Vers le grand public (table ronde)


Table ronde avec Alexandre Lacroix, Jacques Neyme, Éric Vigne*

La philosophie peut-elle encore s’adresser à un lecteur non spécialisé ? Le rôle des éditeurs s’est aujourd’hui transformé : ils ne peuvent plus s’appuyer sur des « grands noms » mais doivent se transformer en rédacteurs en chef, pour concevoir des collections facilement identifiables, dans une période où le lecteur cherche dans la philosophie des repères personnels.

Le livre de philosophie

Esprit – Du point de vue de la « demande de philosophie », comment analyser les nouvelles exigences du public ?

Éric Vigne – J’aurai une hypothèse beaucoup plus pragmatique que celle d’une quête de sens de la part du public. Combien de personnes ont eu envie de faire de la philosophie, y ont renoncé parce que ça ne menait à rien, mais ont gardé leur curiosité ? Un des plus grands succès que j’aie jamais eu était l’ouvrage de Pierre Hadot Qu’est-ce que la philosophie antique ? Les premières lettres que Hadot avait reçues venaient d’anciens étudiants en philosophie qui s’étaient orientés vers des carrières commerciales. Ces anciens étudiants avaient gardé un goût pour la philosophie, et avaient donc beaucoup aimé cet ouvrage. Je crois qu’il y a aujourd’hui une curiosité pour la philosophie qui demeure. Certains lecteurs sont à la recherche d’un discours construit qui leur donne le sentiment d’appartenance à la communauté des lecteurs de philosophie, même s’ils font tout à fait autre chose. Je crois que ça doit être aussi une partie du public de Philosophie magazine.

Alexandre Lacroix – Bien sûr. Mais notre public n’est pas du tout homogène. Beaucoup d’élèves de terminale sont abonnés par leurs parents, et un certain nombre d’entre eux vont rester fidèles à nos publications, surtout s’ils font une hypokhâgne ou des études de philosophie. Nous avons moins de lecteurs entre 25 et 35 ans, mais c’est commun à tous les supports de presse. Après 35 ans, on retrouve un public qui a fait des études supérieures, pas forcément en philosophie. Au bout d’une dizaine d’années dans la vie active, nombreux sont ceux qui trouvent que le travail les engourdit intellectuellement, les emprisonne dans des routines. On a alors envie d’un journal qui réveille, qui permette de garder le contact avec le monde des idées ; je crois que c’est la principale raison de se mettre à lire Philosophie magazine après 35 ans. Notre lectorat est aussi très varié sur le plan des localisations, le cinquième seulement habite Paris, et tous les lecteurs ne vivent pas en ville, loin de là. De surcroît, parmi les lecteurs, on a une proportion d’hommes et de femmes très équilibrée. Nous avons donc des publics variés, ce qui rend impossible toute stratégie de ciblage marketing – et c’est tant mieux ! Le ciblage, le fait de choisir ses sujets en fonction des préoccupations d’une catégorie précise de la population, asphyxie la presse aujourd’hui et restreint énormément les thèmes abordés. Ayant des lecteurs divers, nous ne nous fions qu’à ce qui nous intéresse nous-mêmes pour faire le choix de nos titres de couverture.

Mais je voudrais faire ici un constat plus général. En discutant avec les éditeurs de philosophie, j’ai l’impression que très souvent nous faisons le même métier, c’est-à-dire qu’ils travaillent peu ou prou comme des rédacteurs en chef. La profession a évolué. Ce n’est plus l’auteur qui apporte un manuscrit achevé à l’éditeur, en espérant être publié. De nos jours, dans l’écrasante majorité des cas, c’est au contraire l’éditeur qui « sent » un sujet, à travers des articles de recherche ou la lecture des journaux. Une fois qu’il a repéré son thème, il se met en quête d’un auteur qui serait capable d’écrire dessus. Et une fois qu’il a trouvé le bon profil, dans le monde universitaire ou intellectuel, il passe commande d’un livre. Or, c’est exactement ainsi que l’on s’y prend pour obtenir un article !

É. Vigne – C’est effectivement ce qui se passe. Puisqu’on ne sait pas quel ouvrage peut marcher ou pas, c’est la notion de catalogue qui nous guide. Dans cette période de difficulté à décider de l’état du marché, le libraire a besoin de s’appuyer sur un historique, qui n’est pas nécessairement celui de cet auteur ou de ce sujet, mais celui de la collection dans laquelle s’inscrit l’ouvrage. Vous entrez dans une librairie, vous voyez un ouvrage sur une table avec Vrin, les Puf, La Découverte, Cerf et Gallimard, et un autre qui sera sur une table avec Odile Jacob, Albin Michel ou Grasset : vous savez d’ores et déjà que ce sont deux genres d’écrits relativement différents. Vous êtes orientés vers ces tables, qui sont le terminus d’un chemin qui a commencé par l’inscription d’un titre dans une collection, ce qui vous permet déjà d’organiser les conditions de réception. Cela permet au libraire de deviner plus ou moins quel type d’ouvrage, quel type de carrière commerciale et quel type de public il peut avoir en fonction de la manière dont l’auteur et l’éditeur auront présenté le livre.

Quand on arrive avec un auteur ou un sujet nouveau, il faut que le libraire ait un historique, qui est nécessairement le passé des meilleures ventes chez lui ou la façon dont son public a accueilli telle ou telle collection. Cela peut être une rampe de lancement, mais c’est aussi dès le départ une sorte d’enfermement des formes d’écriture. Notre pouvoir aujourd’hui, ce n’est pas celui de dire non, c’est celui de dire oui aux quelques titres qui entrent vraiment dans notre catalogue. On en exclut beaucoup qui sont pourtant de très bons livres, mais dont on sait qu’on ne les vendra pas.

On a parlé de best-sellers et de long-sellers, mais à combien évaluez-vous un succès, en termes de ventes, dans le domaine de la philosophie ? Est-ce que cela corrobore cette idée que nous avons d’un effondrement ou d’un effritement très fort des ventes par rapport à la période « dorée » des années 1960-1970 (on cite souvent le succès de librairie des Mots et les Choses de Michel Foucault en 1966) ?

É. Vigne – Pour avoir une idée de la notion de succès, le tirage d’un ouvrage en sciences humaines chez un éditeur comme Gallimard, c’est 3 000. Le point mort doit être souvent à 2 200, donc le succès, c’est à partir de 2 201 exemplaires. Le succès est d’abord pour nous une notion comptable. Ensuite, c’est une notion dans le long terme, parce que quand on accompagne un auteur, le deuxième ouvrage est souvent mieux reçu par les libraires parce qu’ils ont le souvenir que dans leur public, en fonction des points de vente, tel ou tel ouvrage a bien marché. Le succès, c’est aussi quelque chose qu’on organise, non pas par le buzz ou par des campagnes de presse, mais tout simplement en faisant en sorte que le livre ne soit pas là où il ne se vendra pas, mais chez les libraires qui sauront le vendre.

C’est pourquoi je suis réservé quand on me cite les Mots et les Choses, parce qu’on ne parle plus du tout de la même chose. Il y avait une unité des sciences humaines autour du paradigme structuraliste ; aujourd’hui, les choses les plus intéressantes se font en philosophie politique ou en philosophie morale, c’est-à-dire dans des philosophies qui ont un minimum d’exigences de technicité de vocabulaire, et dont le public ne peut pas être le même. Il n’y a pas le paradigme narratif qu’il y avait au moment structuraliste, où même des ouvrages de philosophie s’appelaient « histoire de » la folie, de la sexualité, etc. Aujourd’hui, il y a des formes d’écriture particulières à chaque sujet, et quand on veut réfléchir à l’avenir de la social-démocratie ou aux élections, cela relève de nouvelles formes des théories de la justice, de la question du bien ou du juste, de la question de l’accessibilité aux droits, domaines qui ne se mettent pas sous forme narrative, mais qui se mettent sous forme démonstrative, argumentative, et là le public est moindre parce qu’il y a plus de technicité. Et pour finir, il y a tout un public qui continue à lire, mais pas nécessairement sur support papier. Ce public a l’impression qu’il trouvera tout sur l’internet, et là c’est le rôle de l’éditeur qui est remis en cause. Le rôle de l’éditeur est, à la différence de l’internet, de permettre de hiérarchiser à bon escient des preuves et des argumentations qualitatives.

Jacques Neyme – Je ne me sens pas rédacteur en chef, je me sens plutôt éditeur, c’est-à-dire que je ne demande pas des textes, mais les textes que je reçois, je ne les accepte pas en l’état. Je conçois mon rôle comme étant un peu agonistique, étant celui qui doit empêcher l’auteur de se laisser aller à ce qu’il a écrit pour le questionner constamment, ce qui veut dire que mes auteurs acceptent souvent de réécrire une partie de leurs ouvrages, non pas que j’impose le sens, mais j’essaie de les conduire à se confronter à eux-mêmes, de les pousser à être ce qu’ils sont. Quant au succès, Encre marine n’est évidemment pas Gallimard, les tirages sont autour de 1 200 exemplaires, le point mort est autour de 750-800, et c’est la même chose : il faut essayer d’en faire deux de plus pour être tranquille, mais ce n’est pas toujours le cas. C’est vrai qu’il y a des livres qui s’épuisent et d’autres qui dépassent difficilement les 300 exemplaires, et ça c’est catastrophique. Je crois que nous souffrons des rotations dans les librairies, ce qui fait qu’il y a de moins en moins de libraires qui travaillent sur du fonds. Or il me semble que les livres que nous publions sont des livres qui ne peuvent trouver leur public que s’ils tiennent au moins un an, un an et demi dans une librairie. La lecture exige de la patience, la découverte aussi ; dans l’édition de philosophie, on n’est pas dans le succès de l’immédiat, de ces ouvrages qui font long feu, oubliés qu’ils sont peu de temps après leur apparition. Comme me le disait le traducteur de Dogen, Charles Vacher, c’est plus du domaine du long-seller, que du best-seller.

De ce point de vue, les librairies virtuelles sont-elles, malgré tout ce qu’on peut en dire par ailleurs, une aide pour vous ?

J. Neyme – Eh oui, hélas pour les libraires traditionnels, mais c’est vrai que sur Amazon on trouve les livres qu’on ne voit plus sur les tables des libraires. Ce qui était intéressant dans la librairie, d’ailleurs comme dans la bibliothèque, voire comme dans un dictionnaire, c’est qu’on trouvait ce qu’on ne cherchait pas. Si je cherche un mot dans un dictionnaire électronique, ça ira très vite et je trouverai son sens. Si je cherche dans un dictionnaire, je vais trouver ce que je ne cherchais pas, ce qui va me mener là où je ne voulais pas aller, ce qui est la condition du progrès dans la pensée et l’éclairement. Pour la librairie c’était pareil, et la librairie n’a plus ce fonds-là.

É. Vigne – Le problème n’est pas qu’il y a trop de livres, mais trop de livres qui se ressemblent. L’hyperconcentration conduit à un processus d’homogénéisation, qui fait que les livres vous donnent l’impression d’être les mêmes ; le mimétisme et le psittacisme sont les grandes maladies professionnelles des éditeurs, parce que quand ils voient qu’un sujet marche, ils vont essayer de l’exploiter jusqu’au bout.

Thématiques

En vous écoutant, on a l’impression qu’il n’y a plus de contexte, c’est-à-dire de communautés intellectuelles derrière les philosophes. À une époque, l’éthique était très forte, dominante, puis il y a eu la phénoménologie, puis il y a vingt ans, vingt-cinq ans, dans les années 1980, après la chute du marxisme, la philosophie politique a été redécouverte. On a l’impression qu’on est aujourd’hui devant un très grand éclatement. Les éditions Gallimard ont choisi la philosophie des sciences, l’épistémologie, la philosophie analytique, on a l’impression que cela représente vaguement quelque chose, mais plutôt un ensemble de niches. Est-ce que l’on peut encore parler de « tendances » éditoriales ou faut-il à chaque fois faire un nouveau pari ?

A. Lacroix – Il y a quand même des tendances assez fortes. Par exemple, la France est en train de se mettre à l’école américaine, de découvrir la philosophie analytique et la métaphysique contemporaine, et on peut dire que les éditions Gallimard l’ont compris tôt, même un peu en avance. Cela ouvre un grand chantier de traductions et de commentaires. Cependant, il est vrai qu’il n’y a pas de courant de pensée dominant aujourd’hui, comme ce fut le cas pour le structuralisme ou le marxisme. C’est peut-être une chance d’ailleurs, cela signifie que nous vivons dans une époque sceptique et pluraliste, et nous met à l’abri d’un certain dogmatisme.

En ce qui concerne l’équipe de Philosophie magazine, aucun d’entre nous n’avait, au départ, de carrière universitaire à briguer. Nous n’étions affiliés à aucun courant. Et nous l’avons clairement vu comme un atout. Quand on évolue dans le monde académique, on bénéficie forcément de la protection d’un directeur de thèse, on est phénoménologue ou spécialiste d’éthique. Or, aucun d’entre nous n’appartenait à l’une de ces chapelles. On a fait d’emblée le choix de la diversité. Dans le premier numéro, il y avait un dialogue avec Michel Onfray, un auteur très populaire donc, mais aussi un texte de Pierre-François Moreau, spécialiste de Spinoza, qui est un universitaire à l’ancienne manière, s’exposant peu dans les médias. Dans le numéro deux, il y avait tout à la fois une interview de Toni Negri et un débat avec Luc Ferry. Nous mettons en avant des penseurs de toute obédience politique, de style et de statut très différents. Et le plus intéressant, c’est que cela ne nous a jamais été reproché. Cela montre bien que la philosophie implicite à la fois de notre journal et de notre époque est le scepticisme. Nous sommes devenus assez accueillants à l’idée d’explorer des raisonnements antagonistes, des chemins de pensée divergents.

É. Vigne – Oui, il y a le retour aux classiques, mais il faut savoir conjuguer, et c’est ce que fait Philosophie magazine. À chaque fois, il y a la présentation d’un auteur et d’un écrit qui sert de bibliothèque de base, et dans le même temps, une ouverture sur des modes d’expression et de pensée qui mettent des sujets à distance. Mais de manière plus générale, la diversité philosophique est une force. Très brutalement, je dirais qu’il n’y a plus de pensée française, il y a une pensée internationale d’expression française. Aujourd’hui, beaucoup de personnes parlent des langues étrangères et s’intéressent à des auteurs étrangers, même si les institutions sont d’une inertie totale : si tu passes l’agrégation, tu crois qu’il n’y a jamais rien eu après Heidegger. Je trouve qu’il y a beaucoup de sujets, de tendances nouvelles, alors que si l’on regarde les références dans les ouvrages des années 1960, le supposé « âge d’or », c’était Astérix, le village gaulois, il n’y avait rien, le monde n’existait pas. Ce qui était français était bon pour le reste de l’univers. Et là c’est plutôt la relation inverse, ce qui nous permet d’être beaucoup plus découvreurs, mais sans qu’il y ait une martingale qui nous fasse gagner à tous les coups.

J. Neyme – Je ne vois pas pourquoi un structuraliste et un phénoménologue ne pourraient pas publier à Encre marine, en se respectant. Lorsque j’ai créé Encre marine en 1991, j’ai voulu un logo signifiant – deux petites vagues s’entrecroisant, un peu comme un mascaret (je voulais nommer ainsi la maison d’édition, mais le nom était déjà réservé !). Je crois que le public que nous avons n’est pas un public sectaire. Il n’est peut-être pas très important, mais il est ouvert. Il a envie de découvrir, et je rejoins Éric Vigne quand il dit qu’il « y a trop de livres qui se ressemblent ». On tente de faire découvrir quelque chose d’original, même chez le philosophe déjà connu, en publiant parfois ce qui peut surprendre.

On assiste tout de même à un certain retour à la philosophie comme une forme de spiritualité, avec par exemple Hadot ou Marcel Conche, que Gallimard a édités. On a le sentiment que le rapport entre la philosophie et la vie devient un préalable à la diffusion : les quatrièmes de couverture insistent sur le fait que la métaphysique nous éclaire sur notre présent ou sur notre existence. Est-ce qu’il n’y a pas là un point d’unification, non pas de tout ce qui se publie, mais de tout ce qui marche, avec l’idée qu’en temps de crise, la philosophie va permettre d’éclairer les grandes questions de l’existence ?

J. Neyme – Je ne supporte pas l’idée de publier des textes qui seraient purement savants, purement théoriques ou purement universitaires, où on discuterait par exemple indéfiniment sur la traduction de tel ou tel concept grec, questions qui me semblent trop souvent vides de sens et sans intérêt. La philosophie, ce me semble, n’a pas pour but d’aider à vivre, ou à nous soigner, je ne suis pas dans cette logique-là, mais à nous offrir d’une certaine manière un regard sur la vie, sans en rien exclure. N’est-ce pas le sens des textes de Paul Audi, que j’ai eu la chance de publier ? D’autre part, ce que je trouve de très troublant et de très paradoxal, c’est que je crois que les lecteurs de Philosophie magazine ne sont pas les lecteurs des livres de philosophie à succès. Les livres de philosophie qui ont eu énormément de succès sont des prêts-à-penser, ce ne sont pas des livres où il y a des questionnements, de la problématique. Les gens voudraient un livre qui les amène à se questionner eux-mêmes mais qui ne leur donne pas la réponse toute faite.

É. Vigne – J’ai l’impression qu’il s’agit moins de demande de sens qu’une envie de découvrir à travers la philosophie des exercices de pensée et des modalités de connaissance et de mise à distance. C’est plutôt cette approche qui apporterait au public lettré la possibilité de mieux formuler les questions, plutôt que des réponses. D’où aussi le succès d’auteurs comme Michel Onfray ou Luc Ferry qui proposent un récit unifié d’une histoire de la philosophie critique ou qui traitent des questions contemporaines de manière philosophique. On peut avoir aujourd’hui le sentiment qu’on n’a pas besoin de connaître l’allégorie de la caverne ou les quatre types de causalité chez Aristote pour se lancer dans la philosophie, parce qu’on y voit plutôt une façon de reformuler des questions ou de mettre à distance des choses qui sont surcommentées par les médias. C’est là une vision un peu différente, et c’est plutôt ainsi que je conçois le succès des ouvrages que nous publions.

A. Lacroix – Je voudrais revenir à cette « demande de sens », expression qui peut prêter à des malentendus. Que signifie demander du sens ? Faut-il entendre par là que les gens ont envie de lire des articles intelligents, clairs et bien écrits ? Dans ce cas-là, ils ont raison ! Cependant, je sais que les lecteurs de Philosophie magazine n’attendent pas que nous leur assénions des réponses toutes faites, des consignes de vote ou des conseils pour mieux vivre. Nos lecteurs sont exaspérés par les articles où on leur dit ce qu’il faut penser ou faire. Ils prennent aussitôt la plume pour nous le dire ! Le philosophe en position oraculaire qui délivre sa vérité, sans examen philosophique d’aucun problème, est très mal accueilli. Ce que les lecteurs attendent, c’est qu’on examine des questions sans a priori, loyalement. Si jamais ils sentent que la réflexion menée est partisane, unilatérale, le philosophe cesse d’être un philosophe et devient juste quelqu’un qui défend une opinion, un éditorialiste. Donc, la demande de sens n’est pas une demande de solutions ni d’opinion, premier point.

Deuxième point, il y a aujourd’hui une immense demande de temps. Les lecteurs nous demandent, au sein de l’univers médiatique, d’adopter un tempo différent de celui de la télévision, de la radio, de l’internet, c’est-à-dire de créer une autre temporalité. Il s’agit donc de choisir une question, de la retourner en plusieurs sens possibles, d’examiner plusieurs pistes d’un raisonnement avant de soutenir une thèse qui ne soit pas une réponse dogmatique. Le cheminement est plus apprécié que la conclusion. Plus les médias sont rapides, plus on est accroché à l’internet qui nous délivre un flux d’informations continu sur Fukushima, le naufrage du Concordia ou la perte du triple A, plus l’attente est forte d’un ralentissement. C’est paradoxal, mais c’est ainsi. Quand les voitures se sont démocratisées, les gens ont commencé à faire des randonnées en montagne, ils ont senti le besoin de marcher. Le même chassé-croisé apparaît dans les médias : je crois qu’il existe une place pour quelques supports, pas beaucoup, dont la fonction cardinale soit de ralentir le cours de l’actualité. Pour retrouver une voie d’accès au sens, justement !

On parle souvent du scepticisme contemporain. Mais on ne peut pas vraiment dire que ce sont des sceptiques qui attirent les lecteurs, que ce soit dans le domaine très grand public avec Michel Onfray ou dans le domaine plus exigeant et plus politique comme l’atteste le succès d’Alain Badiou. Ne sommes-nous pas à un moment où la médiatisation produit son contre-effet qui n’est pas une demande seulement de sens, mais de dogme ?

É. Vigne – Je serais moins pessimiste que vous sur un point. On prend Onfray, on prend Badiou, on prend Zizek, ce sont des auteurs dont on peut se demander s’ils essaiment. Certes, ils vendent immédiatement ; est-on sûr qu’ils vendent sur le long terme ? Si vous faites l’expérience d’une maison centenaire comme la mienne, vous ouvrez le catalogue général, vous tombez sur deux pages, quatre colonnes, vous avez des tas de noms qui ne vous disent plus rien et qui ont fait bouillir la marmite à leur époque. Il y en a qui à l’époque ne vendaient pas et qui aujourd’hui vous font vivre. Je veux bien qu’il y ait des succès immédiats, mais je trouve qu’on a trop le nez sur le guidon pour en tirer toutes les conséquences, parce qu’on ne sait pas ce qu’ils vont essaimer.

Il ne faut pas sous-estimer l’esprit consumériste de notre époque. C’est-à-dire que l’on prend très souvent le plus neuf chronologiquement pour le plus neuf intellectuellement. Il y a le sentiment de ne pas être à la page à lire aujourd’hui un livre qui date de vingt ou trente ans, et qui demeure pourtant la grande référence dans la discipline. On a tous tendance à vouloir y faire venir le lecteur en sortant d’un fond de tiroir des textes posthumes, pour réactualiser le nom de l’auteur, en se disant qu’il y aura peut-être un transfert de sacralité vers le vrai texte, ce qui est très souvent une erreur : ça s’arrête à la nouveauté qui vient de paraître.

A. Lacroix – On voit bien que la philosophie est aujourd’hui prise en tenaille. Il y a une injonction contradictoire. Sa légitimité dans la sphère publique est due à sa capacité à prendre de la distance, du recul, à créer un tempo de pensée qui n’est pas celui du flux médiatique. Mais son succès est malgré tout dû à sa présence dans l’arène médiatique. Il y a à la fois une exigence de distance et une exigence de présence. Comment tout cela va-t-il finir ? On peut prévoir à terme un certain épuisement de la mode de la philosophie, car le malentendu aura été dissipé. Soit que les philosophes retournent dans leur tour d’ivoire, dans une forteresse universitaire ou autre ; soit au contraire qu’ils soient définitivement devenus des éditorialistes ou, pour le dire dans les termes de Foucault, qu’ils ne fassent plus que l’« ontologie du temps présent ». Or, le grand auteur, l’auteur du patrimoine est précieux parce qu’il résout cette équation impossible d’absence et de présence simultanées. Il peut être convoqué, il peut être pleinement présent, il peut être cité, exposé, y compris dans un support très médiatique, et en même temps il reste à tout jamais absent, sa légitimité ne s’érode pas du fait qu’on le cite.

À ce propos, est-ce que les éditeurs font toujours le travail de présentation des philosophes, qui existait à une époque ? On pourrait imaginer des présentations de Habermas, ou de ce que pensent d’autres auteurs à la mode. Or, ce type d’ouvrages semble avoir aujourd’hui presque disparu.

É. Vigne – Il vaut mieux faire des ouvrages collectifs qui abordent le rapport des philosophes thématiquement à une question. Par exemple, l’ouvrage les Philosophes et la science, sous la direction de Pierre Wagner, s’est inscrit dans le temps et marche. C’est un beau succès. Les auteurs ne se sont pas organisés chronologiquement, mais au sein de quatre ou cinq approches différenciées. En assumant l’éclatement ou la diversité des approches, on a plus de succès parce que chacun peut monter à bord du train dans le wagon qui l’intéresse. En revanche, les histoires chronologiques de la philosophie classique n’auront pas de succès toujours assuré, car c’est la philosophie comme dynamique d’une question qui intéresse les gens.

A. Lacroix – S’il y a un point commun intéressant entre la collection Folio essais et Philosophie magazine, même s’il ne s’agit que d’un détail, c’est l’usage de questions dans les titres. Qu’est-ce que la philosophie antique ?, Qu’est-ce que la métaphysique ?, Qu’est-ce que l’éthique ? Voilà des titres de Folio, qui ont très bien marché. Quant à nous, nous posons très souvent des questions sur nos unes : « Les marchés sont-ils bêtes et méchants ? », « Qu’est-ce qu’être beau ? », « Le socialisme peut-il renaître ? ». En presse, il faut savoir qu’il y a une règle généralement admise, qui interdit d’employer une forme interrogative sur une couverture. C’est quelque chose qu’on vous apprend dans les écoles de journalisme ou que les secrétaires de rédaction vous répètent systématiquement. C’est interdit, c’est impensable. Et pourtant, nous devons la plupart de nos succès au fait d’avoir enfreint cette règle.

É. Vigne – C’est une question intéressante parce qu’elle n’exige pas une réponse du format contraint comme les « Que sais-je ? ». « Qu’est-ce que… » peut avoir une réponse en 120 pages comme en 1 200, parce que « qu’est-ce que… » veut dire qu’on va identifier l’objet. L’objet en soi n’est déjà pas immédiatement une évidence. Cela n’amène pas nécessairement une réponse, on peut reformuler ensuite une autre question.

Philosophie magazine a désormais un « petit frère » en Allemagne. Peut-on parler d’une « mondialisation » de la figure française de l’intellectuel et du philosophe, toujours à la marge de l’université ?

A. Lacroix – Philosophie magazine existe depuis 2006, et on s’est assez vite rendu compte qu’avec un numéro de cent pages et une cinquantaine d’intervenants tous les mois, on serait très vite à court si nous en restions à une dimension hexagonale. C’était une condition de survie que d’aller voir ailleurs. Nous avons tissé des liens internationaux assez forts, au fil du temps. Si les membres de la rédaction ne manient pas toutes les langues, nous en maîtrisons tout de même plusieurs, ce qui nous a permis d’interviewer très fréquemment des philosophes américains, italiens, allemands, russes, et, via l’anglais, des philosophes dans le monde entier. Ensuite, nous avons eu envie de créer l’équivalent de notre journal en Allemagne. Nous avons mené une expérience de presse relativement originale, puisqu’il ne s’agit pas d’une licence. D’habitude, quand un journal s’exporte, il donne la licence à un groupe de presse étranger d’exploiter son titre. Ce n’est pas ainsi que nous raisonnons. Il faut savoir que Philosophie magazine est complètement indépendant, c’est un particulier – Fabrice Gerschel – qui le finance sur fonds propres. Il a fait la même chose en Allemagne, et donc le journal nous appartient aussi. Le rédacteur en chef allemand s’appelle Wolfram Eilenberger, il est à la fois romancier et essayiste. Au fond, c’est un tandem que nous essayons de créer. Philosophie magazine est un petit journal ; nous avons parlé de succès tout au long de l’interview, mais précisons que nous vendons 50 000 exemplaires, contre 300 000 pour certains hebdomadaires d’actualité. Pour nous, envoyer quelqu’un en Afrique du Sud est coûteux. Passer trois semaines sur une enquête est coûteux. Nous voulons donc envisager des coproductions franco-allemandes, ce qui n’est pas courant dans la presse. Par exemple, nous avons fait en Allemagne une interview de Zizek assez détonante et qui va paraître dans les deux pays. Même chose pour un dialogue entre Julian Assange et Peter Singer. Ce qui nourrit le journal, ce sont les idées. Or, les échanges internationaux, le décentrement par rapport à la perspective française sont propices à la génération d’idées.

Si nous revenons en France, est-ce que le choix d’Encre marine de ne publier que de la philosophie française est un choix délibéré ? Plus généralement, la philosophie française s’exporte-t-elle aujourd’hui ?

J. Neyme – Essentiellement, non : tout le travail de Charles Vacher (actuellement six tomes publiés du Shobogenzo de Dogen, auteur japonais du xiiie siècle) manifeste bien – car le public français est intéressé – le fait que ce n’est pas essentiellement la pensée française qui est en jeu ; délibéré, oui, parce que ne connaissant que quelques langues mortes, je serais bien incapable de lire un texte en langue étrangère. Cependant nos ouvrages sont traduits en Angleterre, en Espagne, au Portugal, en Amérique du Sud. Nous avons une certaine audience au niveau international. Par ailleurs, je n’hésite pas à redonner accès à des textes du xixe siècle épuisés, oubliés, comme Guyau et l’Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction, ou la Morale d’Épicure, ou Ribot sur Schopenhauer – approche brève et lumineuse de sa philosophie –, ou Colardeau sur le stoïcisme, etc.

É. Vigne – Aujourd’hui, si vous écrivez un ouvrage qui s’adresse à la supposée demande française, vous allez avoir moins de chance de le vendre à l’étranger qu’avec un ouvrage qui peut se lire et se comprendre quelle que soit la langue dans laquelle vous allez le traduire. Je pense aux ouvrages de Schaeffer ou de Descombes, qui ont toujours quatre ou cinq éditions étrangères. Les confrères étrangers achètent de la philosophie, ils n’ont pas le sentiment d’acheter de la philosophie spécifiquement française.

Est-ce que vous pensez qu’il y a une homogénéisation des méthodes et des styles (sur le modèle anglo-saxon), ou reste-t-il des spécificités nationales dans l’écriture de la philosophie ?

É. Vigne – Ce n’est pas sur le plan éditorial que je vois le danger du modèle anglo-saxon. Ce qui me dérange le plus, c’est de savoir quels vont être à terme les effets d’écriture de l’extraordinaire anglo-saxonisation des esprits à travers l’institution universitaire. Car quand on vous dit que votre carrière universitaire dépend de Google Scholar, et quand mes auteurs entendent dans leur laboratoire qu’un livre compte moins qu’un article, parce qu’un livre est beaucoup moins cité qu’un article, c’est une déperdition totale pour la pensée. C’est un véritable problème à terme. L’écriture philosophique dans un article est une écriture très médiatique, au sens où c’est une écriture en noir et blanc, où il y a très peu d’espace pour démontrer quelque chose. Dans un livre, il y a toute la richesse des gris. Tâchons de nous battre pour la complexité.

A. Lacroix – Sur le culte des articles, ou papers, je dirais que les Anglo-Américains sont en train de transformer le champ de la philosophie en une vaste démocratie parlementaire. Tout le monde a le droit de lever le doigt pour apporter une petite modification à l’ontologie x, et proposer une ontologie x’ ou x’’… Un jeune chercheur peut corriger les erreurs de ses prédécesseurs ou batailler contre eux par papers interposés. C’est nouveau, dans la mesure où la tradition philosophique est plutôt dominée par des despotes éclairés. Cette façon de faire risque d’être problématique, à terme, pour l’édition de livres, mais elle est très journalistique, en un sens !

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    Alexandre Lacroix est rédacteur en chef de Philosophie magazine ; Jacques Neyme dirige les éditions Encre marine ; Éric Vigne est éditeur en sciences humaines chez Gallimard.