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Dans le même numéro

La force du localisme

août/sept. 2013

#Divers

L’ancrage local est primordial pour les partis, afin qu’ils puissent capter les préoccupations de la population. Mais ce qui devrait leur donner une plus grande ouverture finit par les enfermer ; aujourd’hui, le poids du local a de nombreux effets pervers, comme l’entre-soi, mais aussi l’abandon des idées et du programme. Ce qu’on appelle « parti » est en réalité une faible coalition de baronnies locales.

Les partis politiques sont, de loin, l’une des institutions les plus mal considérées par les Français. Depuis 1997, les enquêtes périodiques eurobaromètres, menées en parallèle dans tous les pays de l’Union européenne, établissent que la défiance à leur égard est en France toujours supérieure à 75 % et atteint souvent 85 % des répondants. Si les partis ne recueillent jamais la confiance de la majorité des citoyens dans aucun pays européen, notre pays se caractérise par le taux de défiance en moyenne le plus élevé tout au long de la période considérée. Parallèlement, en dépit d’une offre diversifiée, la part des Français qui se disent proches d’un parti n’a cessé de baisser depuis les années 1970. Alors qu’en 1978, 48 % des personnes interrogées disent se sentir très proches ou proches d’un parti, elles ne sont plus que 40 % en 1988 et 30 % au cours de la décennie 2000. Encore faut-il noter que parmi ces dernières, seules 57 % votent constamment pour leur parti préféré en 2002 contre 75 % en 19881. Les données concernant l’adhésion confirment le scepticisme ou l’indifférence dont les partis sont l’objet. Bien que les chiffres doivent ici être pris avec précaution, on peut estimer que depuis les années 1970, les effectifs du Pcf ont été divisés par au moins cinq (passant d’environ 500 000 à moins de 100 000 adhérents2), tandis que ceux du PS (autour de 170 000) et des différentes composantes de la droite (autour de 250 000) sont au mieux restés stables, malgré une augmentation de dix millions du nombre des électeurs inscrits. Les succès électoraux du FN et dans une moindre mesure des Verts ne se sont quant à eux guère traduits par un afflux significatif du nombre d’adhérents : le FN en revendique actuellement 40 000 et les Verts 8 000. Même en comptant large, le nombre total des membres des partis politiques ne dépasse pas 600 000 personnes, soit 1, 4 % des électeurs inscrits !

L’image pitoyable qu’ont récemment donnée d’eux les deux principaux partis français (les déchirements, manœuvres et fraudes lors du congrès de Reims du PS en 2008 ou ceux consécutifs à l’élection visant à désigner le président de l’Ump en 2012-2013) n’a donc fait que renforcer le rejet dont ils sont chroniquement l’objet. Plus que jamais, les partis apparaissent aux yeux d’une large majorité de nos concitoyens comme des « univers hobbesiens » où les rivalités pour le contrôle des postes de direction et des investitures électorales (les « ambitions personnelles ») l’emportent sur toute autre considération. L’enquête que nous avons menée avec Rémi Lefebvre sur le PS a même révélé que beaucoup de socialistes partageaient cette vision désenchantée de leur propre parti3.

Ce diagnostic doit pourtant être tempéré. Interrogés sur l’image qu’ils ont séparément de chaque parti politique, les Français expriment généralement des jugements moins sévères, sauf à propos du Front national et dans une moindre mesure du Parti communiste. En outre, comme le souligne Vincent Tiberj, l’affaiblissement de l’identification positive à un parti politique n’a pas fait disparaître une identification négative, 89 % des Français sachant très bien dire de quel parti ils sont « le plus éloignés4 ». Les électeurs sont même plus nombreux qu’il y a vingt ans à savoir les identifier et les positionner sur l’axe gauche-droite, si bien que les partis conservent plus que jamais leur fonction de marqueur et de repère politiques. Les candidats qui se présentent sans le soutien d’un parti peinent d’ailleurs de plus en plus à être élus, sauf en milieu rural. Depuis les débuts de la Ve République, le nombre de candidats indépendants a ainsi beaucoup régressé, si bien qu’un mouvement comme celui incarné par Beppe Grillo en Italie (Mouvement 5 étoiles5), semble pour le moment difficilement concevable en France.

Un système de partis cartellisé et coupé de la société ?

Comment expliquer à la fois la forte emprise des partis sur la compétition électorale et la faible confiance dont ils sont l’objet ? Une explication en vogue dans la science politique internationale est que les partis installés bénéficient non seulement d’une rente de situation (notoriété, réseaux d’élus et de militants, patrimoine, moyens matériels), mais qu’ils s’entendent tacitement pour la perpétuer. Autrement dit, les principaux partis fonctionneraient en réalité, au-delà de leurs divisions programmatiques et idéologiques, en cartel et pourraient ainsi s’accommoder d’un niveau de défiance important. L’un des instruments classiques de cette « cartellisation » est la manipulation des règles électorales. De fait, les modes de scrutin, les seuils de répartition de sièges et de maintien au second tour, le découpage des circonscriptions, le calendrier des élections, les modalités d’accès aux médias de service public, les conditions de parrainage des candidatures ou les possibilités de cumul des mandats sont souvent codécidés par les partis ou coalitions de partis dominants pour fonctionner à leur profit et empêcher l’émergence de nouveaux rivaux. Pour ne prendre qu’un exemple, ni l’Ump ni le PS, en dépit de promesses récurrentes, n’apparaissent ainsi prêts à « instiller une dose de proportionnelle » dans le scrutin législatif qui leur ferait automatiquement perdre une partie de leurs sièges au profit de leurs alliés.

Mais pour les politistes Richard Katz et Peter Mair6, c’est un autre changement majeur qui serait à l’origine de cette cartellisation : la généralisation progressive du financement public dans de nombreuses démocraties à compter des années 19607. Cette évolution est à leurs yeux une conséquence du déclin du militantisme et de l’émergence des médias de masse qui auraient changé les façons de faire campagne et renchéri leur coût. Les sommes allouées aux partis, généralement en fonction du résultat aux élections précédentes, leur permettent non seulement de recruter des permanents, mais aussi de recourir à des entreprises de communication, voire de marketing, pour faire connaître leurs propositions et collecter des fonds, et surtout de consentir des prêts à leurs candidats, conférant à ces derniers un privilège considérable par rapport aux candidats indépendants dont peu peuvent prendre le risque de ne pas voir leurs dépenses de campagne remboursées en tout ou partie. Elles créent donc un avantage comparatif qui permet aux partis installés de maintenir leurs gains ou du moins de minimiser leurs pertes électorales. Richard Katz et Peter Mair en tirent la conséquence que l’enjeu principal pour les partis n’est plus dès lors de représenter des intérêts sociaux, d’être ancrés dans la société par de multiples canaux, mais de fournir des postes et de coordonner l’action des élus dans les institutions publiques. Répondre aux attentes des électeurs n’a évidemment pas disparu, mais les sondages y pourvoiraient et conduiraient à adopter des stratégies de prudence se traduisant par la production d’une offre politique faiblement différenciée qui ne se distinguerait que sur quelques enjeux saillants à caractère symbolique.

Cette thèse a été amplement discutée. Trois critiques principales lui ont été adressées. Premièrement, celle de sous-estimer l’ancienneté des logiques de clôture du champ politique par les partis dominants et d’interpréter de façon trop univoque les effets du financement public. Les affaires de corruption des années 1980 en France ont ainsi révélé qu’avant son introduction, des ententes existaient entre partis pour se partager les financements occultes des entreprises du Btp ou de la grande distribution. Les lois adoptées à partir de 1988 pour moraliser la vie politique (aide publique, plafonnement des dépenses de campagne…), si elles n’ont pas totalement éradiqué ces pratiques, ont eu dans ces conditions plutôt pour effet d’égaliser les chances d’accès aux ressources. Des partis qui ne bénéficiaient pas ou très peu de « rétrocommissions » sur les marchés publics (Verts, Front national, partis trotskystes…) ont ainsi pu renforcer leurs capacités d’agir et de se faire entendre. Deuxièmement, on a reproché à cette thèse de surestimer l’efficacité des stratégies de clôture. Chaque régime électoral et de financement des partis politiques laisse toujours suffisamment de marges pour qu’émergent des partis porteurs de nouveaux enjeux ou dénonçant les compromissions ou trahisons des partis en place. L’apparition de partis écologistes puis de partis néonationalistes en Europe au cours des dernières décennies en témoigne. Même dans un système aussi verrouillé que celui de la Grande-Bretagne, le scrutin majoritaire à un tour n’a pas empêché la remise en cause du bipartisme. Troisièmement, cette thèse gomme les spécificités propres à chaque champ politique national et à chaque type de parti. Le degré et les formes de contrôle des partis sur les ressources publiques, notamment les emplois (spoils system aux États-Unis, Proporz en Autriche, partitocrazia en Italie, komatokratía en Grèce…), varient beaucoup d’un pays à l’autre, tout comme le niveau de militantisme partisan. Mais de manière générale, de nombreux partis conservent une base militante. Or plus la place des militants est importante, plus les tendances à la professionnalisation sont susceptibles d’être contestées.

Mais le biais majeur de la thèse de la cartellisation est, selon nous, d’opposer artificiellement ancrage social et ancrage institutionnel, à partir d’une conception très réductrice de ces deux dimensions. Un parti politique ne peut durer que s’il dispose à la fois de puissants relais dans la société (et dans la diversité des territoires qui la composent) et dans les institutions publiques. Dans cette perspective, les institutions qu’il contrôle ne lui servent pas seulement à fournir des postes à ses membres et à mettre en place des barrières légales à d’éventuels rivaux, mais elles contribuent activement à entretenir « ses » électorats par le biais des politiques publiques mises en œuvre mais aussi des multiples liens qu’elles permettent de nouer entre élus, représentants des divers groupes d’intérêt, leaders d’opinion et citoyens. L’orbite d’influence d’un parti politique ne se réduit en effet pas à ses membres, mais inclut l’ensemble des réseaux que tissent ces derniers, dans leurs activités quotidiennes, avec les multiples cercles sociaux avec lesquels ils sont en contact. En ce sens, les partis gagnent à être vus autant comme des « milieux » constitués de réseaux de réseaux que comme des organisations formelles et bureaucratisées8.

Pour illustrer cet argument, on voudrait proposer ici quelques éléments de réflexion sur la place très singulière qu’occupent en France les élus locaux et les institutions qu’ils contrôlent dans la production et l’activation des fidélités partisanes. Leur rôle apparaît en effet crucial si l’on veut comprendre la force paradoxale des partis hexagonaux. Après avoir rappelé à grands traits ses origines historiques et les conditions de sa perpétuation, nous avancerons la thèse que cette caractéristique structurelle, que la décentralisation a fortement amplifiée, se paie d’un prix fort. En se conjuguant aux effets de la présidentialisation, le fort localisme des partis politiques français affaiblit en effet leurs capacités à élaborer des programmes d’action, à être des lieux de réflexion doctrinale et d’éducation populaire et à infléchir leur composition sociale.

L’importance historique des ressources locales pour les partis français

L’importance du contrôle des institutions locales dans la structuration des partis politiques trouve son origine dans la manière dont la République s’est progressivement diffusée sur le territoire au début de la IIIe République. C’est, en effet, à une époque où la France demeurait majoritairement rurale, en combinant contrôle des mairies, des conseils d’arrondissement et des conseils généraux et pressions sur l’administration, notamment préfectorale, que les Républicains ont réussi à damer le pion aux notables monarchistes. Ils n’ont pas eu besoin pour cela d’une organisation permanente et centralisée. Si, en 1901, une partie des notables républicains de gauche décide de se fédérer en un parti doté de statuts avec un congrès national régulier, les fédérations départementales du parti radical et radical-socialiste ne se constituent que très progressivement tout au long des années qui précèdent 1914 et ses comités locaux restent durablement autonomes. Frédéric Monier, étudiant les archives personnelles d’une de ses figures de proue, le député-maire-ministre de Carpentras Édouard Daladier9, fournit une image précise du fonctionnement quotidien de ce parti. Il montre que ses parlementaires jouent le rôle d’intermédiaires entre les maires et les conseillers généraux et une administration sous pression, pour allouer les subventions et traiter les multiples sollicitations qui émanent de la population. La coordination de leur action repose sur une discipline très souple qui n’empêche nullement l’existence de liens de solidarité durables qui passent par des échanges de services, une idéologie partagée véhiculée par de nombreux journaux, et par la participation à de mêmes cercles de sociabilité, notamment maçonniques. Cette forme d’organisation aura la vie dure dans la politique française. Elle repose sur le cumul des mandats et la figure centrale du député-maire en milieu urbain et du sénateur-président ou vice-président de conseil général en milieu rural. Si cette figure s’invente dès la fin du xixe siècle, elle se consolide dans l’entre-deux-guerres à mesure que la professionnalisation de la politique s’amplifie et que les politiques locales gagnent en importance10. À une période où l’État-providence est encore balbutiant, les élus locaux maîtrisent des ressources croissantes (logements sociaux, aides aux chômeurs et aux indigents, emplois publics locaux, autorisations commerciales…) qui leur permettent de personnaliser la relation avec leurs électeurs.

Bien plus disciplinés, organisés en sections et fédérations permanentes, les partis issus du mouvement ouvrier se sont efforcés de conjurer les risques de notabilisation que ce mode d’organisation des pouvoirs faisait encourir. La Sfio jusqu’en 1914, puis le parti communiste après la guerre ont promu des élus militants, généralement ouvriers au fort passé syndical. La conquête des premières mairies par les socialistes a obéi à des fins de propagande plutôt que de gestion, même si l’opportunité de mettre en œuvre d’ambitieuses politiques sociales et de multiplier les services publics municipaux a fait l’objet de larges débats. Pour les socialistes, la scission du congrès de Tours a cependant changé la donne. Abandonnés par les deux tiers des militants mais soutenus par la grande majorité des élus, les dirigeants de la Sfio sont alors contraints de s’appuyer sur leurs édiles locaux pour reconstruire le parti11 ; ils cautionnent ce faisant la participation à des équipes municipales ou à des exécutifs départementaux en alliance avec des radicaux et des républicains de centre gauche et s’accommodent plus que jamais du cumul des mandats12. Cette stratégie leur permet de contrôler 532 mairies en 1925 (contre 297 en 1912), 840 en 1929 et 1 375 en 1935. Assez logiquement, les élus socialistes s’efforcent de maîtriser le recrutement des adhérents afin d’éviter que les sections ne limitent leur pouvoir ou ne remettent en cause leur investiture. L’adhésion « alimentaire » ou de reconnaissance se répand alors, notamment de la part du personnel municipal13. Elle sera un trait durable du PS. En dépit des phases de forte mobilisation militante du milieu des années 1930 – en réaction à la montée du fascisme – et de l’immédiat après-guerre – à la suite des forts espoirs de changement politique de la Libération –, la Sfio, soumise à la forte concurrence des communistes dans le monde ouvrier, n’est jamais parvenue à se doter d’un dense réseau militant, hormis dans quelques fédérations où la densité des institutions locales dirigées par les socialistes incite précisément les élus à entretenir de grosses sections pour s’assurer les investitures14.

Les dirigeants communistes sont finalement les seuls à avoir réussi à contrôler leurs élus et éviter que les ressources que leur procure le système politico-administratif français ne leur permettent de s’émanciper. Suspectés d’opportunisme, ceux-ci ont été tenus en lisière des instances de direction fédérales et nationales jusqu’à la fin des années 1980. Ils ont fait l’objet d’une étroite surveillance de la part de permanents soigneusement sélectionnés et financièrement subordonnés au parti, qui dirigeaient les sections et fédérations. Même s’il s’appuyait sur ses mairies pour asseoir son assise électorale, symboliquement, le Pcf a longtemps donné la primeur au militantisme d’entreprise et à l’ouvriérisme qu’il permettait ainsi d’exalter par rapport au militantisme associatif local.

La Résistance et l’avènement de la IVe République auraient pu constituer un tournant dans l’histoire partisane française en donnant naissance à des partis plus centralisés et davantage contrôlés par leur direction nationale. Grâce à l’afflux de milliers de nouveaux militants, trois grands partis de masse se reconstituent et dominent alors le champ politique avec chacun de fortes connexions dans le monde syndical : le Pcf, la Sfio et le Mrp. L’adoption du scrutin proportionnel en 1945 leur donne la possibilité d’imposer des candidats peu connus, issus de la Résistance ou du syndicalisme. De fait, le tripartisme qui prévaut jusqu’en 1947 s’apparente à une forme de partitocratie, c’est-à-dire d’un partage des postes dans les ministères, les entreprises nationalisées et l’administration, sans oublier celui des groupes de presse. Mais le départ des communistes du gouvernement, l’émergence du parti gaulliste qui conteste le régime et le retour d’une partie des notables discrédités sous Vichy interrompent brutalement cette dynamique. La IVe République cesse très vite d’être un « régime de partis » pour être celui de coteries parlementaires souvent peu disciplinées. Le parti gaulliste (Rpf) en sera d’ailleurs victime, nombre de ses élus rejoignant en 1951 les modérés, les indépendants ou le Mrp. Cet épisode marquera durablement le général de Gaulle, qui tiendra en lisière les parlementaires cumulant des postes de pouvoir après 1958, au profit de ceux qui lui sont toujours demeurés fidèles et de hauts fonctionnaires. Le nouveau parti gaulliste (Unr puis Udr) demeurera jusqu’en 1974 entre les mains de dirigeants qui doivent tout au Général, et le gaullisme de gouvernement n’aura de cesse de limiter le pouvoir des notables en rationalisant le parlementarisme, en accroissant les pouvoirs du président et de l’administration (renforcement du rôle des préfets, régionalisation, politique d’aménagement du territoire volontariste…).

Mais en adoptant le scrutin majoritaire à deux tours pour les élections municipales, cantonales et législatives pour bipolariser la compétition politique, le gaullisme n’a pas remis en cause la forte territorialisation de la vie politique française. Dès les années 1960, le parti gaulliste se voit contraint d’inciter ses cadres, généralement hauts fonctionnaires, à s’implanter localement, à l’instar d’un Jacques Chirac en Corrèze. Mais c’est surtout après la perte du contrôle sur l’État en 1976 que cet impératif devient une condition de survie du gaullisme. La création du Rpr la même année se traduit par un travail systématique d’implantation locale qui commence dès 1977 avec la conquête de la mairie de Paris et se poursuit par la sélection de jeunes cadres chargés de partir à l’assaut des municipalités communistes, notamment dans la « banlieue rouge ». Le contrôle de la mairie de Paris va jouer un rôle crucial dans la construction de cette nouvelle machine politique, comme l’ont révélé les affaires qui ont éclaté à partir de la fin des années 1980. Plus largement, la mairie de Paris va constituer l’une des principales pépinières de cadres et d’élus néogaullistes15, avant que les Hauts-de-Seine ne prennent progressivement le relais. C’est donc moins, comme sous de Gaulle, le charisme de Jacques Chirac qui fonde son autorité que sa capacité à contrôler les principales ressources du parti à partir de son fief parisien. Les conquêtes locales du Rpr durant les décennies 1980-1990 vont progressivement asseoir sa domination sur les autres composantes de la droite, prélude à la création de l’Ump en 2002. À titre d’exemple, en 1967, le parti gaulliste ne contrôlait que huit conseils généraux contre trente en 1994 et en 1995, on trouve des maires Rpr à la tête de quatre-vingt-sept villes de plus de 20 000 habitants contre soixante-dix-sept à l’Udf, là où ils se comptaient sur les doigts de deux mains vingt ans plus tôt.

La refondation du PS dans les années 1970 sous l’égide de François Mitterrand s’inscrit pour sa part à l’origine dans un processus de reprise en main des notables. L’imposition de la ligne d’union de la gauche et la mise en place de courants internes sont clairement un moyen de mettre au pas les anciens élus Sfio récalcitrants à s’allier électoralement avec le Pcf. L’afflux de nouveaux militants formés dans le monde associatif ou syndical qui accompagne cette stratégie conduit à une politisation des élections locales. Les réalisations locales sont conçues comme autant de moyens d’exemplifier le projet du parti : changer la vie. Le succès de cette stratégie est spectaculaire : le PS et, dans une moindre mesure, le Pcf conquièrent de nombreux cantons et municipalités en 1976 et 1977. Mais les nouveaux élus, qui implantent le PS dans des territoires nouveaux, vont vite se transformer en « technotables », pour reprendre l’expression de Jean-Pierre Gaudin, ardents soutiens de la décentralisation16. Au moment même où le PS conquiert le pouvoir national, les lois de décentralisation vont autonomiser progressivement ces élus dont la légitimité repose désormais moins sur leur habileté à décrocher des subventions de l’État que sur leur capacité à apparaître comme les chefs de file de politiques de développement local reposant sur la mobilisation de ressources tous azimuts, aussi bien publiques que privées.

Ce repli des élus socialistes sur leurs bases locales a été renforcé par le mode de gouvernement présidentialiste qu’insuffle François Mitterrand. Les parlementaires-cumulants ayant commencé leur carrière politique par la conquête de mandats locaux laissent progressivement place au gouvernement à une nouvelle génération de ministres formés préalablement dans les cabinets et désertent les rangs des assemblées et du parti où ils font figure de godillots. Localement, le départ de nombreux militants déçus par la politique gouvernementale dévitalise les sections et les fédérations du parti et permet aux élus d’avoir les coudées plus franches. La banalisation de l’alternance incite en outre aux stratégies de repli localistes pour se prémunir contre les aléas électoraux. Les collectivités territoriales cessent d’être considérées comme des leviers de mobilisation et de transformations sociales. Les maires et les présidents de région ou de département mettent en scène leur pragmatisme et leur capacité à dégager de larges consensus pour développer et rendre attractif leur territoire. Gérard Collomb, élu maire de Lyon en 2001, peut ainsi affirmer, sans susciter d’émoi particulier, inscrire son action locale hors du clivage gauche-droite17.

En 2009, la dissidence des principaux élus et cadres du PS du Languedoc-Roussillon, qui apportent leur appui à la candidature de Georges Frêche, exclu du PS deux ans plus tôt, et triomphalement réélu, vient illustrer de façon spectaculaire la puissance et l’autonomie de certains « barons » socialistes qui ont su s’imposer comme des faiseurs de rois lors des congrès et des primaires internes visant à désigner le candidat du parti à l’élection présidentielle. L’incapacité de la direction nationale du PS à faire démissionner le sulfureux et tout-puissant président du conseil général des Bouches-du-Rhône, Jean-Noël Guérini, va dans le même sens. Même le Pcf, traditionnellement méfiant vis-à-vis de ses élus, n’a d’autre choix depuis les années 1990 que de les mettre désormais en avant pour éviter de disparaître. Pour limiter son déclin militant et électoral, la direction du parti laisse désormais la bride sur le cou à ses élus locaux en tolérant le cumul des mandats et en ne présentant pas de candidats à l’encontre des nombreux dissidents (réformateurs aussi bien que refondateurs) qui ont cessé d’acquitter leur cotisation.

Pragmatisme à tous les étages ?

À gauche, comme à droite, la plupart des grands élus se gardent bien d’entrer en conflit frontal avec leur parti. Mais c’est aussi que les états-majors sont bien peu exigeants à leur égard. Le « parachutage » demeure une pratique exceptionnelle et ne peut réussir que si le parachuté dispose de ressources considérables et bénéficie de soutiens locaux. Sur le plan programmatique, les équipes locales ont la maîtrise totale de leur agenda. Seules les alliances constituent une contrainte, mais qui tend à se desserrer, comme l’indiquent celles, à géométrie variable, avec les écologistes ou encore les accords locaux passés, ici ou là, avec le Modem par le PS lors des municipales de 2008. On peut ici se demander si la plus forte capacité de l’Ump à empêcher des accords locaux avec le FN ne tient pas autant à l’affaiblissement conjoncturel de ses élus au profit de la gauche qu’à un fonctionnement interne moins démocratique.

En créant de nouveaux espaces de carrière politique (régions, intercommunalités aux pouvoirs renforcés), les différentes lois de décentralisation ont en fait changé les horizons d’attente et de calcul des membres des partis politiques et les rapports de force internes entre leurs différents échelons. Le contrôle des institutions locales permet désormais de rétribuer directement ou indirectement la plupart des collaborateurs qui font tourner les appareils. Dans les municipalités socialistes, le rôle de secrétaire de section est de plus en plus souvent endossé par un membre du cabinet du maire, qui est lui-même en position de force pour lui succéder. On ne s’étonne donc pas d’avoir pu entendre, après 2002, des élus importants du PS s’interroger à mots couverts sur l’opportunité pour le parti de revenir au pouvoir, au risque de perdre les nombreuses collectivités conquises lors des scrutins intermédiaires de 2004, 2008 et 2009.

Il reste, certes, des militants et quelques élus qui sont principalement mus par des enjeux nationaux. Ils peinent cependant d’autant plus à se faire entendre que la majorité des élus portent très peu leurs revendications, occupés qu’ils sont à gérer leurs collectivités (cumul des mandats ou des fonctions oblige) ou à se positionner davantage en fonction de leurs rivaux locaux que d’orientations politiques fondamentales, comme le montrent les positionnements de courant au PS ou les partages entre pro-Fillon et pro-Copé à la présidence à l’Ump. En pratique, les clivages internes des principaux partis politiques tendent à perdre tout fondement idéologique et à s’apparenter davantage à des cliques ou des coteries mouvantes.

Sortants intouchables, sections locales verrouillées, pragmatisme généralisé, absence de coordination entre les politiques menées par les différentes collectivités… sont le prix fort que paient les partis pour bénéficier des retombées électorales positives de l’implantation de leurs élus. En conséquence, leurs dirigeants ne peuvent peser que marginalement pour décider des investitures et renouveler la sociologie de leurs candidats et de leurs responsables. Même la loi sur la parité et les pénalités que son non-respect entraîne n’ont par exemple pas permis aux dirigeants de l’Ump de la mettre en pratique localement. La professionnalisation des partis et l’entre-soi qu’elle génère diminuent en outre d’autant les incitations à mettre en place des instruments de formation qui permettraient de mettre le pied à l’étrier à des « amateurs ». Mais l’importance de l’horizon local des pratiques a aussi un dernier effet pervers : il conduit à un désinvestissement des activités programmatiques et doctrinales qui, du coup, sont sous-traitées à des experts et à des think tanks qui privilégient un traitement séquentiel des problèmes. On assiste de la sorte à une double dépolitisation par le bas et par le haut.

Le diagnostic établi mériterait bien sûr d’être nuancé. Le but était ici d’attirer l’attention sur le fait que les maux de notre système politique généralement imputés à la présidentialisation et aux médias ont aussi des racines plus anciennes et plus profondes. Le paradoxe étant que ce qui constitue sans doute le principal filet de sécurité des partis politiques est aussi celui qui les enserre le plus, en limitant leurs capacités d’action collective nationale.

  • *.

    Professeur de science politique à l’université Paris-I, chercheur au Centre de sociologie et de science politique européenne (Cessp-Cnrs).

  • 1.

    Jean Chiche, Florence Haegel, Vincent Tiberj, « Érosion et mobilité partisanes », dans Bruno Cautrès, Nonna Mayer (sous la dir. de), le Nouveau Désordre électoral, Paris, Presses de Sciences Po, 2004, p. 255-278.

  • 2.

    Sur le parti communiste, nous ne pouvons que renvoyer à la note très complète de Roger Martelli, Prendre sa carte (1920-2009). Données nouvelles sur les effectifs du Pcf [en ligne], Notes de la fondation Gabriel-Péri, 2010 (http://www.gabrielperi.fr/IMG/pdf/Prendre_sa_carte_1920-2009_R_Martelli.pdf).

  • 3.

    Rémi Lefebvre, Frédéric Sawicki, la Société des socialistes. Le PS aujourd’hui, Bellecombe-en-Bauges, Éditions du Croquant, 2006.

  • 4.

    Vincent Tiberj, « Le système partisan comme “espace des possibles” », dans Florence Haegel (sous la dir. de), Partis politiques et système partisan en France, Paris, Presses de Sciences Po, 2007, p. 287-319.

  • 5.

    Voir l’article d’Alice Béja dans ce numéro, p. 98.

  • 6.

    L’article de Richard Katz et Peter Mair date de 1994. Il a été traduit et discuté dans Yohann Aucante, Alexandre Dezé (sous la dir. de), les Systèmes de partis dans les démocraties occidentales. Le modèle du parti-cartel en question, Paris, Presses de Sciences Po, 2008.

  • 7.

    La moitié aujourd’hui des démocraties à l’échelle planétaire connaîtrait un tel système selon des procédures diverses.

  • 8.

    Pour prolonger cette réflexion, nous renvoyons à Frédéric Sawicki, les Réseaux du parti socialiste. Sociologie d’un milieu partisan, Paris, Belin, 1997.

  • 9.

    Frédéric Monier, la Politique des plaintes. Clientélisme et demandes sociales dans le Vaucluse d’Édouard Daladier (1890-1940), Paris, La Boutique de l’histoire, 2007.

  • 10.

    Sur l’importance des politiques municipales dans l’entre-deux-guerres, on se permet de renvoyer aux contributions rassemblées sous notre direction dans Politix. Revue des sciences sociales du politique, « Le temps des mairies », 2001, n° 53.

  • 11.

    Tony Judt, la Reconstruction du Parti socialiste, 1921-1926, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1976.

  • 12.

    Voir sur ce point les contributions de Guillaume Marrel (« La Mairie, le Parti et la carrière. Implantation municipale, cumul et notabilisation des élus socialistes, 1892-1940 ») et de Gilles Morin (« Jalons pour l’établissement d’une prosopographie des élus socialistes, 1905-1971), dans Jacques Girault (sous la dir. de), l’Implantation du socialisme en France au xxe siècle. Partis, réseaux, mobilisation, Paris, Publications de la Sorbonne, 2001.

  • 13.

    Voir notamment les recherches longitudinales de Jean-Yves Nevers sur Toulouse (« Du clientélisme à la technocratie : cent ans de démocratie communale dans une grande ville, Toulouse », Revue française de science politique, 1983, vol. 33, n° 3), de Rémi Lefebvre sur Roubaix (« Le socialisme saisi par l’institution municipale. Jeux d’échelles », thèse pour le doctorat en science politique, Lille-II, 2001) et d’Aude Chamouard (Un autre socialisme, Paris, Cnrs Éditions, 2013).

  • 14.

    Jusqu’au congrès d’Épinay de 1971, la moitié des adhérents est concentrée dans six départements (Pas-de-Calais, Nord, Bouches-du-Rhône, Seine, Gironde, Aude). Sous la IVe République, la Sfio est le parti qui gouverne directement le plus de mairies et de conseils généraux.

  • 15.

    En 1990, un quart des membres du conseil national du Rpr sont parisiens, 43 % franciliens ; en mai 1995, sur les quarante-deux membres composant le gouvernement Juppé en mai 1995, dix étaient élus de la capitale ou avaient travaillé à la mairie de Paris. Voir Andrew Knapp, le Gaullisme après de Gaulle, Paris, Le Seuil, 1996, p. 435 et 452.

  • 16.

    Jean-Pierre Gaudin, Gouverner par contrat, Paris, Presses de Sciences Po, 1999.

  • 17.

    Libération, 21 décembre 2003.