Unité de traitement Ebola de l'OIM à Grand Cape Mount, au Libéria | Janvier 2015 Flickr
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Agir par l'imagination. Entretien

La fragilité de notre existence implique un travail de la littérature qui permette au Nord et au Sud de prendre conscience de leur destin commun.

Votre roman, En compagnie des hommes, décrit l’apparition du virus Ebola en Afrique de l’Ouest et ses conséquences sur les communautés humaines1. La relation des êtres humains à la nature y est constamment présente. Comment la qualifieriez-vous aujourd’hui ?

On ne peut pas prouver que la dégradation de notre environnement est la cause première du réchauffement climatique, mais on sait que la probabilité est grande, les statistiques et les données scientifiques mettant en évidence cette dangereuse dérive. Plus rien ne semble acquis aujourd’hui et la relation des êtres humains à la nature est si désastreuse qu’elle est devenue un danger réel pour l’avenir de la planète. À cela s’ajoute la menace nucléaire qui refait surface avec la tension montante entre la Corée du Nord et les États-Unis. La fragilité de notre existence n’a jamais été aussi évidente. Des historiens nous rappellent qu’une civilisation, aussi grande soit-elle, peut disparaître si ses ressources s’épuisent. Ce fut le cas, entre autres, des Grecs, des Romains et des Mayas. Selon Jared Diamond, ce sont des problèmes liés à une exploitation excessive de la nature qui semblent avoir entraîné la chute de ces civilisations : déforestation, érosion des sols, chasse ou pêche excessive, introduction d’espèces allogènes, croissance démographique trop forte et, plus généralement, l’augmentation de l’impact humain par habitant2.

Il y a une corrélation indéniable entre l’épidémie d’Ebola qui a touché la Guinée, la Sierra Leone et le Liberia et la déforestation importante que ces pays ont subie. Tout comme en République démocratique du Congo, où le virus a été découvert pour la première fois en 1976, les forêts ont été rongées. Ce phénomène ne date pas d’aujourd’hui. Les plus grandes exploitations forestières ont été établies pendant les colonisations successives, lorsque l’exportation des essences rares en Europe a commencé.

Pourtant, la religion traditionnelle qui existait dans pratiquement toute l’Afrique subsaharienne est l’animisme. Celle-ci précède les religions importées, comme le christianisme et l’islam. L’animisme est une croyance aux forces vitales qui régissent la nature. L’homme n’est qu’un élément de cette organisation qui doit composer avec les êtres vivants, comme les végétaux et les animaux, s’il ne veut pas briser l’équilibre fragile de la vie sur Terre. De nos jours, la médecine traditionnelle joue toujours un rôle important en milieu rural, où les villageois consultent souvent d’abord leur guérisseur, soit parce qu’ils n’ont pas confiance en la médecine conventionnelle – les hôpitaux sont considérés comme des mouroirs étant donné leur état de délabrement –, soit parce qu’ils n’ont pas accès à ces structures médicales. Malheureusement, l’animisme est considéré comme une pratique païenne et rétrograde, réduite à la sorcellerie. Or dans la plupart des pays africains, on se rend compte à présent que nous avons jeté le bébé avec l’eau du bain. Nous avons perdu une occasion de mettre en valeur des croyances qui sont respectueuses de la nature et qui privilégient une médecine adaptée au mode de vie de la majorité des Africains. Il nous faut donc repenser notre environnement et voir ce que nous pouvons tirer de positif dans un passé certes révolu, mais qui peut nous aider à favoriser une transformation des mentalités à long terme. Nous devons trouver des solutions nouvelles, adapter ce qui peut l’être, former ceux qui sont proches du plus grand nombre.

Les thématiques de l’écologie au sens large (catastrophes naturelles, cause animale, migrations, transformations des villes) sont une source d’inspiration littéraire importante aujourd’hui. Comment définiriez -vous les relations entre littérature et interrogations écologiques ?

La littérature est le reflet de nos préoccupations. Nous sommes aujourd’hui inquiets pour notre devenir. De grands hommes scientifiques, tel que le célèbre physicien britannique Stephen Hawking, prédisent que la race humaine devra quitter la Terre d’ici 2600, quand elle en aura épuisé les ressources. En littérature, beaucoup d’écrivains sont connus pour leur engagement politique.

Cependant, le combat écologique est devenu primordial face à l’urgence devant laquelle nous nous trouvons. Pour que la conscience écologique soit renforcée et disséminée, il est essentiel que les arts accompagnent le travail des scientifiques. La littérature a la faculté de s’immiscer dans la vie quotidienne des lecteurs. Elle peut aller là où la science s’arrête. Elle apporte un éclairage différent, entraînant les lecteurs dans une remise en question de leur manière de vivre. En effet, si l’accumulation de données scientifiques est nécessaire, elle n’est pas suffisante pour traiter pleinement la question écologique. Il faut également agir par l’imagination, toucher l’homme dans sa représentation du monde et lui offrir des récits de transformation. La bataille se situe sur un terrain invisible et la littérature peut façonner des identités communes, conscientes d’un destin collectif. Comme le dit l’économiste Serge Latouche, nous devons « décoloniser l’imaginaire3 ». En effet, écrire, conter, imaginer et faire ressentir sont des actes essentiels si l’on veut hâter le changement des mentalités.

On évoque toujours le caractère universel des interrogations portées par l’écologie. Mais, selon son niveau de vie, le lieu où l’on habite et ses perspectives d’existence, les manières de voir concrètement les enjeux écologiques sont différentes. Pensez-vous que les enjeux prolongent ceux d’un meilleur développement humain ?

Un meilleur développement humain passera nécessairement par la question écologique. Du côté des pays riches, les dernières innovations pourront réduire les effets néfastes de la pollution (voitures électriques, énergies renouvelables, épuration de l’air, agriculture biologique, recyclage des déchets, etc.), mais du côté des pays pauvres, une technologie non existante ne pourra pas arrêter les dégâts d’une pollution galopante. Pis, ils deviendront le dépotoir de toutes les technologies obsolètes de l’Occident. La société de consommation à outrance est le symbole d’une incroyable injustice à l’échelle planétaire. Pendant que des hommes meurent de faim au Sud, la surconsommation et le gaspillage s’accroissent au Nord. Aujourd’hui, les réfugiés politiques et économiques sont nombreux, les migrants cherchant à fuir la guerre ou la pauvreté. À ceux-là s’ajouteront, dans un futur proche, les réfugiés environnementaux. Nous allons donc assister à un repliement encore plus profond des pays développés sur eux-mêmes et un renforcement de leurs frontières. Le rejet des déplacés et des clandestins sera de plus en plus violent face à l’accroissement des mouvements de populations. Le grand paradoxe, c’est qu’en plein chaos, les capitalistes se portent bien. Mais le système capitaliste, lui, ne pourra plus garantir le bien-être des individus dans les pays démocratiques. Il bat déjà de l’aile face aux défis de la mondialisation, du terrorisme et de la menace écologique.

Ainsi, le monde sera holistique ou il se perdra. Il est impossible d’empêcher les pays moins développés d’exploiter leurs forêts et leurs ressources non renouvelables, car ils veulent avoir accès aux revenus que cela génère. Dans l’état actuel des choses, les pays du Sud n’accepteront pas, même s’ils le peuvent encore, de devenir des réservoirs écologiques, des poumons d’oxygène. La pollution ne se cantonne pas à des zones bien précises ; on ne peut l’enfermer à l’intérieur de frontières. S’il y a une catastrophe écologique importante quelque part, celle-ci a tendance à se propager. Dans le cas du virus Ebola, à une période donnée de l’épidémie, lorsque des personnes contaminées ont pris l’avion et que, dans le même temps, des membres du corps médical étranger faisant partie de l’aide internationale ont été rapatriés dans leur pays pour y être traités, la maladie a pris une dimension planétaire. Dans les années à venir, il faudra apprendre à vivre ensemble, et non côte à côte, isolés les uns des autres.

 

  • 1.

    Véronique Tadjo, En compagnie des hommes, Paris, Don Quichotte, 2017.

  • 2.

    Jared Diamond, Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, traduit par Agnès Botz et Jean-Luc Fidel, Paris, Gallimard, 2006.

  • 3.

    Serge Latouche, Décolonisons l’imaginaire. La pensée créative contre l’économie de l’absurde, Lyon, Parangon, 2011.