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CNews et la liberté d’expression

La mise en demeure de CNews, prononcée le 15 juin, s’ajoute à une longue série de rappels à l’ordre adressés par l’Arcom à la chaîne. Une décision bienvenue, alors que le régulateur a souvent privilégié la pédagogie à la sanction, au risque de se laisser enfermer dans le piège politique tendu par l’extrême droite.


Faut-il « débrancher » CNews ? Plus exactement, devrait-on retirer à cette chaîne son autorisation d’émettre ? Une telle idée peut sembler surprenante, voire inquiétante dans une démocratie. Mais à bien y réfléchir, il est plutôt étonnant que cette chaîne puisse continuer à fonctionner comme elle le fait sans s’attirer plus d’ennuis. En démocratie, la liberté d’expression est encadrée par un certain nombre de règles. Les textes de droit imposent aux médias audiovisuels des obligations. Il leur est par exemple interdit de diffuser des discours de haine, ils doivent respecter une exigence d’honnêteté de l’information, et garantir le pluralisme de l’expression des courants de pensée et d’opinion.

La loi institue un organe pour veiller au respect de ces obligations. Il s’appelait autrefois le CSA et aujourd’hui l’Arcom (autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique). Cette institution détient des pouvoirs variés, qui permettent une réponse graduée. Dans un esprit libéral, la loi exige que l’Arcom prévienne avant de sévir : lorsqu’une chaîne manque à ses obligations, elle doit d’abord être « mise en demeure » de les respecter. Ce n’est que si elle persiste que l’Arcom peut prononcer une sanction proportionnée. Il peut s’agir d’une amende, dont le montant ne peut excéder 3 % de son chiffre d’affaires, 5 % en cas de récidive. En ce qui concerne CNews, cela correspondrait à plusieurs millions d’euros. L’Arcom peut aussi suspendre certaines émissions, séquences publicitaires ou l’ensemble de la chaîne, pendant un mois au plus. En dernier lieu, il est possible de retirer l’autorisation de la chaîne, c’est-à-dire la supprimer de la TNT.

Une chaîne d’opinion

Autrement dit, la loi semble envisager la situation d’une chaîne qui ferait si peu de cas de ses obligations, qui les violerait de manière tellement systématique et répétée que la seule sanction adaptée consisterait à l’exclure de la diffusion hertzienne. Il n’est pas absurde de se demander si ce stade n’est pas atteint avec CNews. Sans même parler des multiples cas où la justice et l’Arcom ont pointé la diffusion de discours de haine ou des manquements à l’exigence d’honnêteté de l’information, il suffit de penser au pluralisme des courants d’opinion. Quiconque a jeté un œil à la chaîne en conviendra sans peine : c’est bien une idéologie particulière qui est propagée sur cette antenne. S’il en était besoin, certains ont pris la peine de le documenter de manière méthodique : CNews viole de manière manifeste et durable l’exigence de pluralisme1. Les chaînes d’opinion sont interdites en France, mais CNews en est une, assurément. Pour subsister, elle s’appuie sur une rhétorique défensive extrêmement efficace. Il s’agit d’une stratégie de victimisation fondée sur deux types d’arguments liés entre eux : le manque d’impartialité de leurs opposants, et leur peu de respect pour la liberté d’expression.

D’abord, toute forme de résistance est décrite comme un injustifiable parti pris. Le « système » roulerait contre CNews, et au profit de ses adversaires, les « gauchistes » ou les « bien-pensants ». Ce stratagème a par exemple été mis en œuvre lors d’une commission d’enquête créée à l’Assemblée nationale par l’extrême droite contre l’audiovisuel public. Sur CNews, on ne cesse en effet de pratiquer l’accusation en miroir, qui consiste à accuser autrui des méfaits que l’on est en train de commettre. Ce seraient Radio France et France Télévisions qui tordraient les faits et seraient au service d’une idéologie unique. Et l’Arcom serait complice. La preuve : elle sanctionne beaucoup plus fréquemment CNews que France Télévisions. La grossièreté du raisonnement pourrait prêter à sourire. On pense à un élève qui n’enlève jamais ses écouteurs, fume des cigarettes au fond de la classe et jette des boulons sur ses camarades, mais qui s’indigne que le professeur le punisse plus souvent que les autres.

Ensuite, la moindre réaction est décrite comme une intolérable atteinte à la liberté d’expression. Ainsi, lorsque le Conseil d’État, dans une décision somme toute mesurée, a souligné que l’exigence de pluralisme des courants d’opinion ne se limitait évidemment pas au temps de parole des personnalités politiques, mais devait être appréciée plus globalement2, CNews et ses alliés ont hurlé à la censure, à la dictature, à la mise en place d’une société totalitaire.

L’Arcom dans le piège de l’extrême droite

Cette campagne porte ses fruits. Qu’elle soit convaincue ou simplement intimidée, l’Arcom est extrêmement hésitante à exercer ses pouvoirs et entend mettre en avant la pédagogie et l’impartialité. La pédagogie se traduit par le très faible usage des pouvoirs de sanction. Certes, en 2023, l’Arcom a fini par prononcer une amende de 3, 5 millions contre la chaîne C8, et elle a refusé deux ans plus tard de renouveler l’autorisation de cette chaîne. Mais ces arbres cachent un désert. De manière générale, les réactions de l’Arcom sont rares et faibles. Comme l’expliquait son président Martin Ajdari lors de son audition devant la commission d’enquête parlementaire évoquée, de 2023 à 2025, l’Arcom a examiné 646 dossiers à propos de séquences diffusées sur des chaînes privées, et n’a réagi formellement que dans… 6 % des cas. Bien sûr, cela pourrait indiquer que l’essentiel des saisines qui lui sont adressées sont fantaisistes, mais il est permis d’en douter. Par ailleurs, lorsque l’Arcom réagit, c’est dans la grande majorité des cas par un avertissement sans frais. Ainsi, durant toute l’année 2025, CNews n’a pas été sanctionnée une seule fois, et n’a fait l’objet que d’une « mise en garde » et deux « mises en demeure ». Interrogé sur ses pouvoirs de sanction, la réaction de Martin Ajdari est éloquente : il peine à répondre et semble tout simplement ne pas connaître leur étendue, pour assumer un parti pris de pédagogie plutôt que de répression3.

Un cas récent illustre parfaitement le problème. Lors de l’interview d’un responsable de la France insoumise, une journaliste de France Télévisions lui avait reproché le soutien apporté au nouveau maire de New York, alors que celui-ci aurait refusé de condamner les crimes du 7-Octobre. Deux jours plus tard, cette fausse information avait été corrigée sur le site de la chaîne. Aussitôt, sur CNews, on avait dénoncé l’asservissement de France Télévision à l’égard de la France insoumise. Le cas est révélateur : l’effort de respecter l’honnêteté de l’information en rectifiant une erreur est ici perçu comme un manque d’impartialité. Saisie, l’Arcom observa que « la présentation critique et infondée faite à l’antenne de ce message rectificatif méconnaissait les exigences d’honnêteté et de rigueur qui s’imposent à la chaîne dans le traitement de l’information ». Mais elle ne tira aucune conséquence de ce manquement, se contentant de « demand[er] à la chaîne de veiller, à l’avenir », au respect de l’honnêteté de l’information4. Une simple « demande », comme s’il s’agissait là de l’écart occasionnel d’un média d’information.

Les accusations de partialité dirigées contre l’Arcom ne la laissent pas non plus insensible. L’illustration la plus saisissante vient d’en être donnée par un communiqué de presse publié par le président. Il met face à face un collectif de juristes qui dénoncent la passivité de l’Arcom face à la violation manifeste de l’obligation de pluralisme sur CNews, et une tribune qui dénonce une sanction prononcée suite à la diffusion de discours de haine sur la même chaîne. Et le président de l’Arcom de conclure : « Peut-être cette symétrie est-elle le signe d’un certain équilibre5. » Tout est dit : entre ceux qui appellent au respect des obligations juridiques d’une chaîne et ceux qui critiquent leur application, il faudrait maintenir une position équilibrée.

Pédagogie plutôt que sanction, neutralité plutôt qu’application de la loi, on voit que l’idée même de retirer son autorisation d’émettre à CNews est inimaginable pour l’Arcom. Même la perspective de sanctions moins définitives lui fait craindre de revêtir les habits d’un censeur. Elle tombe ainsi dans le piège tendu par l’extrême droite. En effet, les obligations que la loi impose aux médias audiovisuels ne menacent pas la liberté d’expression. Elles tendent au contraire à protéger les conditions du débat démocratique. L’exclusion des discours de haine permet de débattre sereinement des questions d’intérêt général. La protection de l’honnêteté de l’information assure l’accès du public à une base factuelle qui lui permet de forger son opinion. Et comme l’ont montré les juristes emmenés par Camille Broyelle6, le pluralisme assure la sincérité du scrutin, l’égalité des chances des partis politiques : actuellement l’extrême droite bénéficie de médias qui lui sont dédiés, tandis que les autres chaînes présentent une diversité de points de vue. En sanctionnant véritablement CNews, l’Arcom protégerait la démocratie et la liberté d’expression. C’est en craignant de leur porter atteinte qu’elle les abandonne à leurs pires ennemis.

  • 1. Voir Arnaud Froger et Antoine Schirer, « Pluralisme en France : sur CNews, le grand contournement » [en ligne], Reporters sans frontières, 26 novembre 2025.
  • 2. Conseil d’État, « Pluralisme et indépendance de l’information : l’Arcom devra se prononcer à nouveau sur le respect par CNews de ses obligations » [en ligne], 13 février 2024.
  • 3. Voir son audition par la commission d’enquête, à 5’45’’ et à 29’10’’. Voir le site de l’Assemblée nationale : « La séance est ouverte ! Commission d’enquête audiovisuel : audition de l’Arcom » [en ligne], 25 novembre 2025.
  • 4. Arcom, « Émission “L’heure des pros” diffusée le 12 novembre 2025 : intervention auprès de CNews » [en ligne], décision du 15 avril 2026.
  • 5. Arcom, « Billet de Martin Ajdari, président de l’Arcom » [en ligne], 19 mars 2026.
  • 6. Voir Jean-Baptiste Chabran, « Pluralisme : une soixantaine de professeurs de droit et juristes saisissent le Conseil d’État pour forcer l’Arcom à agir contre CNews et Europe 1 » [en ligne], Libération, 5 mars 2026.