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Dans le même numéro

Des jouets au musée

décembre 2011

#Divers

L’exposition « Des jouets et des hommes » qui se tient du 14 septembre 2011 au 23 janvier 2012 au Grand Palais et le colloque international « Les jouets au musée : conserver, restaurer et exposer les collections de jouets » (15 et 16 décembre 2011, Institut national du patrimoine) sont l’occasion d’interroger la présence, surprenante pour certains, du jouet au musée : pourquoi collectionner, conserver et exposer des jouets ? Quelle approche adopter pour les présenter ? Comment le jouet est-il devenu un objet patrimonial1 ?

Jouets en vitrine

Le jouet se définit comme un artéfact matériel utilisé par l’enfant pour le jeu, lui-même conçu comme une activité de loisir, libre et volontaire, produisant l’amusement. Potentiellement, n’importe quel objet peut devenir un jouet – songeons par exemple au rat en cage qui fait office de « joujou du pauvre » dans un célèbre poème de Baudelaire. Pour leur part, les institutions dédiées au jouet valorisent une définition plus restrictive : celle du jouet fabriqué explicitement pour remplir cette fonction. Le jouet est donc marqué par une ambivalence : c’est un objet fabriqué avec une certaine intention –le fait de servir de base au jeu – mais qui implique simultanément des usages propres à chacun et potentiellement infinis.

Si le jouet existe depuis l’Antiquité, le jouet tel que nous le connaissons aujourd’hui est le fruit des révolutions industrielles du xixe siècle. Le jouet contemporain est indissociable de la valorisation de l’enfance comme un âge distinct, de la démocratisation de l’éducation, des innovations industrielles permettant une fabrication standardisée, du développement des grands magasins et de l’émergence de la société de consommation. Comme le souligne l’historien Michel Manson, l’histoire du jouet, qui reste largement à écrire, recoupe des pans de l’histoire de l’enfance et de l’éducation, comme de l’histoire industrielle et commerciale2. Outre les historiens, le jouet a suscité l’intérêt de psychologues, depuis Donald Winnicott, ou de brillants essayistes comme l’historien Johan Huizinga, dans Homo Ludens (1938), Roger Caillois (les Jeux et les Hommes, 1957), et Roland Barthes, dans ses Mythologies.

En vertu de ses qualités, le jouet ne se laisse pas facilement mettre sous verre : en plus d’être essentiellement un support pour l’imagination, il est naturellement destiné à être manipulé par des mains curieuses, voire destructrices, tandis que le musée entend habituellement préserver les objets du toucher des visiteurs. Dans une certaine mesure, ce dilemme est inhérent à la notion de patrimoine, qui implique, en particulier pour ses critiques, de figer un élément culturel vivant pour en faire un objet d’étude.

Patrimonialisation

Le terme de patrimoine, qui désigne initialement un bien hérité, s’étend à partir des années 1960 à la notion de « patrimoine culturel et naturel », définie notamment par la convention de l’Unesco de 1972. Il est ensuite appliqué à la préservation d’éléments « immatériels », de rites ou de pratiques. De fait, de nombreux musées du jouet sont contemporains de l’extension de cette notion : le Strong National Museum of Play, à Rochester aux États-Unis est fondé en 1968, le Spielzeugmuseum de Nuremberg ouvre en 1971, le Museum of Childhood au Victoria and Albert Museum de Londres voit le jour en 1974, le département des jouets des Arts décoratifs est créé en 1975 et le musée du Jouet de Poissy en 1976. Helmut Schwarz, directeur du musée de Nuremberg, place cet intérêt pour le jouet dans le contexte des mouvements de 1968 et de la critique de la société de consommation, donnant naissance à une vague de nostalgie à l’égard des jouets anciens et artisanaux, dans le contexte général de la valorisation culturelle des arts populaires. C’est également dans les années 1970 que les États-Unis et le Japon deviennent les principaux fabricants de jouets au monde, devant l’Allemagne : les musées allemands accueillent alors des objets qui disparaissent largement des foyers. Le jouet devient un objet de patrimoine au sens où la volonté de conservation s’exprime au moment même où ces objets sont en danger de disparition.

À quels titres le jouet entre-t-il au musée ? Le premier exemple en la matière, le musée de Sonneberg, fondé en 1901 en Thuringe, au cœur de la filière allemande des jouets en bois et des poupées, est doté initialement d’une mission didactique : les jouets exposés doivent instruire les fabricants de jouets locaux, accroître leur goût et leurs compétences. Le musée célèbre aussi l’artisanat régional. D’une origine tout autre, le musée des Arts décoratifs collectionne des jouets dès sa création, d’abord en raison de leurs liens avec l’artisanat et le mobilier, pour ensuite élargir cette conception aux jouets et aux jeux de société produits en série, comme faisant partie de la culture visuelle et populaire. Certaines collections accueillent des jouets parmi d’autres types d’objets, comme le musée de l’Armée, ou le musée du quai Branly à Paris, et soumettent les jouets à leurs propres enjeux scientifiques. En Angleterre, le « musée de l’enfance », créé en 1974, regroupe des collections accumulées antérieurement par le Victoria and Albert Museum, et qui suscitaient un fort intérêt de la part du public. Le choix de cette appellation implique une perspective plus large centrée sur les expériences constitutives de l’enfance, plutôt que sur le jouet lui-même ; et la muséographie suit ce mouvement en plaçant l’enfant au centre des parcours et en s’adressant à lui. Les départements de jouets répondent également à des considérations pratiques : une collection de jouets est moins onéreuse à créer qu’une collection d’art, quelle qu’elle soit, et permet de toucher de nouveaux publics.

Muséographie du jouet

Comment répondre au paradoxe du jouet en vitrine ? Pour Helmut Schwarz, il s’agit là en partie d’un faux problème : les enfants n’ont pas de mal à imaginer les usages des jouets à distance. Il s’agit plutôt de favoriser par la scénographie cette dynamique, et de créer des dispositifs interactifs, en marge des expositions, pour suppléer au contact direct avec l’objet.

Dans le cas de l’exposition « Des jouets et des hommes », qui rassemble environ mille jouets venus d’Europe, des États-Unis et du Japon, les commissaires ont ainsi choisi de « mettre en scène » les jouets dans les vitrines, à travers un travail minutieux d’association, faisant fi de la chronologie pour souligner les permanences. Les œuvres du vidéaste Pierrick Sorin, intégrées au parcours, construisent un récit qui fait passer le visiteur du rituel du don, dans la première salle, à l’abandon des jouets, placé sous le double signe cinématographique de Toy Story et du final de Citizen Kane.

Le jouet fait l’objet, depuis un certain temps déjà, de détournements par des artistes contemporains comme Annette Messager, Mike Kelley et Paul McCarthy, ou encore par le roman et le cinéma d’horreur. L’intégration d’œuvres d’art permet en effet de convoquer les résonances fictionnelles du jouet, d’en révéler les dimensions intimes, fantasmatiques, critiques ou politiques. On citera, dans l’exposition du Grand Palais, la présence imposante du Barbie Foot de Chloé Ruchon (où les poupées mannequins remplacent les footballeurs), qui pourfend les clichés de genre toujours attachés au marketing du jouet.

Bien différente, l’approche par l’histoire des techniques fournit une entrée originale. Ainsi, l’exposition « Playmobil Fab. », présentée du 19 octobre 2011 au 12 février 2012 au Mudac de Lausanne, propose de transformer le musée en usine, en offrant au visiteur de suivre les étapes de conception (croquis, détails des pièces), de fabrication et de commercialisation (publicités, emballages) des célèbres figurines en plastique. Une machine à injection de plastique est installée au centre du musée pour produire de petits éléments à emporter. Un parcours thématique et historique, de 1974 à nos jours, complète cette présentation.

En complément des expositions, les musées de jouets instaurent des dispositifs interactifs divers. Au musée de Nuremberg, sur un principe proche du hands-on museum, le musée propose aux jeunes visiteurs d’observer la coupe d’une tête de poupée, de toucher les matériaux utilisés dans la fabrication de peluches ou de manipuler certains jeux de construction. La réédition de jouets historiques est un autre outil exploité notamment aux Arts décoratifs dans le cadre de l’exposition « Plastique ludique » en 2011. C’est par cette variété d’approches que le jouet retrouve une forme de vitalité, tout en devenant un objet patrimonial à part entière.

  • 1.

    Je remercie vivement Dorothée Charles, conservatrice au département des jouets des Arts décoratifs, et le Dr Helmut Schwarz, directeur du Spielzeugmuseum de Nuremberg, pour leur aide dans la préparation de cet article. Le propos développé ici n’engage que son auteur.

  • 2.

    Voir Michel Manson, « Fabriquer et vendre des jouets », dans Des jouets et des hommes, catalogue d’exposition, Paris, éd. de la Rmn et Grand Palais, 2011, p. 28-35 ; Jouets de toujours : de l’Antiquité à la Révolution, Paris, Fayard, 2001 ; Histoire(s) des jouets de Noël, Paris, Téraèdre, 2005.