Marche blanche pour Nahel à Nanterre, le jeudi 29 juin 2023. Par Silanoc   Travail personnel, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=133863454
Marche blanche pour Nahel à Nanterre, le jeudi 29 juin 2023. Par Silanoc — Travail personnel, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=133863454

Émeutes et violences policières

Retour sur la mort de Nahel

Face aux discriminations affligées aux minorités défavorisées par les forces de l’ordre, la réponse prend, partout dans le monde, la forme des émeutes urbaines. La lecture des soulèvements émeutiers faite par les responsables politiques français ne fait que renforcer le problème policier en France.


Quelles sont les explications des émeutes ? Il s’agit d’une question sociologique importante, évidemment, mais aussi d’un enjeu politique essentiel. En effet, une fois l’incendie éteint, la recherche de ses origines commence dans le débat public. Nous avons vu le gouvernement engager une véritable bataille politique pour s’exonérer de toute responsabilité en ignorant les causes véritables de cette éruption sociale, à peine modérée par un rapport sénatorial.

Les émeutes sont des phénomènes complexes, bien plus difficiles à saisir que les images les plus spectaculaires de certains hauts faits ne le laissent imaginer. Il n’en existe pas de définition stabilisée, et je me propose de retenir celle que j’avais proposée après les événements de 2005 : une concentration dans le temps et l’espace de destructions et de dégradations, parfois accompagnées de confrontations physiques et d’usages d’armes1. L’émeute est donc une action collective dont les modalités sont illégales : endommager, casser, brutaliser et, même si c’est rare dans la région européenne, tuer. L’émeute se mesure par une variable continue (il y a plus ou moins de destructions), pas dichotomique (émeute versus absence d’émeute), contrairement à ce que les phénomènes les plus spectaculaires nous inclinent à imaginer, comme en 2005 ou en 2023 : avant ou après l’émeute, il n’y a « pas d’émeute » et, pendant, il y en a une. En effet, la France connaît de manière régulière des émeutes de taille et de durée variables. Lorsqu’on qualifie l’événement de révolte, on le désigne par le mécanisme causal supposé, mais on ne le caractérise pas par ses manifestations empiriques. En réalité, la forme émeutière n’est pas antinomique d’une motivation de révolte : on oppose à tort les deux termes. Lorsqu’on veut traiter des émeutes, on doit au minimum distinguer plusieurs éléments : le « déclencheur », la mobilisation, l’affrontement, puis la vitesse et la direction de la diffusion dans l’espace en dehors du lieu où un incident s’est produit, et enfin les éléments associés à la décrue de la vague émeutière. C’est très important à comprendre, parce que les différents moments ne répondent pas aux mêmes causes : par exemple, les facteurs de déclenchement ne sont pas les mêmes que les facteurs qui expliquent la géographie de la circulation de l’émeute. Je ne vais pas prendre tous les aspects en considération ici de manière exhaustive, mais je voudrais souligner la place du contexte, et surtout celle essentielle du déclencheur : sans lui, l’émeute n’existe pas.

De graves émeutes

Quels sont les déclencheurs des plus grandes émeutes européennes et même occidentales ? Je me limite ici aux plus importantes par les dégâts et leur intensité. Les émeutes des années 1960 aux États-Unis sont celles des Noirs, en marge du mouvement de lutte contre la ségrégation, légale jusqu’à une décision de la Cour suprême en 1954 (Brown v. Board of Education). Or les Afro-Américains sont soumis à des brutalités policières récurrentes, et mortelles dans des proportions inconnues de ce côté de l’Atlantique encore aujourd’hui.

En Europe, Margaret Thatcher, élue en 1979, met au sommet de son programme « la loi et l’ordre2 ». En vertu de la loi sur « le contrôle et la fouille » (stop and search), la police peut arrêter n’importe qui, pour le fouiller si elle pense qu’il a l’intention de commettre un crime. Le 10 avril 1981, à Brixton, un quartier majoritairement non blanc au sud de Londres, une foule se forme à la suite de brutalités commises par la Met (la police de Londres) et exprime sa colère pendant quelques heures avant que les protestations ne se tassent. Mais une arrestation survenue la nuit suivante fait éclater la violence dans les rues de Brixton. L’émeute de Brixton a été suivie de plusieurs autres similaires jusqu’au mois de juillet dans de nombreuses autres villes anglaises.

En 1991, des agents de la police de Los Angeles brutalisent l’automobiliste noir Rodney King. George Holliday, un plombier, sort de chez lui pour filmer la scène avec sa nouvelle caméra vidéo, et surprend les policiers de Los Angeles en train de donner des coups de poing et de pied et d’utiliser un pistolet paralysant sur King, pendant neuf minutes et alors même qu’il est à terre. C’est la première fois que des violences policières sont documentées avec cette précision et prennent à revers les allégations d’exemplarité et de dévouement de la police. Lorsqu’un jury acquitte tous les officiers le 29 avril 1992, la ville est le théâtre d’affrontements pendant plusieurs jours. Des centaines de commerces ont été pillés et des pâtés de maisons et des magasins entiers détruits, principalement dans le sud de Los Angeles.

En juin 2005, le ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy annonce qu’il va passer les banlieues au karcher. En novembre, en Seine-Saint-Denis, trois adolescents sont poursuivis par la police, et deux d’entre eux, Zyed et Bouna, meurent électrocutés en se réfugiant dans un transformateur sans que les policiers ne leur portent assistance – ce que les autorités nient avant que les enregistrements des échanges avec le central ne soient rendus publics. La France va connaître la plus grande vague d’émeutes depuis 1968.

En 2008, à Montréal, Fredy Villanueva est atteint d’un tir policier mortel, et la ville s’embrase. À Athènes, la même année, c’est Alexandros Grigoropoulos qui s’effondre pour les mêmes raisons, et de nombreuses villes grecques prennent feu. En 2011, à Tottenham, une banlieue de Londres, Mark Duggan, un homme noir de 29 ans, est tué par un tir policier lors d’une interpellation au motif qu’il porte une arme, mais la police n’est pas capable de produire les preuves correspondantes. Une photographie supposée être celle du défunt est publiée sur Facebook. Les proches de Duggan et des habitants du quartier marchent vers le commissariat de police de Tottenham, scandent « Nous voulons des réponses » et demandent « justice ». La situation s’envenime. Des incendies et des pillages s’étendent à d’autres quartiers de Londres puis à d’autres régions d’Angleterre.

Les émeutes sont des réactions à la manière dont les policiers utilisent leurs pouvoirs envers les minorités ethniques.

Nahel Merzouk est mort à Nanterre le 27 juin 2023 après avoir reçu une balle tirée à bout portant par un policier alors que sa voiture est immobilisée. Le commissaire divisionnaire, dont dépend l’agent auteur du tir, affirme qu’il était menacé par la trajectoire du véhicule quand il a ouvert le feu. Deux vidéos du tir sont partagées sur les réseaux sociaux ; des émeutes éclatent dans plusieurs quartiers de Nanterre le soir même. En marge de la marche blanche organisée pour rendre hommage à la victime, des heurts éclatent en fin d’après-midi à Nanterre le 29 juin, tandis que les émeutes s’étendent à travers le pays, faisant de la France et de la Grande-Bretagne les deux seuls pays de la région à faire l’expérience de violences nationales multiples en une vingtaine d’années. Cette énumération montre des régularités : les émeutes sont des réactions à la manière dont les policiers utilisent leurs pouvoirs envers les minorités ethniques.

Causes structurelles et responsabilité policière

Leurs localisations n’ont rien à voir avec le type de régime ou un supposé « modèle » national : elles se produisent aussi bien dans les régimes parlementaires que présidentiels, dans les pays centralisés que décentralisés, dans les pays plutôt libéraux économiquement que bien plus étatistes. Pour les États concernés, la toile de fond des expositions de colère est celle de quartiers pauvres, de groupes appartenant aux minorités ethniques. Ce qu’on appelle les « causes structurelles », la concentration des difficultés dans des territoires, fait indiscutablement partie de l’équation.

Mais alors, si ces causes suffisaient, pourquoi ces groupes ne se révoltent-ils pas plus souvent ? Effectivement, on remarque qu’en dépit de ces conditions socio-économiques défavorables, les émeutes n’ont pas lieu en permanence. Le déclencheur le plus évident n’est autre que les mauvaises pratiques policières. Dans un travail non publié, conduit par Simon Varaine, et qui couvre une période allant de 1996 à 2022, nous avons pu vérifier que les « petites » émeutes, celles qui ne sortent pas du département, sont bien déclenchées par les homicides policiers de personnes désarmées et appartenant aux minorités3. Il y a là un ensemble d’indices qui pointe la responsabilité policière, de manière récurrente : le traitement réservé aux minorités leur est nettement défavorable, et plus souvent fatal. Dans les pays où la police a su modifier ses pratiques, même imparfaitement, comme l’Allemagne, les émeutes de grande envergure n’existent pas. Et ce n’est pas faute d’avoir une large minorité musulmane ou des quartiers défavorisés. Nous avons pu jauger les écarts entre la confiance dans la police en France et en Allemagne chez les groupes minoritaires : ils sont nettement en faveur de cette dernière4. Enfin, et contrairement à ce qu’on a pu entendre parfois en évoquant une aggravation et une accumulation des rancœurs sur le temps long, l’analyse des émeutes de 1996 à 2022 suggère plutôt une succession de chocs plus qu’un retour à la situation antérieure : on voit la concentration des destructions (mesurée mensuellement au niveau départemental) s’élever à la suite d’un homicide policier, puis retomber. Il semble en revanche que les émeutes de 2005, les seules à être nationales avant celles de 2023, pour lesquelles on manque de recul, aient eu un « effet d’enhardissement5 » sur les comportements délinquants. En effet, certains délits graves ont augmenté immédiatement après la fin des émeutes, et leur niveau n’a pas décru depuis. C’est une raison de plus pour tenter de prévenir leur déclenchement.

La liste des émeutes majeures illustre également le processus causal dénommé flashpoints par des criminologues britanniques6. Le « point d’éclair » est la température minimale à laquelle une inflammation spontanée va se produire en présence d’une source de chaleur externe, telle qu’une étincelle ou une flamme. L’action de la police mais aussi les déclarations des responsables politiques contribuent à faire monter la « température » sociale, et, dans ce contexte, un incident va déclencher l’émeute. Ce processus, souvent progressif, résulte de l’accumulation d’émotions liées à un décès, puis à une manifestation tendue et à la dissimulation de preuves (à Londres, à Paris), ou encore à une décision d’acquittement (à Los Angeles). Après des brutalités policières ou un homicide policier, une mobilisation dans la rue (et sur la toile depuis quelques années) se produit. Ces actes provoquent une indignation morale intense et une addition de colères individuelles qui forment un torrent dans les rues et sur les places. La police contribue donc doublement aux émeutes, à la fois en faisant monter la température sociale et en produisant l’étincelle qui y met le feu. Les émotions négatives accumulées par les adolescents lors de ces contacts ordinaires avec les policiers faits de peur et d’humiliation touchent particulièrement la jeunesse. Lors des contrôles d’identité, estimés à plusieurs dizaines de millions chaque année par la Cour des comptes, discriminations et brutalités sont régulières. Nous disposons maintenant de plus d’une dizaine d’enquêtes de politistes, démographes ou du Défenseur des droits qui le prouvent, de Paris à Marseille en passant par Lyon. Ces expériences engendrent non seulement un rejet de la police, mais aussi une perte de confiance dans les élus et la loi, et un effondrement de la croyance dans la valeur des processus démocratiques. Ce faisant, elles sapent la capacité des institutions publiques à se poser en interlocuteur crédible et impartial lorsqu’un événement grave se produit.

Une fois qu’elles ont éclaté, les émeutes sont très difficiles à contrôler, notamment du fait de leur capacité à recruter au-delà des protagonistes les plus proches de la famille de la victime et du quartier où l’incident s’est produit, mais aussi du fait qu’elles se déplacent dans l’espace. La circulation des émeutes n’est pas une nouveauté. N’en déplaisent à ceux qui font des réseaux sociaux la « cause des causes », les historiens ont reconstruit la diffusion des émeutes à partir de données qui remontent au xviiie siècle. John Bohstedt et Dale Williams ont montré que la géographie émeutière dans le Devonshire dépendait de la taille de la circonscription (borough), de la tradition émeutière de la ville et du fait que des « conduits » existent entre les villes (sous la forme de réseaux d’échanges économiques)7. Nous avons trouvé des résultats comparables s’agissant de la France en 2005 : les émeutes ont circulé de proche en proche autour de Paris, principalement de commune pauvre en commune pauvre si la population des jeunes hommes non qualifiés y était assez importante, puis le long d’axes vers les autres grandes villes françaises8. En 2005, les réseaux sociaux n’avaient pas la popularité qu’ils ont aujourd’hui : Facebook est né le 4 février 2004 et en 2005, n’a que 5 millions d’utilisateurs actifs par mois dans le monde, tandis que MySpace en a 120 millions. Et pourtant, les émeutes embrasent le pays. Une fois déclenchées, les émeutes s’alimentent des conflits sociaux, comme ce fut le cas à Los Angeles. Les Latinos représentent plus de 50 % des personnes arrêtées pendant et après les pillages, les incendies et les destructions de magasins appartenant pour la plupart à des immigrés coréens, tandis que les Noirs traitent les Coréens comme des proxies du « pouvoir blanc »9. Elles attirent aussi des pillards opportunistes comme à Londres en 2011 (« shopping riots ») ou dans une moindre mesure en France en 2023.

Retour à l’ordre

Quelle est l’analyse politique de ces événements rares et spectaculaires, de ces éruptions qui bousculent l’ordre, aune à laquelle on peut dire qu’une autorité gouverne ? En 1967 aux États-Unis, une commission présidentielle dite « Kerner » est mise sur pied après les vagues d’émeutes qui traversent le pays. Le rapport pointe les responsabilités de la police dans les émeutes, critiquant ses méthodes à un degré sans précédent dans un rapport gouvernemental. Il recommande aux services de police d’éliminer les brutalités et les fautes professionnelles. L’une de ses conséquences sera la mise à l’ordre du jour de la police communautaire (qu’on appelle chez nous « de proximité »). En 1981 au Royaume-Uni, le ministre de l’Intérieur commande une enquête publique sur l’émeute, confiée à une personnalité. Le rapport Lord Scarman met l’accent sur les préjugés et la discrimination, sur le partage des responsabilités entre la police et les communautés minoritaires, mais n’hésite pas à parler de « preuves indiscutables de l’utilisation disproportionnée et indiscriminée des pouvoirs d’interpellation et de fouille par la police à l’encontre des Noirs » (25 novembre 1981). Il recommande la création d’une institution locale pour échanger avec la population, inspiré par le témoignage de John Alderson, chief constable du Devon et de Cornwall. L’enquête sur l’affaire Stephen Lawrence et le rapport rendu par Lord Macpherson en 1999 mettent les points sur les « i » et parlent de « racisme institutionnel ». La tonalité en France est tout autre.

Concernant les émeutes de 2023, la réaction du président de la République au tir mortel a consisté à reconnaître les faits suite à la publication sur Twitter de la vidéo, puis à réclamer le retour à l’ordre (« L’ordre, l’ordre, l’ordre »). Elle a été sur ce dernier point assez classique, ne tranchant pas avec celles d’autres chefs d’État ou de gouvernement. Ensuite, il a cherché à se protéger de tout blâme en assimilant les émeutiers à des délinquants et en accusant les familles et les réseaux sociaux. Sa logique est d’éviter de rechercher les responsabilités des politiques policières, ce qui le conduit à ignorer à la fois l’inquiétante élévation des tirs policiers mortels, lors des contrôles routiers notamment, l’usage des armes à feu à létalité réduite en banlieue, qui s’est banalisé comme le montre un rapport de la Cour des comptes. L’initiative du directeur général de la police nationale (DGPN), qui ne saurait se produire sans un accord en amont avec le ministre de l’Intérieur (dont la presse a attesté), est encore plus spectaculaire et inquiétante. Tandis que les émeutes battent leur plein, l’exécutif décide de lancer les unités anti-terroristes du Raid dans la mêlée, c’est « la police contre la rue10 ». Le résultat ne se fait pas attendre : on relève un mort et plusieurs mutilés, ce qui ne s’était pas produit en 2005. Quatre policiers sont mis en examen par des magistrats pour leurs comportements. C’est alors que, dans un entretien au Parisien, le DGPN déclare qu’un « policier n’a pas sa place en prison, même s’il a pu commettre des fautes ou des erreurs graves dans le cadre de son travail ». Le préfet de police le soutient sur Twitter. Ainsi, les deux plus hauts fonctionnaires de la police française sortent de leur fonction et mettent en cause les règles de fonctionnement et les décisions de la justice concernant leurs agents, un fait sans précédent. Ce faisant, ils s’attaquent à l’un des fondements de l’actuel État de droit qui est l’égalité devant la justice. Le chef de l’État, garant des institutions et de l’indépendance de l’autorité judiciaire selon la Constitution, ne condamne pas leurs propos. Et le ministre de l’Intérieur exprime sa « confiance » à leur égard.

Rater l’essentiel

C’est grâce à l’initiative du Sénat qu’on pouvait espérer une analyse réelle des événements : la commission des lois a créé, le 12 juillet 2023, une mission d’information trans-partisane, dotée de prérogatives de commission d’enquête. Elle a rendu son rapport en avril 2024. S’agissant du document étatique le plus élaboré, il mérite l’attention. Notons d’abord que, comme en 2005, aucune des deux chambres n’a lancé de commission d’enquête proprement dite, et le gouvernement n’a pas non plus confié à une personnalité qualifiée indépendante le soin d’organiser une réflexion générale hors du cadre partisan. Le Sénat a rendu un rapport qui a le mérite de rassembler diverses informations et analyses, de diagnostiquer une colère contre les institutions, mais aussi l’hétérogénéité des participants, soit l’absence de « position univoque s’agissant des motivations des émeutiers ». Pourtant, elle reste alignée sur la position présidentielle de refus d’interroger la politique policière et les pratiques des agents, et, faisant la part belle à une lecture pénale des événements, pèche donc par défaut de considération d’un certain nombre d’éléments déterminants concernant les émeutes et l’origine de cette colère.

Si l’on se reporte à la synthèse qu’a proposée la commission et qui présente ce que le Sénat veut faire savoir et ce autour de quoi il a d’ailleurs effectivement communiqué, on constate qu’elle met surtout l’accent sur un supposé effet d’entraînement des émeutiers, sans le définir : ainsi, « nombre d’entre eux se sont laissé entraîner dans cette entreprise de chaos par le biais, notamment, des réseaux sociaux ». Pourtant, aucune étude précise n’est citée (y compris dans le rapport complet), et pour cause, car il n’en existe pas. Le mécanisme qui consiste à rendre visible le fait que la police abuse de ses pouvoirs pourrait bien faire partie du processus d’indignation collective, qu’il s’agisse du caméscope du plombier californien ou de la jeune femme qui a publié la vidéo de la mort de Nahel. Pour autant, doit-on se fixer comme horizon une moindre transparence de l’État et des fautes des policiers, revenant sur l’un des principaux facteurs permettant aux victimes de se faire entendre par les juridictions, à savoir la « visibilité » policière permise par les moyens techniques ? S’il est probable que les « médias sociaux », un terme plus approprié, soient des accélérateurs de la diffusion du message, l’histoire nous apprend qu’ils ne sont pas indispensables à son éruption et à sa diffusion, et que les pointer du doigt ouvre le risque d’une limitation des libertés de s’exprimer, prise sans contrôle du juge, à la prochaine occasion de tension. Ce sera d’ailleurs le cas en Nouvelle-Calédonie un an plus tard.

La minimisation des déterminants socio-économiques des émeutes, tant pour les participants que pour les espaces concernés, est également notable. Ainsi, le rapport parle d’« une “marginalité sociale” à nuancer » et affirme que les émeutes « débordent les quartiers sensibles ». La commission concède toutefois (noter le « cependant ») que « la présence d’un quartier prioritaire de la politique de la ville (QPV) reste cependant fortement corrélée à la survenue des émeutes en 2023, y compris dans les communes les moins peuplées : 74 % des communes dans lesquelles des violences ont été commises comportaient au moins un QPV11 ». Or il s’agit d’un élément essentiel : la concentration de la pauvreté et des difficultés économiques et sociales, mais aussi le moindre accès aux services scolaires ou médicaux, abondamment soulignés par le rapport de Jean-Louis Borloo en France, sont le terreau des comportements émeutiers, qu’il s’agisse de Saint-Denis, de Brixton à Londres ou de South Central à Los Angeles. L’expérience de la relégation, d’être considéré comme un citoyen de seconde classe, a partout un effet d’érosion de l’appartenance à la collectivité politique.

On sera surtout frappé par un élément essentiel : le fait que Nahel Merzouk soit tué par la police alors qu’il ne présente pas de menace est purement et simplement éludé. Le rapport mentionne un « contrôle routier ayant entraîné la mort ». Ainsi, en effaçant les mots « tir » et « policier », la commission rate l’essentiel : les liens étroits qui unissent pratiques policières violentes et émeutes. Poursuivant sur la ligne de l’exécutif, le travail du Sénat néglige la force de l’identité collective que se forgent les groupes sociaux victimes des mauvaises pratiques policières ordinaires. Les rapporteurs préfèrent voir dans les émeutes un « mouvement qui n’avait, en définitive, que peu à voir avec cet événement tragique et qui ne portait pas de revendications identifiées ». S’il est en effet clair qu’un mouvement qui dure une semaine et mobilise les segments les plus défavorisés de la population ne produit pas de cahier de doléances bien articulé (il suffit de se référer au temps qu’il a fallu au Sénat pour faire une analyse pour le comprendre), affirmer que les émeutes n’ont rien à voir avec le fait qu’un policier tue au nom de la loi un adolescent désarmé est simplement un contre-sens au vu des travaux de sciences humaines existants. De plus, le caractère systémique des problèmes de violence et de discrimination policières contre les minorités ethniques est, partant, également écarté. Et cela alors même que le policier tireur est passé par la fameuse compagnie de sécurisation et d’intervention de Seine-Saint-Denis (CSI 93) et la brigade de répression de l’action violente motorisée (Brav-M), deux unités connues pour leurs pratiques agressives et parfois illégales, ce qui aurait dû attirer l’attention sur les itinéraires de certains agents et le manque de contrôle de l’administration à leur endroit. De manière emblématique, le mot « ethnicité » ou celui de « race » (ou leurs dérivés : « racisme », « ethnique »,  etc.) n’apparaît pas du tout dans la synthèse. Il en allait de même dans le rapport de la mission d’information du Sénat rendu en 2006 suite aux émeutes de 2005 : les comportements policiers, les mots « racisme », « discrimination » ou « violence policière » y étaient absents, et on se contentait de formuler l’idée d’un « rapprochement police-population ».


Ainsi, l’analyse politique des émeutes en a ôté la dimension non seulement policière, mais aussi ethnique, puis a minimisé la force de la concentration des désavantages. Le président de la République a fixé ce cap interprétatif. Et le rapport du Sénat a, lui aussi, supprimé du périmètre de l’analyse les trois éléments qui sont les plus à même de qualifier ce type d’événement, en France et dans les quelques autres pays qui sont concernés : l’abus de pouvoir, l’usage mortel des armes et la discrimination envers les minorités. L’histoire politiquement cachée des soulèvements émeutiers n’est autre que celle de la discrimination et de la force excessive utilisée par la police au nom de la République mais à l’encontre de l’égalité des droits. Les analyses produites par le système politique n’ont pas reconnu l’évidence. Cet aveuglement volontaire est, par sa constance, une singularité française, comme nous l’avons montré. Car si d’autres gouvernements sont tentés par l’esquive du blâme, rares sont les régimes qui ont fait durablement preuve d’une telle myopie. De plus, aucune force de police de l’Union européenne n’a, jusqu’à présent, manifesté l’arrogance qu’on a pu constater au cours des émeutes de 2023 : les responsables s’en sont pris au système judiciaire et à des règles de l’État de droit – avec la bénédiction de l’exécutif –, et ce alors même que l’usage des armes par des policiers est à l’origine de deux morts en quelques jours, Nahel Merzouk et Mohamed Bendriss. De sorte que le problème policier en France sort renforcé par une lecture politique des dernières émeutes, ouvrant la porte à un renforcement de l’orientation vers une police d’attaque.

  • 1. Sebastian Roché, Le Frisson de l’émeute. Violences urbaines et banlieues, Paris, Seuil, 2006.
  • 2. Richard J. Terrill, “Margaret Thatcher’s law and order agenda”, The American Journal of Comparative Law, vol. 37, no 3, été 1989, p. 429-456.
  • 3. Simon Varaine, Raul Magny-Berton, S. Roché et Paul Le Derff, “Police homicides and riots in France”, à paraître.
  • 4. S. Roché, De la police en démocratie, Paris, Grasset, 2016.
  • 5. Stéphane Mechoulan, “Civil unrest, emergency powers, and spillover effects: A mixed methods analysis of the 2005 French riots”, Journal of Economic Behavior & Organization, vol. 177, septembre 2020, p. 305-326.
  • 6. David Waddington, Karen Jones et Chas Critcher, Flashpoints: Studies in Public Disorder, Londres, Routledge, 1989.
  • 7. John Bohstedt et Dale E. Williams, “The diffusion of riots: The patterns of 1766, 1795, and 1801 in Devonshire”, The Journal of Interdisciplinary History, vol. 19, no 1, été 1988, p. 1-24.
  • 8. Laurent Bonnasse-Gahot, Henri Berestycki, Marie-Aude Depuiset, Mirta B. Gordon, S. Roché, Nancy Rodriguez et Jean-Pierre Nadal, “Epidemiological modelling of the 2005 French riots: A spreading wave and the role of contagion” [en ligne], Scientific Reports, no 8, article 107, 2018.
  • 9. Kyeyoung Park, LA Rising: Korean Relations with Blacks and Latinos after Civil Unrest, Lanham, Lexington Books, 2019.
  • 10. S. Roché et François Rabaté, La Police contre la rue, Paris, Grasset, 2023.
  • 11. Marco Oberti et Maela Guillaume Le Gall, « Analyse comparée et socio-territoriale des émeutes de 2023 en France » [en ligne], Sciences Po, 10 octobre 2023.