Images en ligne
L’internet a radicalement changé nos façons d’apprécier, de comprendre et de manipuler les images. Ce constat, déjà ancien mais peu valorisé jusqu’à présent au sein des institutions dédiées à la photographie, était le point de départ de From Here On, exposition « manifeste » au cœur des Rencontres de la photographie à Arles, qui se tenaient du 4 juillet au 18 septembre 2011.
Loin du photojournalisme et des mises en scène léchées d’une certaine photographie d’art, les artistes sélectionnés par les cinq commissaires explorent les possibilités conceptuelles et esthétiques du nouvel état numérique de notre culture des images. Les sites de partage (Flickr, Tumblr), les moteurs de recherche (Google Image), la cartographie indexée à la photographie (Google Street View) sont leurs terrains de jeux favoris. Car il s’agit bien d’un art de reprise et de collage, qui prolonge les multiples expériences de détournement qui ont émaillé l’art du xxe siècle. Comme l’annonce le texte qui accueille le visiteur à l’entrée de l’exposition, le photographe de terrain a cédé la place à l’« éditeur », au sens anglo-saxon du terme : celui qui, depuis son fauteuil, recherche, sélectionne, valorise, transforme ou compulse des images, considérées comme autant de données.
Images sans auteur
L’exposition déborde cependant le pari conceptuel pour tracer des voies aussi riches plastiquement que politiquement pertinentes. Premier constat, auquel sont confrontés les photographes comme tout un chacun : l’internet a rendu disponible une quantité inégalée de photographies en libre circulation. L’image y est souvent sans origine claire, voire sans auteur. D’autre part, les outils de référencement, d’indexation et de classement créés pour s’orienter dans ce magma numérique conditionnent non seulement nos façons d’accéder aux images, mais aussi nos critères d’évaluation et notre conception de la nature même des images. C’est cette part épistémologique du web que met en scène Penelope Umbrico à l’entrée de l’exposition avec 8 799 666 soleils de Flickr (détail), une œuvre en cours agençant d’innombrables couchers de soleil trouvés sur le site de partage d’images, où le caractère sublime du paysage se noie dans la sérialité répétitive du web.
L’internet reconfigure aussi l’esthétique de la photographie. Se saisissant de l’outil de géolocalisation photographique de Google, Doug Rickard avec le vaste projet A New American Picture, et Jon Rafman avec Sixteen Google Street Views, exploitent les données visuelles particulières que celui-ci crée : point de vue en hauteur depuis le sommet d’une voiture, faible définition de l’image, couleurs saturées, faible profondeur de champ, visages floutés, vision panoramique créée par l’agencement des neuf photographies prises simultanément par l’appareil à neuf yeux de Google. De ces images anonymes, Doug Rickard tire des grands formats d’une grande richesse plastique, née des irrégularités de texture et de l’intensité des couleurs, et déniche la grâce dans les postures des passants, figés dans des « instants décisifs » qui ne sont plus que le fruit du hasard. Ses photos s’offrent aussi comme des visions troublantes d’une Amérique pauvre et noire, où les laissés-pour-compte sont, non sans ironie, inlassablement capturés par l’œil de Google. Cette œuvre, comme de nombreuses autres dans l’exposition, semble à ce titre rejouer le foisonnement d’œuvres vidéo et d’installations qui accompagna l’apparition de la vidéosurveillance dans les années 1960. Face à une image anonyme et automatisée, l’artiste n’est plus créateur mais interprète, lecteur, sémiologue. Mishka Henner poursuit cette réflexion en prenant pour objet la vision par satellite, dans Dutch Landscapes, des captures d’images agrandies, extraites de Google Maps, où est bien visible la surface pixellisée et indéchiffrable de sites militaires ou industriels. Le floutage de ces sites sensibles déjoue la prétention de neutralité des images de Google. L’œuvre met également en évidence les liens persistants entre cartographie et enjeux stratégiques.
Le travail du cliché
L’imagerie de l’internet joue aussi bien souvent sur l’anecdotique et l’humour, qui s’immisce dans les failles de notre capacité d’attention. Le règne de la dérision et des associations loufoques est patent dans la série Kim Jong-Il Looking at Things de Marc Bohr, où le dictateur nord-coréen est photographié dans d’innombrables visites d’usines ; ou dans les photomontages du Français Thomas Mailaender dans Extreme Tourism, où l’artiste insère numériquement sa propre silhouette dans des photographies de volcans en éruption – commentaire potache sur un tourisme devenu virtuel.
D’autres se servent de la reprise pour réfléchir sur l’histoire de la photographie. L’artiste tchèque Pavel Maria Smejkal gomme les personnages de plusieurs clichés emblématiques du photojournalisme pour ne laisser que des paysages vides, en attente d’action. Ces clichés rendent compte de la disparition de l’inscription matérielle de la photographie, en créant des paysages dé-historicisés. On reconnaît, cependant, ici la place Tian’anmen, là un champ de la guerre d’Espagne, et l’œuvre révèle, par le même mouvement, l’inscription de ces clichés dans notre mémoire visuelle commune.
Les grands formats de Corinne Vionnet poursuivent cette réflexion sur le cliché, dans tous les sens du terme. Elle superpose de multiples vues de monuments archi-célèbres, pour créer des représentations impressionnistes : photographiés ad libidum, ces lieux surdéterminés créent finalement une image aux contours mouvants, qui met en scène leur évanescence.
Océan d’images, cartographies lacunaires, vertige de l’indexation, agrégation des anonymats et dissolution de l’auteur : telle est la nouvelle donne numérique à laquelle le photographe ne peut qu’être confronté. Paradoxalement, les œuvres qui y figurent témoignent de stratégies étonnamment convergentes, comme si la singularité et la différenciation des artistes entre eux, pièce angulaire du monde de l’art, n’avaient plus vraiment cours. Les idées d’œuvres circulent désormais presque aussi librement que les images sur le web.