Position – Retraites : l'échec de la pédagogie de la réforme
Pour Marc-Olivier Padis, la réforme des retraites, débattue en octobre 2013, installe un décalage entre le discours rassurant des experts et le scepticisme grandissant des salariés sur la pérennité du système. Le gouvernement n’a pas réussi à installer l’idée, pourtant essentielle, que les efforts demandés aux actifs, et particulièrement aux jeunes, permettront de sauver à long terme les retraites par répartition, c’est-à-dire un des piliers de notre système de solidarité.
La réforme des retraites, dont les députés débattent courant octobre 2013, installe un inquiétant décalage entre le discours rassurant des experts et le scepticisme grandissant des salariés sur la pérennité du système. Le gouvernement, s’il semble avoir navigué habilement entre les récifs de la négociation, n’a pas du tout réussi à installer l’idée, pourtant essentielle, que les efforts demandés aux actifs, et particulièrement aux jeunes actifs, permettront de sauver à long terme les retraites par répartition, c’est-à-dire un des piliers de notre système de solidarité.
Le projet du gouvernement témoigne d’une volonté d’équilibre, met à contribution les actifs et les retraités, avance quelques dispositions favorables aux jeunes (meilleure prise en compte de l’apprentissage, de l’alternance, des jobs d’été, aide pour racheter des trimestres). Il évite en outre de cibler directement une catégorie de salariés (et surtout pas les régimes spéciaux !), ce qui permet de désamorcer les velléités de protestation, comme l’a montré l’échec de la journée de mobilisation voulue par la Cgt, FO, la Fsu et Solidaires, le 10 septembre 2013. Mais il ne porte pas de message sur la consolidation à long terme du système, ce qui laisse prospérer l’idée diffuse que l’équation générale, malgré les ajustements paramétriques, reste insoluble.
Or c’était précisément l’enjeu de la réforme cette année. En effet, la conjoncture actuelle est singulière : si l’on en croit les travaux d’experts qui ont précédé l’élaboration du projet gouvernemental1, le système français est plutôt robuste à moyen terme (en raison du mouvement progressif d’allongement des durées de cotisation et de la démographie qui reste équilibrée) mais il traverse une passe budgétaire compliquée à brève échéance, en raison des effets de la crise économique (ralentissement de l’activité et chômage signifient baisse des cotisations). Mais pour l’opinion, l’effet de répétition des réformes installe l’image exactement opposée : le système vit ses dernières heures, il reste à peu près correct aujourd’hui mais il n’a aucune chance de survie à terme2.
Du point de vue de la « pédagogie de la réforme », il est difficile d’imaginer un échec plus manifeste : la perception de l’opinion est à l’opposé exact de la contribution des experts. L’évolution progressive des paramètres présente sans doute des avantages par rapport au « grand soir » d’une réforme systémique : dans un pays où la culture du consensus est faible, elle est de fait bipartisane (puisque le gouvernement Ayrault entérine, avec des ajustements à la marge, la réforme Fillon, qui elle-même consolidait les évolutions précédentes) et contourne le blocage syndical. Mais en contrepartie, l’usure s’installe, comme si rien de décisif n’était proposé pour défendre les retraites.
Ainsi, le système par répartition, dans les enquêtes d’opinion, apparaît comme condamné, alors même qu’il n’est plus sous le feu d’une offensive idéologique libérale pour la capitalisation (la crise financière et l’instabilité croissante des marchés sont passées par là…). Une majorité de Français se déclare toujours favorable au système par répartition (56 %), sauf chez les jeunes de 18 à 29 ans. Les jeunes seraient-ils désormais culturellement hermétiques à la solidarité ? Non, mais ils font le lien, comme l’ensemble des Français, entre leur crainte de voir disparaître le système par répartition et l’adhésion à l’idée alternative de capitalisation : 80 % de ceux qui indiquent préférer un système par capitalisation considèrent que le modèle actuel va péricliter. Au total, deux Français sur trois pensent que le système par répartition aura disparu d’ici une quarantaine d’années (6 % déclarent qu’il existera « certainement »3).
Si les jeunes, pour la moitié d’entre eux, se prononcent pour le système par capitalisation, c’est qu’ils sont convaincus que les réformes sont faites à leur détriment ou en vain, et qu’ils doivent se préparer à un système bien différent de celui que connaissent leurs parents et grands-parents. Mais cela n’exprime pas un égoïsme plus grand des jeunes générations, au contraire : cela traduit la perception dramatisée de l’égoïsme des générations plus âgées qui ont laissé s’installer un déséquilibre des régimes de retraites et qui font peser l’essentiel des ajustements sur les actifs. Les jeunes connaîtront une situation plus défavorable dans tous les scénarios débattus : ils entrent plus tard dans la vie active, ils devront cotiser plus longtemps, ils auront des carrières plus discontinues mais… ils ont tort de penser que la répartition n’est pas un système viable.
Le point faible des dispositions actuelles reste l’absence de lisibilité du système. Or c’est d’elle que dépendent la légitimité de la réforme et l’adhésion aux efforts demandés. L’atonie du débat sur la réforme des retraites est un atout en trompe-l’œil pour le gouvernement. Atout parce que l’opposition est anesthésiée, le mouvement social conjuré. Trompe-l’œil, parce que l’inquiétude de l’avenir plombe toujours le moral des Français. Le discours officiel mise sur des avancées limitées mais solides, qui montrent qu’on peut agir sans provoquer de rejet, ce qui doit redonner progressivement confiance dans la capacité du pays à affronter les défis d’avenir, à évoluer sans casser le modèle, sans se renier. On voit pourtant le contraire : la pétrification de représentations anciennes4, la nostalgie du social « à la française », la dépression collective. Mais peut-on en même temps désamorcer l’explosion sociale et éroder l’excès de pessimisme qui caractérise le pays ?
- 1.
Voir le rapport de Yannick Moreau, remis au gouvernement le 14 juin 2013, disponible sur le site du ministère des Affaires sociales (www.social-sante.gouv.fr).
- 2.
C’est ce qui ressort clairement de l’enquête sur « Les Français et la réforme des retraites » publiée par Harris Interactive pour Lcp-Assemblée nationale le 10 septembre 2013 (www.harrisinteractive.fr).
- 3.
Les réponses moins tranchées sont cependant fortes puisque 29 % répondent « probablement ».
- 4.
Dans l’enquête Harris Interactive, les enquêtés n’accordent majoritairement leur confiance à aucun acteur, ni politique ni syndical, pour apporter de nouvelles propositions dans le cadre de la réforme des retraites.