Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Dans le même numéro

Jürgen Habermas : la Constitution de l'Europe

décembre 2012

#Divers

Fragments d’un discours humoral

At the very bottom of this issue, the essential question is : “Is Gestalt compatible with humor?” Would it be a form of compatibility similar to what our former President established between Marine Le Pen and the French Republic? But can we even venture into this field, in this venerable academic magazine? Is Gestalt neutral? Is humor a (good) policy?

Au fond du fond, la question essentielle est : « La Gestalt est-elle compatible avec l’humour ? ». Serait-ce alors une forme de compatibilité analogue à celle que notre ex-Président établissait entre Marine Le Pen et la République ? Mais peut-on s’aventurer sur ce terrain, dans cette vénérable revue ? La Gestalt est-elle neutre ? L’humour est-il (de bonne) politique ?

Humeur/Humour, même étymologie, même mot quasiment, du latin humor au français humeur en passant par l’anglais humour. L’humour dériverait donc d’un liquide puisque l’humeur en est un, mais quel ? S’apparente-t-il au sang, à la bile jaune, à la bile noire, au flegme ? La théorie des humeurs nous autoriserait-elle à distinguer différentes formes d’humour : agressif (l’humour vache), anxieux (l’humour jaune), mélancolique (l’humour noir), flegmatique (l’humour cool) ?

Politesse du désespoir, dit-on. Tout y est, donc : l’anxiété, la mélancolie, le flegme et, pourquoi pas, la joie de jouer un bon tour au malheur, d’agresser les dieux en se riant des destins qu’ils nous allouent.

FREUD, JUNG, DESPROGES

L’humoriste est un héros tragique. Il regarde son destin dans les yeux, et il plaisante. C’est « l’humour de gibet » dont parle Freud. Ce doit être agaçant pour les dieux. Il est d’observation courante que les grands humoristes sont loin d’être d’heureux lascars : voyez Fernand Raynaud, Coluche, Desproges. Tout humour serait-il humour de gibet, de « fin de partie », pour reprendre le titre d’une célèbre pièce de Samuel Becket ?

Desproges : Toute la vie est une affaire de choix. Cela commence par « La tétine ou le téton ? » et cela finit par « Le chêne ou le sapin ? » (ceci pour nos amis « existentialistes »).

Le sens de l’humour n’est pas très répandu chez les gestaltistes. Lorsque je lis dans nos revues des textes recélant quelque humour, je m’aperçois qu’ils émanent souvent de collègues venant de la psychanalyse, Marie Petit, André Lamy, par exemple.

Freud a consacré un livre entier au Mot d’esprit dans ses rapports avec l’inconscient. Il s’y montre féru d’histoires juives. Ce livre n’a pas connu la plus grande notoriété et l’on ne s’y réfère encore qu’assez peu. Néanmoins, le cours de l’humour s’est bien maintenu chez les psychanalystes.

Je me souviens que Paul Rebillot, au cours de son workshop intitulé Owning the Shadow, nous invitait, pour commencer à dessiner les contours de notre Ombre, à lister les histoires drôles les plus sales que nous connaissions. Les histoires drôles révèlent nos pulsions secrètes, sexe et destruction, elles émanent en effet de l’Ombre. Ne pas tenir à les écouter, à les raconter ou à les retenir témoigne de notre pouvoir (ou de notre besoin ?) de résistance à l’Ombre.

Avec Jung, pour autant que je me souvienne, mais mes lectures sont un peu lointaines, on ne rigole pas beaucoup. La joie oui, mais la plaisanterie, non. C’est un fils de pasteur luthérien. Enfin, il reconnaissait tout de même que « La psychanalyse s’arrête quand le patient est ruiné ».

Freud voit l’humour comme une « épargne de dépense affective ». Mais il l’envisage aussi comme un triomphe narcissique : l’humour transforme les traumatismes extérieurs en source de plaisir, il fait prendre de la distance, de la hauteur, il possède quelque chose de sublime, d’élevé : « L’humour ne se résigne pas, il défie… ».

L’humour c’est aussi la part d’enfance saccageuse qui s’est déplacée dans les mots.

Lacan réhabilite l’humour en psychanalyse. Lecteur de Joyce, de Tardieu, admirateur des surréalistes, il laisse la liberté aux mots, aux calembours, aux mots valise, aux néologismes, aux aphorismes de se déployer.

Lacan : L’amour c’est donner ce que l’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas.

DANGER : HUMOUR

L’humour est dévastateur. Il met à mal les illusions, les représentations idéales, les bons sentiments. Quoi de plus destructeur que les Marx Brothers ? Mais, direz-vous, ça c’est du comique, du burlesque. Non, c’est aussi de l’humour, celui qui peut faire dire à Groucho : « Jamais je ne m’inscrirai à un club qui m’accepterait comme membre ». Dérision, autodérision, anarchie. Dans un tout autre style, Oscar Wilde est aussi destructeur que les Marx : « Celui qui cherche une femme belle, bonne et intelligente, n’en cherche pas une mais trois » (ceci pour nos amies féministes), « Les tragédies des autres sont toujours d’une banalité désespérante » (ceci pour nos amis thérapeutes), « Le mariage est la cause principale du divorce » (ceci pour nos amis « amourologues »), « L’expérience est le nom que chacun donne à ses erreurs » (ceci pour nous autres, gestaltistes).

Milan Kundera ne s’y trompe pas : l’humour fait peur au pouvoir, l’humour menace l’esprit de sérieux. Son premier roman, La plaisanterie, narre les déboires d’un jeune homme en pays communiste ayant proféré une malheureuse plaisanterie : « L’optimisme est l’opium du genre humain. L’esprit sain pue la connerie. Vive Trotsky ! ». A Guy Scarpetta qui lui demande pourquoi la tradition scolaire française a tendance à réduire Rabelais à sa part sérieuse (l’humanisme) au détriment de sa part « de fantaisie, d’obscénité, de rire », Kundera répond qu’il s’agit non seulement d’un refus de l’ironie ou de la fantaisie, mais que c’est aussi une sorte de refus de l’art, d’allergie à la part de non-sérieux de l’art, pourtant fondamentale.

Plus loin, Kundera observe que « les personnages qui rient le plus ne possèdent pas le plus grand sens de l’humour », et il épingle les plateaux de télévision où défilent animateurs, acteurs, écrivains, hommes politiques qui tous rient à l’envie et très fort sans que rien de bien comique ne soit observable. D’un côté, le sérieux de rigueur, de l’autre le réflexe zygomatique obligé. L’humour ne ferait donc pas toujours rire ?

On a beaucoup parlé de l’humour ravageur de François Hollande. Il l’a visiblement remisé pour un temps. Il faut croire que l’accès au pouvoir et l’exercice des responsabilités présidentielles, s’ils impliquent une pratique assidue du large sourire, s’accordent mal avec l’humour.

Lacan, encore, et ses jeux de mots :

Parlêtre,

Hainamoration,

Les non-dupes errent.

L’humour a partie liée avec le langage, il ne se conçoit pas en dehors de lui. Il constitue peut-être l’un des plus purs accomplissements du langage, avec la poésie : c’est la forme même des énoncés humoristiques qui fait leur force, les jeux subtils entre signifiants et signifiés, les paradoxes logiques, les raccourcis, les télescopages. L’humour court-circuite la logique, provoque souvent un instant de confusion, nous oblige alors à recadrer certaines représentations.

Perls et Goodman se défient du langage. Relire le chapitre « Bavardage et poésie » dans Gestalt-thérapie. Les « attitudes rhétoriques », les personnalités « verbalisantes » y sont stigmatisées. Le maniement du langage fait obstacle au contact direct, authentique, il distancie le sujet de ses appétits organiques, de l’expression brute de ses besoins et de ses émotions. Perls et Goodman privilégient le recours au « discours-contact », débarrassé des précautions oratoires, des déflexions de toute sorte, de tout ce qui évite ou tend à atténuer la relation je/tu.

L’humour est-il déflexion ?

Oui, si on l’envisage comme expression indirecte ou contournée d’un sentiment, d’une opinion, comme façon de ne pas vraiment parler à l’autre tout en l’interpellant là où ça chatouille. Oui, si on l’envisage comme façon de faire semblant de dire une chose pour en faire passer une autre.

Non, si on l’envisage comme possibilité de dire ce qui est tu, la plupart du temps, ce qui est irrecevable ou trop impliquant sur le mode sérieux, tel ce qui relève du sexe, de l’intimité, de la violence, des ridicules ou des hontes. Non, si c’est une manière d’affronter ce qui me dépasse et qui me domine, les pouvoirs, les grands, les malheurs insensés, les savoirs incommensurables, les sentiments débordants, la vieillesse, la mort.

Je me presse de rire de tout de peur d’être obligé d’en pleurer (Beaumarchais).

L’humour protège. Freud va plus loin : devant une situation difficile ou douloureuse engendrant des sentiments désagréables, l’humour nous ramène vers le plaisir, vers « l’humeur de notre enfance », « l’humeur d’un âge où notre activité psychique s’exerçait à peu de frais », où « nous n’avions que faire de l’humour pour goûter la joie de vivre ».

L’HUMOUR EN PAYS GESTALTISTES

Pourquoi les gestaltistes ont-ils, selon moi, aussi peu le sens de l’humour ?

Cela peut tenir à la posture du thérapeute en général. Les clients venant faire part de leurs souffrances et de leurs désarrois, ne sont guère enclins à l’humour, en principe, à moins de cultiver la déflexion. Et les thérapeutes seraient malvenus de traiter ces souffrances et ces désarrois sur un mode humoristique, sauf à parfois s’efforcer à la dédramatisation de situations vécues trop intensément, trop douloureusement.

Cela peut tenir à la position des gestaltistes vis-à-vis d’autres thérapies (psychanalyse, TCC), au souci de légitimer le sérieux de leur théorie de référence et de leur méthodologie et de se démarquer de l’image de la Gestalt des origines, aujourd’hui non pertinente. Cela peut tenir aux origines sociales et culturelles des gestaltistes parmi lesquels on compte beaucoup moins de philosophes et de « littéraires » que chez les psychanalystes, beaucoup moins de personnes ayant fait des études supérieures, beaucoup plus aussi ayant eu des rapports difficiles, voire conflictuels avec l’École. Or l’humour, l’ironie sont parmi les armes privilégiées des intellectuels (ou présumés tels).

On doit aussi sans doute prendre en compte le caractère généralement optimiste que prennent les philosophies ou les visions du monde propres aux gestaltistes, même si celles-ci ne sont pas nécessairement unifiées. Or l’humour, non seulement ne fait pas toujours rire, mais est peut-être fondamentalement lié à une vision non optimiste du monde, une vision au moins sceptique, au pire nihiliste. Que l’on songe aux grands auteurs d’aphorismes, de La Rochefoucauld à Cioran ou à Lacan ! L’humour, c’est la liberté de l’esprit, la créativité langagière, mais ni l’une ni l’autre ne sont des garanties de bonheur.

Enfin, en admettant qu’on reste fidèle à l’esprit de la Gestalt des origines, rien ne permet de connecter les tendances et les positions libertaires des années 70 à l’humour. Au contraire. Les injonctions libertaires de la contre-culture ont souvent substitué au sérieux des cultures puritaines un nouveau puritanisme fondé sur le culte obligé du plaisir, de l’affranchissement des contraintes, du do it, lequel s’est durablement prolongé dans le culte du corps sain, dans des approches réductrices et contraignantes de l’écologie ou même dans des conceptions, elles aussi réductrices, de la spiritualité. Ne jamais plaisanter sur un régime alimentaire extravagant ou sur une croyance baroque.

Puritain, c’est pur. Pur et dur. La Gestalt en France s’est développée sur fond de querelles d’egos qui se sont poursuivies sous forme de querelles d’écoles. Cela n’encourage pas à l’humour, si ce n’est à l’humour vache. Cela rigidifie dans des postures de vérité révélée, des protestations de scientificité, de péremptoires affirmations d’efficacité.

Imaginons Candide parcourant les contrées gestaltistes. Le voici d’abord chez les adeptes de la phénoménologie. Candide constate vite que Brentano, Husserl, Heidegger infusent incontestablement à la Gestalt le sérieux germanique qui lui manquait ou qu’elle avait abandonné depuis ses errements californiens. Mais à peine Candide a-t-il, comme on le lui a vivement recommandé, suspendu son jugement dans le vestibule, qu’on le somme d’ex-sister, voire d’ek-sister. Il croit d’abord à un bon mot, mais non, il s’agit d’être là, et bien là, et ce, jusqu’au dévoilement. Candide prend peur, il tente alors de se réfugier dans le champ. Mais ce n’est pas de tout repos dans le champ. Il est vaste et multiple, le champ. Et Candide constate que tout le monde est inquiet : on ne sait jamais très bien si on y est ou non, dans le champ. Sans compter tout ce qui est là, tapi dans les fourrés, toujours susceptible de vous tomber sur la tête. Quelqu’un lui explique alors que s’il passait du champ à la situation, tout irait mieux, il ne serait plus seul, il pourrait goûter le sel du ça et peut-être même se fondre dans le grand Nous. Candide flippe grave. Un objet, opportunément, lui fait signe. Ça ne mange pas de pain un objet, on ne va pas faire à tu et à nous avec un objet, n’est-ce pas ? Et puis au moins là, le champ est quadrillé, 1, 2, 3, 4. Candide se voit projeté dans son passé, il court à l’intérieur de lui-même, puis le voilà brusquement ramené dans l’ici et maintenant, face à un monsieur ou une dame qui lui fait part de ses sentiments profonds et le presse de partager les siens avec lui ou avec elle. Candide est pris dans les fils de la thérapie du lien. Comment se sortir de là ? Qui va délier Candide de ces liens qui vont bientôt l’enserrer ? Candide étouffe, le champ se rétrécit comme l’espace dans Les bâtisseurs d’empire de Boris Vian, comme les parois dans Le puits et le pendule d’Edgar Poe.

Mal lui en a pris, en fin de compte, de visiter cette contrée de la relation d’objet : il ne connaissait pas « la tripière géniale », comme Lacan surnommait, paraît-il, Mélanie Klein. Or, son ombre plane sur ce nouveau domaine, et Candide passe sans transition du film d’angoisse au film d’horreur, persécution, destruction interne, envie et pulsion de mort, mauvais objet introjeté, morcellement, démembrement, castration, c’est Massacre à la tronçonneuse. Candide se sent vraiment fatigué, cette fois. Il se laisserait volontiers bercer par les nouvelles approches corporelles. Enfin, on manierait avec d’infinies précautions le tendre nourrisson qu’il fut et qu’il persiste à être. Ah qu’il serait bon d’en rester là et de répéter à l’infini ces gestes et ces postures primordiales, se laisser porter, lâcher prise, aller vers, prendre, rejeter, pousser… de ballon en ballon… de bras en bras, dans l’eau chaude bienfaisante. Mais le sérieux des avancées de la neuroscience impose à Candide de se remettre en route. Il découvre alors un monde peuplé de rebouteux du système nerveux. Ce n’est plus à son intrapsychique que l’on en veut, mais à son intraneuronal. C’est là qu’on va obligeamment le piloter, traquant les traces d’un probable trauma. Car l’abus, la maltraitance, le harcèlement sont partout, et Candide a traversé bien des épreuves.

ASSEZ, ASSEZ, FINISSONS-EN

Mais au fait, l’humour, s’il est assurément une forme d’irrespect, n’est-il pas aussi une forme de maltraitance ?

A vrai dire, je me conduis très mal avec mes collègues. Qui suis-je pour ainsi les dauber ? Je me situe dans les hauteurs, bien à distance, et je contemple, non sans ironie, leurs manières de s’escrimer à trouver la bonne posture. (Ah la posture ! Où est le temps où ce mot ne pouvait rien évoquer que de peu convenable ?) Mais non, je ne suis rien, rien de plus ou de moins que ceux que je moque. L’humour dirigé vers l’autre, se retourne aisément contre soi.

Emil Michel Cioran : Si l’on pouvait se voir avec les yeux des autres, on disparaîtrait sur le champ.

Et voilà, que se rassurent les esprits chagrins avides de dévoilement : je n’ai pas ici cessé de parler de moi.

Allez, encore un zeste de Cioran pour terminer, et juste pour le plaisir : S’il y a quelqu’un qui doit tout à Bach, c’est bien Dieu !