La vie paradoxale du livre
Avant-propos
La vie du livre est faite de paradoxes : une œuvre de l’esprit et un produit marchand, une industrie et un artisanat, des petites structures indépendantes et des groupes puissants, si bien que François Gèze évoquait une « double nature du livre ». Ce dossier, coordonné par Françoise Benhamou, en explore les transformations, qui suscitent des inquiétudes, mais qui témoignent aussi d’une formidable vitalité.
La vie du livre est faite de paradoxes. On y rencontre des inquiétudes, qui portent sur l’économie du secteur, sur les pratiques de lecture et sur l’avenir des métiers. Mais on y observe aussi une formidable vitalité, qu’il s’agisse de chercher de nouveaux auteurs et de les accompagner, de publier des livres de qualité, de conseiller le lecteur ou de s’adapter aux révolutions technologiques.
On y trouve des permanences et des transformations : il s’agit pour les acteurs de la chaîne du livre de s’inscrire dans le temps long qui va de l’écriture jusqu’à la rencontre du lecteur, tout en s’adaptant à une société encline à l’accélération ; il s’agit de trouver un équilibre entre le commerce traditionnel exercé par le libraire et le commerce électronique.
On y observe les caractéristiques, à l’instar d’autres industries culturelles, d’une industrie et d’un artisanat. Ce sont les deux faces d’une même pièce, en quelque sorte, qui conduisent le regretté François Gèze, avec qui nous avions travaillé à ce projet de dossier et dont nous publions quelques extraits du dernier ouvrage, à évoquer « la double nature du livre1 ».
On y croise de toutes petites structures indépendantes – à la rencontre desquelles ce dossier est allé – et des groupes puissants, des acteurs fragiles et d’autres bien plus solides. C’est ainsi qu’Hachette Livre a, par exemple, longtemps été considéré comme le fleuron du groupe Lagardère.
Au sein d’un capitalisme encore largement familial et très endogamique mais où les logiques de financiarisation se sont accentuées, l’économie du livre a subi de profonds bouleversements. Elle doit composer avec des évolutions sociales : diminution du temps consacré à la lecture de livres, déplacement de la prescription vers les réseaux sociaux – que Louis Wiart analyse dans les pages qui suivent –, tendance croissante à la best-sellerisation et cannibalisation du marché par une poignée de titres… Car l’économie du livre n’est pas isolée, elle est encastrée dans le reste de l’économie. Elle en subit les aléas et doit composer avec d’autres industries liées (imprimerie, médias, industries du numérique…).
Les restructurations ont mis sur le devant de la scène l’importance du livre dans la vie démocratique.
Ces dernières années, les restructurations ont mis sur le devant de la scène l’importance du livre dans la vie démocratique. Cette question se pose avec une particulière acuité, qu’il s’agisse pour le libraire de s’interroger sur la composition de sa table et sur la place des ouvrages dont le fond idéologique peut lui poser problème2, ou pour les éditeurs de s’adapter à un monde en pleine recomposition. L’extraordinaire dynamisme du monde de l’édition et de la librairie conduit à tempérer cette inquiétude, mais à demeurer vigilant. La politique publique, dont Bertrand Legendre détaille les divers aspects, parce qu’elle contribue notamment à assurer la diversité des points de vente par le truchement de la loi Lang votée en 1981, constitue une condition nécessaire (mais non suffisante) de la force tranquille du livre dans des sociétés qui manquent singulièrement de repères.
- 1. François Gèze, La Double Nature du livre. Quatre décennies de mutations dans la « chaîne du livre », Paris, Les Belles Lettres, coll. « Le Goût des idées », 2023.
- 2. Voir Clémentine Goldszal, « La rentrée politiquement exposée des libraires indépendants », Le Monde, 29 août 2024 ; ainsi qu’André Schiffrin, Le Contrôle de la parole. L’édition sans éditeurs, suite, Paris, La Fabrique, 2005.