Les ambivalences de l’espace public

Internet et les réseaux sociaux ont accentué des formes de brutalisation du débat public, en particulier dans les sphères d’extrême droite. Mais l’idée régulatrice d’espace public démocratique n’est pas liquidée, comme en témoigne la contre-offensive intellectuelle et médiatique lors des élections législatives.


Les médias auront été au centre de la campagne des élections législatives à un degré sans précédent – non seulement à titre de canal et de partie prenante de la campagne, mais à titre de problème, d’enjeu actuel et futur pour le fonctionnement même d’une démocratie. Il y a à cela trois raisons principales qui tiennent au contexte le plus proche, tandis que d’autres motifs renvoient à ce qu’on appelle, pour paraphraser le titre original d’un classique, les « transformations de structure de l’espace public1 », qu’on peut dater au moins de l’explosion d’Internet, de l’usage politique des algorithmes et des réseaux sociaux. Ces dernières transformations ont un caractère mondial et un lien avéré avec la montée en puissance d’hommes politiques qui ont pu être désignés comme des digital populists2 (Trump, Bolsonaro, Salvini, les promoteurs du Brexit…) alliant nationalisme xénophobe et radicalisation de la violence du débat public à travers un réseau social privilégié. Ces mutations ont aussi ouvert de nouvelles modalités d’expression, de contrôle et d’intervention des citoyens, dont il est difficile de savoir si elles peuvent faire contrepoids à la « fascisation » de la vie politique en cours sous l’effet de la haine en ligne.

Nous n’avons pas fini de mesurer les ambivalences de ces transformations et leurs effets dans les rapports des gouvernés aux autorités, favorisant des mouvements de contestation inédits3 aussi bien que des possibilités de manipulation de masse de l’opinion par des puissances publiques et privées. Les événements des derniers mois ont illustré à foison ces ambivalences, et celles-ci doivent être mises en lumière pour ne pas céder à une représentation catastrophiste de l’espace public. Il est vrai, néanmoins, que la balance penche nettement du côté d’une inquiétude bien fondée face au lien, qui se confirme chaque jour, entre la brutalisation croissante de l’espace public et le renforcement des mouvements d’extrême droite, attisés par des puissances (comme la Russie) qui en ont fait un axe majeur de leur déstabilisation des démocraties libérales4.

Des empires médiatiques au service de l’extrême droitisation

Le premier élément de la centralité des médias dans la campagne législative, à temporalité proche et tenant au contexte national, est évidemment ce qu’il est convenu d’appeler « l’empire Bolloré ». Le caractère proprement tentaculaire et l’agenda politique extrême droitier de ce complexe médiatique n’étaient jamais apparus si crûment : on pouvait allumer la télévision et tomber sur CNews (et Pascal Praud), allumer la radio et entendre Hanouna (ou Pascal Praud) sur Europe 1, ouvrir un journal et y retrouver le même discours (et Pascal Praud) dans un Journal du dimanche dirigé par l’ancien rédacteur en chef de Valeurs actuelles, Geoffroy Lejeune (invité régulier de CNews), et réalisé par une rédaction entièrement « renouvelée » et mise au pas après la démission massive de la rédaction antérieure.

Il faut ajouter que le cas Bolloré n’est pas isolé, puisque le milliardaire Pierre-Édouard Stérin ne se cache pas davantage de mettre d’importants moyens financiers à disposition pour peser sur l’opinion dans le sens de la droite identitaire et de la fusion droite/extrême droite5. Si son souhait de rachat de l’hebdomadaire Marianne a échoué, d’autres modalités d’intervention, via des think tanks, des formations de cadres et d’élus, sont lancées. Au programme de ces industriels catholiques ultra-conservateurs : « l’union des droites », expression euphémisée du souhait d’alliance de la droite et de l’extrême droite. Ce projet a franchi une étape décisive, sitôt faite l’annonce de la dissolution, avec le ralliement au Rassemblement national (RN) d’Éric Ciotti, président des Républicains. Or une telle bascule était « appelée » de longue date dans un média aussi central que Le Figaro, certes sans faire l’unanimité d’une rédaction dont une partie restait inscrite dans la perspective gaullo-chiraquienne d’une distinction d’essence entre la droite républicaine et l’extrême droite. Mais le premier quotidien français a accueilli comme éditorialiste des enthousiastes de l’extrême droitisation, d’Ivan Rioufol (également chroniqueur à CNews) à Éric Zemmour, en passant par Eugénie Bastié, thuriféraire new look de la « dédiabolisation » du RN et de la « ringardisation » de l’antifascisme, ou Luc Ferry, qui a allégrement sauté le pas en assumant un « plutôt RN que Nouveau Front populaire6 ».

Le choc d’un programme : le démantèlement du service public de l’information

La seconde raison, plus contextuelle encore, de la centralité des médias dans cette campagne fut un élément du programme du RN qui figurait peut-être dans ses moutures antérieures mais qui prit tout son relief lorsque la perspective d’un gouvernement RN cessait d’être de l’ordre de l’improbable et était même annoncée par les sondages comme la plus probable : à savoir l’annonce d’un démantèlement du service public de l’information.

Certes, l’existence d’un service public de l’information est un aspect relativement récent de la vie démocratique, consacré par le Conseil de l’Europe à travers la notion de « médias de service public ». On en trouve les prémices dans les années 1920-1930 face au constat des distorsions que la détention de médias par des groupes capitalistes faisait subir aux exigences de pluralisme, de respect des faits, mais aussi de défense des valeurs d’égalité et de solidarité présentes au fronton des institutions républicaines – en France, l’expérience du rôle de la « presse de caniveau » dans l’affaire Dreyfus a eu à cet égard un rôle de révélateur7, tandis que la responsabilité de la presse ultranationaliste, souvent détenue par des « marchands de canon », dans le déclenchement de la guerre de 1914-1918 a été précocement analysée par exemple par un critique de la presse aussi important que le pamphlétaire autrichien Karl Kraus8. Celui-ci invitait à ne pas trop vite décerner le label de « presse libre » à une presse certes non étatique mais inféodée au pouvoir économique. Si la détention monopolistique des médias par l’État est une évidente violation du principe de la liberté d’expression et d’information, l’absence de médias indépendants du pouvoir économique apparaît comme un risque symétrique. Or un thème obsessionnel des extrêmes droites européennes est aujourd’hui l’idée que les médias de service public sont insidieusement au service de la gauche quand ils effectuent un rappel des principes républicains (égalité des citoyens, fraternité), rappellent l’histoire du xxe siècle ou montrent le racisme persistant des mouvements d’extrême droite9, si bien que ces chaînes se retrouvent dans le viseur des mouvements autoritaires ou issus de partis néofascistes.

La contre-offensive réussie des médias de gauche et de la société civile républicaine

Une troisième raison de la position cruciale des médias dans cette campagne vient nuancer la première : de même que la perspective d’une victoire RN déclencha un sursaut dans les partis de gauche qui donna lieu à la formation du Nouveau Front populaire (NFP), de même, elle suscita une forte mobilisation des médias de gauche et de centre-gauche, portée aussi par l’expression de multiples mises en garde provenant des professions intellectuelles, académiques, des milieux de la recherche, de l’Université, des arts, des associations de solidarité et de lutte pour les droits de l’homme. Or à force de souligner l’emprise croissante de l’empire Bolloré sur l’espace public, on en était venu à minorer le fait qu’il ne s’agit malgré tout que d’une composante de cet espace, qui reste pluriel et conflictuel. Aussi d’autres composantes de cet espace se firent-elles les vecteurs d’une vraie contre-offensive à la banalisation et à la « respectabilisation » du RN entreprise par la sphère Bolloré depuis des années et accélérée récemment.

C’est notamment sur le parallèle fallacieux entre RN et La France insoumise (LFI) que porta la contre-offensive intellectuelle. Malgré un grand nombre de tribunes et d’éditoriaux faisant ce parallèle dans toute la sphère médiatique et politique de droite – y compris pour une large part du centre-droit macronien –, mais aussi paradoxalement dans le couloir idéologique « néorépublicain », la destruction de l’idée de front républicain par disqualification du Nouveau Front Populaire n’a pas fonctionné. Les appels, tribunes et enquêtes rappelant les origines du RN (une bonne partie de ses fondateurs étaient des collaborationnistes forcenés et d’anciens SS), l’historique de l’extrême droite au pouvoir, énumérant les points de rupture entre son programme et la tradition républicaine, ont pu porter. On ne saurait certes surestimer l’effet de tels rappels historiques et de telles tribunes ; on a pu objecter qu’ils ne pouvaient toucher le cœur de l’électorat RN statistiquement peu diplômé et qui ne lit pas cette presse ; mais leur multiplication donna une image de sursaut collectif remettant les pendules républicaines à l’heure, redonnant crédit à l’exigence de front républicain abondamment raillé, détricoté et détourné, y compris par des groupes dits « néorépublicains » qui avaient mis en avant un « ni RN ni LFI », voire un « ni RN ni NFP », et cela put jouer un rôle dans la « déception » du deuxième tour pour le RN, arrivé troisième, bien loin de la majorité absolue que Jordan Bardella sembla croire un temps à portée de main.

Sur le plan des contenus et des modalités de la brutalisation de l’espace public, un aspect frappant de la campagne des législatives dans les médias aura été la forte présence de la question de l’antisémitisme. Ce point mériterait des analyses très précises et poussées, qui débordent le cadre et l’ambition de cet article limité aux médias. On ne saurait en effet réduire cette présence à une construction médiatico-politique intéressée, qui aurait été orchestrée aux fins paradoxales d’une « respectabilisation » du RN et d’une « extrémisation » de LFI. L’augmentation d’actes ou d’incidents antisémites a été documentée. Le glissement de la dénonciation – aussi légitime que nécessaire – des agissements du gouvernement Netanyahou et des crimes de guerre à Gaza à une mise en cause de l’existence même de l’État d’Israël, purement et simplement assimilé à une colonie, et à une vision ressuscitant le « complot juif mondial » en présentant toutes les puissances étatiques du monde comme « au service » des Juifs, a pu s’opérer, y compris sous une forme euphémisée parfois dans les rangs de la gauche particulièrement mobilisée en soutien au sort des populations palestiniennes. Un travail de vigilance critique sur ce point s’impose donc à la gauche. Néanmoins, l’instrumentalisation stratégique de l’accusation d’antisémitisme aura aussi été un fait marquant et indubitable de cette campagne, dénoncé comme tel par de nombreuses organisations de lutte contre le racisme et l’antisémitisme, de défense des droits de l’homme, et par des collectifs de personnalités juives. La manipulation de l’espace public a pris une forme littérale avec les actions consistant à peindre des mains ensanglantées sur des monuments en mémoire de la Shoah ou des étoiles de David sur des murs de Paris, actes commis par des individus dont il fut aisé de repérer qu’ils agissaient au service du Kremlin. Outre que la flambée du conflit israélo-palestinien détourne l’attention de la guerre en Ukraine et risque de nourrir l’impression d’un « deux poids deux mesures » dans la condamnation des violations du droit international, des attaques contre des civils et des destructions d’infrastructures hospitalières ou culturelles10, cette spirale de violences extrêmes est porteuse d’un grand potentiel de déstabilisation et de fissuration de l’espace public des démocraties occidentales.

Le Net comme espace de capture et de rupture idéologique

Quittant la proximité de cette campagne, on peut se demander ce qu’elle a révélé, à plus long terme et en lien avec d’autres phénomènes de communication politique de masse récents, quant aux transformations, à l’avenir voire à la survie de l’espace public démocratique. Certes, il n’y a jamais eu d’espace public « pur » au sens de la parfaite « communication orientée vers l’entente » dont Habermas lui-même n’a jamais caché le caractère de norme idéale et non de réalité historique. La construction de cet idéal à partir du xviiie siècle a été celle d’un espace échappant à la fois à la censure, au pur discours d’autorité et à l’injure, privilégiant l’échange d’arguments, espérant l’autoformation de l’opinion publique sous l’effet de sa propre liberté d’expression. Mais il s’agit d’une sphère perpétuellement parasitée et « tordue » par les intérêts, les effets de domination et les inégalités d’accès à l’expression publique qui l’éloignent d’une visée de formation de la volonté collective et d’autonomie des citoyens, notamment, comme le soulignait Habermas en 1962, sous l’influence des grands groupes qui dominent les médias dans l’espace capitaliste. À cet égard, les « transformations de structure » liées en particulier à l’avènement d’Internet et des réseaux sociaux n’ont pas créé une absolue nouveauté, elles ont accentué certaines tendances à la brutalité rhétorique, à la polémique, à l’insulte qui existaient aussi bien dans l’espace public du xviiie siècle (parfois idéalisé après-coup, comme si Voltaire et Kant en étaient les voix les plus représentatives), friand de caricatures infamantes et de théories du complot11. Celles-ci sont sans doute le corrélat de la critique des autorités, indispensable à la bonne marche d’une démocratie. Mais, ces temps-ci, cette critique peut prendre une forme dévoyée dont l’objectif n’est pas de dénoncer des abus de pouvoir ou des politiques injustes, mais plutôt d’exacerber la tension autour des thèmes de l’immigration, de l’asile, de la place de l’islam dans les pays occidentaux pour la porter au point de rupture, c’est-à-dire pour attiser une « guerre civile raciale » qui rendrait « légitime », en réplique, un gouvernement autoritaire d’extrême droite. Les émeutes racistes du mois d’août au Royaume-Uni, ciblant des hôtels où devaient être logés des demandeurs d’asile, des mosquées ou des avocats défenseurs des migrants suite à l’assassinat au couteau de trois fillettes imputé à un demandeur d’asile musulman (ce qui s’est avéré être une fausse information), sont la dernière expression d’une « internationale de la haine » nourrie par des comptes néonazis, des militants pro-Trump, le fondateur de l’English Defense League Tommy Robinson qui juge que « la guerre civile est inévitable », etc. C’est sur Telegram et le réseau d’Elon Musk X, rallié à Trump et dérégulant les formes de prévention de la haine en ligne, que se sont concentrées ces propagations de venin12. En dressant des listes, en se donnant des cibles personnelles, alors victimes d’un harcèlement en ligne qui relève parfois de la « chasse en meute », en concluant de la religion (parfois hâtivement et fautivement déduite) d’un individu impliqué dans un viol ou un meurtre la dangerosité de cette religion comme telle, ou en imputant à des groupes imaginaires une toute-puissance sur les affaires du monde, ces campagnes de haine minent cette « amitié » minimale entre citoyens dont Aristote faisait la condition de la polis au profit d’une représentation de fractures absolues que seules des formes violentes de politique pourraient résorber.

Néanmoins, là aussi, la récente campagne vient montrer l’ambivalence et la diversité des usages d’Internet – à la popularité d’un Jordan Bardella dépolitisé sur TikTok est venu s’opposer le dévoilement du passé très récent de candidats RN aux tweets, fils Internet et autres expressions semi-publiques émaillées de racisme ouvert, d’homophobie, etc. Les sites d’information en ligne tels que Blast ou Mediapart, les enquêtes de Libération ont méticuleusement détaillé ce que le travail de respectabilisation et de rajeunissement du RN avait tâché de dissimuler, soit la permanence du fonds raciste et xénophobe constitutif de l’identité du parti du clan Le Pen.

Toute liquidation de l’idée régulatrice d’un espace public démocratique est prématurée.

Peut-on pour autant s’en tenir à une description, en un sens « rassurante », d’un espace public traversé par des conflits et des dynamiques divergentes – ce qui semble correspondre aux réquisits du pluralisme démocratique –, certes théâtre de nouvelles techniques de manipulation, mais suffisamment robuste pour que celles-ci soient contrées par des enquêtes (ce qui était le grand espoir de John Dewey13), des argumentaires et le rétablissement de faits ? Une hypothèse plus radicalement inquiète consisterait à se demander si l’idée même d’un espace public d’échange et de confrontation des opinions, des intérêts, des demandes sociales, des affects aussi, a encore une consistance et une réalité. Les nombreuses études sur la constitution de « bulles » informationnelles, d’entre-soi où des visions du monde se coupent de toute altérité et s’auto-confirment, où ce qui est vu par les uns comme information est présenté par les autres comme désinformation appelant une « réinformation », ont participé du désenchantement d’Internet et nourri le basculement de l’utopie de la « démocratie digitale » en dystopie14 : celle d’une fin de l’espace public démocratique, fracturé en « camps » radicalement hostiles et cessant de parler tout langage commun. On doit cependant, là encore, objecter que toute liquidation de l’idée régulatrice d’un espace public démocratique est prématurée. Cette idée (qu’on peut faire remonter aux Lumières) ayant participé à la construction même de la démocratie libérale, son abandon serait une victoire par capitulation pour les autoritarismes contemporains. Or le fait même que des discussions en ligne continuent de se tenir, même avec toutes sortes de biais, de mauvaise foi, de formes multiples d’intimidation et de parasitage, entre des citoyens qui se connaissent peu voire pas du tout, atteste l’importance que ceux-ci continuent malgré tout d’accorder à l’échange et à la persuasion, voire à la poursuite du meilleur argument, et l’invocation par les uns et par les autres de la « vérité » prolonge à cet égard la tendance du langage ordinaire à chercher à s’accorder sur des faits15.

Fin de cycle néolibéral : récits et propositions alternatives

Une approche critique de ce qui a nourri le sentiment d’une presse mainstream fonctionnant tendanciellement en vase clos doit être poursuivie. Mais il n’est pas rare que l’opposition aux médias « traditionnels » cache aujourd’hui une opposition à toutes les composantes d’une société libérale, notamment aux orientations qui restent antiracistes, non xénophobes et non hostiles aux minorités sexuelles de ces mêmes médias16. La description d’un espace public qui serait entièrement le règne du faux ou de la corruption, et qui devrait être fui au profit d’un univers parallèle, lieu de vérité cachée et de « réinformation » à partir de sources ésotériques ou prisées parce qu’elles seraient en rupture avec le « politiquement correct », va souvent de pair avec la représentation d’une guerre civile larvée qu’il s’agirait de faire advenir. L’assaut sur le Capitole des supporters fanatisés de Trump est une illustration de cette perception apocalyptique, dont on trouverait des échos dans certains sites de la constellation identitaire, mais aussi, sous une forme funambulesque entre extrême droite et extrême gauche, dans certains sites créés dans le sillage des Gilets jaunes et chez certains pamphlétaires théorisant l’insurrection et le nécessaire retour de la guillotine.

Sur le premier versant, il faut reconnaître qu’un certain consensus des médias « centraux » a pu contribuer à exaspérer des sentiments de dépossession démocratique et de mépris social de la part d’un milieu journalistique et politique trop homogène17. On pourrait remonter ici à une autre campagne, celle qui se déroula autour de l’adoption par référendum du « Traité européen »18, dont les adversaires se virent tranquillement traiter de « nationaux-socialistes » par le directeur de la rédaction de Libération tandis qu’une radio comme France Inter faisait preuve d’une « commisération » telle pour les partisans du « non » que cela finit par susciter le renvoi d’un de ses journalistes phares. Le tour néolibéral de la construction européenne, l’élévation de la « concurrence libre et non faussée » au rang d’impératif auquel veille un commissariat spécifique, l’incitation à une mise en concurrence de tout ce qui faisait l’objet de services publics, les règles limitant les déficits publics, tout cela a participé de cette inversion repérée par Foucault comme le cœur du néolibéralisme : passer du marché surveillé par l’État à l’État au service actif du marché19 et construire une « démocratie de consommateurs »20. Or cette dérive, et tout ce qui lui a correspondu sur le plan interne en matière de ralliement des partis socialistes à une logique du marché corrigée à la marge par des dispositifs de sécurité sociale, a été peu questionnée par les médias du centre droit et gauche, tentés en revanche par une diabolisation de tout ce qui pourrait rappeler un dirigisme économique ou des formes de protectionnisme. Néanmoins, de nombreux signes montrent que nous vivons aujourd’hui une fin de ce grand cycle néolibéral.

La reconstruction d’une alternative au néolibéralisme opposée au nationalisme raciste mais impliquant le redéploiement d’une gauche qui sache retrouver la confiance des électeurs les moins bien dotés en capital financier et culturel reste un chantier que les résultats ambigus des élections législatives n’ont pas rendu moins urgent, ni moins complexe. Il passe prioritairement par des réponses économiques au recul des services publics sur le territoire, aux sentiments et aux expériences d’abandon des pouvoirs publics, de précarisation au travail, de relégation urbaine, de tout ce qui nourrit un « individualisme négatif » où chacun se trouve renvoyé à son seul « capital » personnel et privé de « supports »21 ; mais il passe peut-être aussi par un travail de réinterprétation de certains schèmes, par le repérage de pôles d’identification qui pourraient être réinvestis sur un tout autre mode que celui de la paranoïa « identitaire ». À cet égard, le travail des artistes et intellectuels qui ont conçu la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques a été une défense et illustration réussie d’une nation ouverte : fête à la fois « francophile » et inclusive, bigarrée, alliant répertoire classique et danses de rue, très éloignée du mélange de célébration nostalgique et de haine du présent par quoi toute l’actuelle « réaction » – qui s’est d’ailleurs immédiatement répandue en fiel à son encontre – prétend définir « l’esprit français ». De même, dans un autre registre, l’idéalisation réactionnaire de la famille patriarcale ne devrait pas empêcher une réflexion sur la valorisation de la famille comme expérience d’une sociabilité irréductible aux autres liens, expérience dont on voit aujourd’hui combien la pensée féministe oblige à la repenser et à en identifier les pôles de violence, mais dont on ne peut nier l’importance cardinale dans la vie de millions d’individus. On observera à cet égard que des pays européens comme l’Allemagne ont une politique d’aide aux familles bien plus développée que celle de la France – en particulier pour le premier enfant, où elle est ici quasi nulle –, proposant une allocation parentale (Elterngeld) représentant environ 65 % du revenu perçu avant à la naissance et pouvant durer jusqu’à 14 mois après la naissance. La crainte selon laquelle toute politique « nataliste » aurait pour effet voire pour visée d’assigner les femmes à la maison et de freiner l’égalisation des conditions entre hommes et femmes peut ici être surmontée par l’expérience d’un vaste succès de l’Elterngeld chez les pères allemands22. Ce ne sont là que deux pistes, deux exemples de représentations ou de mesures qui ne s’en tiennent pas à la réaffirmation des principes républicains mais proposent, dans le premier cas, un contre-récit à la vision conservatrice de la nation, dans le second, une mesure ponctuelle qui pourrait faciliter la vie des couples et des familles, contre les processus de désaffiliation et de précarisation qui déchirent le tissu social.

  • 1. Jürgen Habermas, L’Espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, trad. Marc B. de Launay, Paris, Payot, 1988. Le titre original allemand de l’ouvrage, paru en 1962, est Strukturwandel der Öffentlichkeit, « changement de structure de l’espace public ». Voir aussi J. Habermas, Espace public et délibération démocratique : un tournant, trad. Frédéric Joly, Paris, Gallimard, coll. « NRF essais », 2023.
  • 2. Jamie Bartlett, Jonathan Birdwell et Mark Littler, The New Face of Digital Populism, Londres, Demos, 2011.
  • 3. Sur un certain nombre de ces mouvements transnationaux – au Chili, au Liban, en Égypte, en France même avec les Gilets jaunes –, pour la plupart antérieurs à la pandémie de Covid qui a gelé les possibilités de contestations collectives et d’occupation de l’espace public, je me permets de renvoyer à mon livre L’Art de ne pas être trop gouverné. Sur les crises de gouvernementalité, Paris, Seuil, 2019.
  • 4. L’intelligence artificielle (IA) est désormais utilisée par les services de désinformation russes pour produire des récits ciblant les gouvernements européens soutenant l’Ukraine. Voir notamment Recorded Future, « Une nouvelle campagne de désinformation russe majeure utilise l’IA générative pour “plagier et militariser” le contenu des organes de presse et ainsi influencer les électeurs occidentaux » [en ligne], Global Security Mag, mai 2024.
  • 5. Clément Guillou, « Le plan du milliardaire Pierre-Édouard Stérin pour “permettre la victoire” de la droite et de l’extrême droite », Le Monde, 21 juillet 2024. Le « plan Périclès » détaillé par plusieurs journaux prévoit l’octroi de 150 millions d’euros pour « influencer l’opinion », favoriser la victoire du Rassemblement national en y ralliant la droite classique, former des candidats aux élections, etc.
  • 6. Luc Ferry, « Le pire serait une victoire du Nouveau Front Populaire ! », Le Figaro, 20 juin 2024.
  • 7. Voir Christophe Charle, Le Siècle de la presse (1830-1939), Paris, Seuil, 2004. Très majoritairement anti-dreyfusarde dans un premier temps, la presse s’est ensuite divisée avec l’intervention des intellectuels dreyfusards – mais il est significatif que Le Figaro, qui avait d’abord accepté le « J’accuse » de Zola, ait rapidement renoncé à le publier pour ne pas froisser son public antisémite.
  • 8. Voir Jacques Bouveresse, Satire et prophétie : les voix de Karl Kraus, Marseille, Agone, 2007 ; « Kraus n’est pas loin de penser que c’est, dans un sens presque littéral, le “gouvernement de la presse”, qui a voulu et décidé la guerre [de 1914-1918] » (p. 97).
  • 9. Marine Le Pen a ainsi dénoncé l’émission « Envoyé spécial » comme étant « une émission ultra-politisée à l’extrême gauche » suite à la diffusion d’un reportage documentant le racisme de sympathisants RN.
  • 10. Cyrille Bret, « Le conflit au Proche-Orient tombe à pic pour la Russie » [en ligne], Slate, 6 novembre 2023.
  • 11. Voir sur ce point Antoine Lilti, « Vies privées, espace public », dans L’Héritage des Lumières. Ambivalences de la modernité, Paris, EHESS/Gallimard/Seuil, coll. « Hautes études », 2019, p. 167-196.
  • 12. Damien Leloup, « Émeutes au Royaume-Uni : sur les réseaux sociaux, l’extrême droite attise la haine » [en ligne], Le Monde, 7 août 2024.
  • 13. Voir John Dewey, Le Public et ses problèmes [1927], trad. Joëlle Zask, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2010.
  • 14. Voir Charles Girard, « Quel espace public pour Internet ? », Esprit, novembre 2021.
  • 15. Jürgen Habermas, « La démocratie a-t-elle encore une dimension épistémique ? Recherche empirique et théorie normative », trad. Isabelle Aubert et Katia Genel, Participations, vol. 4, no 3, 2012, p. 209-230 et vol. 5, no 1, 2013, p. 151-175.
  • 16. Je faisais état de ce retournement possible de la critique des médias dans un entretien de 2019 : « S’opposer aux médias est devenu un argument électoral », Le Monde, 3 avril 2019.
  • 17. Cette homogénéité sociale était au principe de la critique, relativement « impressionniste », de Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Paris, Liber, coll. « Raisons d’agir », 1996. Sur les limites de cette intervention en matière de sociologie du journalisme, voir Jean-Louis Fabiani, Emmanuel Ethis et Emmanuel Pedler, « À propos de Sur la télévision de Pierre Bourdieu », Revue européenne des sciences sociales, vol. 35, no 109, 1997, p. 167-170.
  • 18. « 10 ans après, retour sur le traitement médiatique du référendum sur le TCE » [en ligne], Acrimed, 29 mai 2015.
  • 19. Michel Foucault, Naissance de la biopolitique. Cours au Collège de France. 1978-1979, Paris, EHESS/Gallimard/Seuil, coll. « Hautes études », 2004, p. 120.
  • 20. Sur l’idée d’une « démocratie de consommateurs » et sur la façon dont l’Union européenne a progressivement adopté un agenda ordolibéral, voir Aliénor Ballangé, La Démocratie communautaire. Généalogie critique de l’Union européenne, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2022.
  • 21. Les analyses de Robert Castel sur la « désaffiliation », la montée d’un « individualisme négatif » et la nécessité de « supports » sociaux pour porter une liberté plus substantielle, n’ont rien perdu de leur actualité. Voir Robert Castel, L’Insécurité sociale. Qu’est-ce qu’être protégé ?, Paris, La République des idées/Seuil, 2003.
  • 22. « Allemagne. Le congé parental de plus en plus populaire chez les pères », Courrier international, 12 juillet 2017.