre les « micro-agressions », c’est-à-dire tout ce qui peut entraîner un sentiment de gêne émotionnelle. Des étudiants de la faculté de droit d’Harvard ont ainsi demandé à leur professeur que le viol ne soit pas enseigné en droit pénal, au motif que cela perturberait leur équilibre émotionnel. Pour y remédier, les professeurs devraient inclure des trigger warnings (des avertissements) avant de traiter de sujets « sensibles ».

  • 34.

    Il faut dire que Hillary Clinton, qui vient de traiter la moitié des électeurs de Trump de « panier de déplorables », ne fait rien pour lutter contre cette image… Se tenant à distance des journalistes et du public, elle multiplie en revanche les collectes de fonds à Martha’s Vineyard et Los Angeles, auprès d’acteurs, d’athlètes et de grandes fortunes comme la veuve de Steve Jobs. “Clinton Cash Rolls in After Whistle-stop Tour of Rich”, Financial Times, 1er septembre 2016.

  • 35.

    Zephyr Teachout est l’auteure d’un brillant Corruption in America: From Benjamin Franklin’s Snuff Box, Cambridge, Harvard University Press, 2014. Tout comme Lasch, Teachout pense que des institutions légitimes ne dépendent pas d’arrangements institutionnels mais de citoyens actifs, témoignant d’un attachement émotionnel envers la République et son gouvernement représentatif.

  • 36.

    C. Lasch, Le Seul et Vrai Paradis, op. cit., p. 658.