Photo : Raul Cacho Oses
Dans le même numéro

Tanger à travers ses habitants

Une balade à travers différentes strates de la ville, qui communiquent peu, témoigne des bouleversements fulgurants liés à la mondialisation.

« Tanger tour de Babel dont l’essentiel est resté intact[1]. »

« Je ne reconnais plus mon Tanger… Tanger méconnaissable, marmite bouillonnante, choc frontal de contrastes et flirt des civilisations ; Tanger salle d’attente[2]. »

Les deux courts extraits de chronique en exergue, écrits à six ans d’intervalle par le même auteur, donnent de premières clés sur ce qui fait la spécificité de l’évolution actuelle de la ville, en premier lieu celle de sa très rapide transformation pour entrer de plain-pied dans l’actuelle mondialisation. Au début des années 2000, alors que les grands projets de développement annoncés par le nouveau roi ne se concrétisent toujours pas, on est dans une ville à l’abandon, qui présente tous les signes de la grandeur et de la décadence. Dix ans plus tard, tout est bouleversé : on a assisté à l’augmentation brutale de sa population[3], à d’impressionnantes extensions urbaines plus ou moins contrôlées et à la naissance des projets annoncés : Tanger Med (2007), Renault Tanger (2012), Zone dédiée à l’automobile (Tanger Automotive City, 2013), Tanger Métropole (programme 2013-2017).

Ce qui caractérise aussi le Tanger d’aujourd’hui – qui partage par ailleurs des traits généraux avec ce qu’on appelle les villes émergentes – ressortit à une sorte d’alchimie entre différents éléments : le bouleversement rapide et radical de ces dix dernières années par volonté royale (en finir avec le délaissement voulu par le précédent roi, farouchement hostile à ce Nord qui lui avait valu certaines déconvenues, notamment avec les Rifains[4]), la mer frontière (ouverte sur l’Europe, mais fermée à l’émigration), les passés mytho­logique, antique, puis mythique et cosmopolite du Tanger de statut international (1923-1956). Ce dernier, conjugué au boom économique récent de la ville et à la crise européenne et mondiale, a encore des effets très concrets, sur l’afflux actuel de nombreux Européens notamment.

Ce texte propose un tableau des redéfinitions en cours de la ville à partir des habitants, de leurs préoccupations et représentations, qui composent différentes populations dont les plus récemment arrivées témoignent bien du processus actuel de mondialisation[5]. Il ne s’agira pas d’être exhaustif mais de présenter une sorte de mosaïque (à trous), où ces habitants se croisent, se côtoient, s’ignorent ou se rencontrent. Un large spectre de langues (au sens d’idiomes et d’imaginaires) se dessine ainsi, dans lesquelles cette ville s’écrit, se dit et se vit actuellement.

Le Tanger artiste

Le Tanger artiste s’entend au sens large de cultiver un art de vivre qui est avant tout un art de soi. C’est un tout petit monde, mais on remarque bien ses représentants dans le périmètre étroit du Tanger historique. La plupart de ces Occidentaux (Français surtout), aux aspirations culturelles au sens large, sont arrivés seuls à Tanger (à l’exception de quelques couples) et l’on observe parmi eux une proportion non négligeable de femmes, arrivées seules également (célibataires ou divorcées). Ils et elles sont à Tanger depuis cinq à quinze ans, avaient à leur arrivée autour de 35-40 ans en majorité.

Tanger a été pour certains l’occasion de se lancer dans des métiers «autour de la culture», que tous ne pratiquaient pas avant leur arrivée. Les plus jeunes n’avaient pas de situation professionnelle stable chez eux, d’autres occupaient des emplois salariés variés du secteur tertiaire. On peut tous les situer comme appartenant à des couches moyennes (voire aisées pour un petit nombre). Ils sont aujourd’hui écrivains, artistes, galeristes ou encore auto-entrepreneurs, ayant ouvert des commerces ou associations «à thème», souvent branchés, imaginatifs et axés sur le bien-être du corps et de l’esprit.

Ils occupent à peu près le périmètre réduit de ce qui fut le centre du Tanger international et y cohabitent avec différentes populations ­autochtones ou étrangères. Dans la medina et la casbah, ils côtoient des familles marocaines locataires pauvres, quelques familles marocaines propriétaires qui n’ont pas – encore ? – vendu leur maison, des investisseurs de tourisme (maisons d’hôtes tenues par des Européens et, plus récemment, par quelques Marocains). Dans l’ex-ville européenne, ils côtoient des Marocains appartenant aux classes moyennes, quelques rares Européens et Juifs tangérois qui n’ont jamais quitté la ville, et d’autres Européens expatriés venus suivre leur entreprise, souvent en famille et pour quelques années. On les trouve plus rarement dans ces autres quartiers historiques nantis que sont le Mershan et la Vieille montagne.

Sauf exception, ce côtoiement n’implique aujourd’hui nul «brassage» ou «métissage», quels que soient les quartiers de la ville, mais quelques signes de reconnaissance entre Européens et Marocains, surtout dans la casbah et dans quelques quartiers de la medina… tandis qu’est toujours évoqué avec nostalgie (parfois trompeuse ?) par les Marocains natifs de la ville ou qui y sont installés de longue date, le Tanger d’avant, dont ils retiennent les échanges chaleureux entre communautés[6]. Nostalgie qui imprègne également bien des romans et récits personnels de membres des différentes communautés du Tanger international et que les guides touristiques entretiennent efficacement[7].

Le «brassage» est à la marge, si l’on peut désigner ainsi les fréquentations et l’inter-reconnaissance entre élites étrangères, membres du Tanger «artiste» actuel, et la bourgeoisie marocaine occidentalisée, polyglotte et à vocation culturelle, éduquée et ayant vécu longuement en Europe ou en Amérique, avant de revenir, à la faveur de l’ouverture politique, de la revitalisation de l’économie locale et du développement culturel récent.

Tanger représente
la réouverture des possibles,
tout comme le retour à une forme d’authenticité et de simplicité.

Alors pourquoi Tanger ? On retrouve des leitmotive déjà repérés chez les écrivains du Tanger international et chez les Européens qui pratiquent depuis quelque temps une «migration d’agrément [8]». La toile de fond est encore et toujours celle de la bifurcation, voire de la rupture : larguer la vieille Europe ou l’Amérique, une vie où les choses patinent, où le mode de vie est tracé ; une vie sans aventure, doublée de relations compliquées ou moroses. Le tout, plus récemment, sur fond de surconsommation et, tout à la fois, de crise économique larvée depuis 2008. L’aventure a commencé le plus souvent par la décision de «tout plaquer». C’est l’impérieuse nécessité d’avoir prise sur sa vie qui est mise en avant, de la dessiner soi-même, mais sans faire de projets, en commençant par rompre les amarres.

Tanger représente alors la réouverture des possibles, tout comme le retour à une forme d’authenticité et de simplicité, mais est appréciée tout autant la sortie de l’anonymat. La ville est encore vantée à travers ces images plus spécifiques : son polyglottisme, sa lumière, sa mer, le mode de vie nonchalant qu’elle permet et, bien sûr, ce côté canaille indéfinissable qui lui donne son cachet selon toutes les personnes interrogées du Tanger artiste. Les «rencontres improbables» que l’on y fait sont associées à ce cachet et mentionnées avec enthousiasme, ce qui souligne encore la volonté de rupture avec la routine du quotidien laissée derrière soi, qui cadre bien avec la vie célibataire. Certains et certaines diront qu’ils cherchent à être «déstabilisés» à et par Tanger…

Mais les occasions de rencontres, à travers événements culturels, vernissages, invitations mutuelles ou simples déambulations dans ce périmètre étroit, dessinent finalement un entre-soi bien codifié. Les entretiens sont en effet l’occasion de rendre évidente la répétition des activités et des types de rencontres. L’ennui ou le doute peuvent alors affleurer dans la discussion, car c’est finalement toujours un peu la même chose… à Tanger aussi. Mais ce sentiment est bien vite conjuré par d’autres images de cette ville, à commencer par sa «vitalité» (qui n’est pas davantage qualifiée), et par la remise en scène de la rupture, de l’aventure et du refus de tout projet à long terme. La ville elle-même et ce qui y attire sont finalement très peu décrits. Quand bien même on les interroge précisément sur leurs parcours préférés, sur les lieux ou quartiers qu’ils fréquentent le plus, les évocations restent vagues et limitées au Tanger historique, et à quelques escapades alentour, souvent dans des lieux chics ou branchés. De même, seules les transformations de ce périmètre sont mentionnées, les remparts mis à nu, la corniche nouvelle, le nouveau port de plaisance…

L’expression de ce «soi» si typiquement occidental serait-elle alors l’unique enjeu de leur présence en terre africaine ? On pourrait dire, pour paraphraser Carla Alexia Dodi à propos des écrivains du Tanger international, que l’objet de leur présence, c’est eux-mêmes, avec Tanger pour cadre[9]. Mais le mythe continue ainsi d’être alimenté dans l’imaginaire de ce Tanger artiste nouvelle manière et il a une efficacité certaine, car il contribue indéniablement au succès touristique de la ville.

L’autre Tanger

Les immigrés de l’intérieur sont arrivés par vagues successives, des montagnes environnantes d’abord (dans les années 1980), puis des campagnes et des autres villes du pays (de la fin des années 1990 à aujourd’hui) à la recherche de travail. D’abord en famille, puis en célibataires durant la dernière décennie, hommes et femmes (de plus en plus nombreuses) ont trouvé à ­s’employer diversement, selon les époques d’arrivée : vente d’objets sur des étals à même le sol, ouvriers dans les usines et autres fabricas (textile), apprentissage sur le tas des différents métiers du bâtiment (peinture, plomberie, électricité). Les hommes attendent l’embauche sur le Grand Socco ou à Casa Barata, munis de leurs instruments de travail indiquant leur spécialité (rouleau de peinture, pièces de plomberie, etc.). Ils côtoient alors ces autres «auto-entrepreneurs» de toujours, des natifs ou anciens ­Tangérois des quartiers populaires, nombreux à s’inventer plusieurs métiers et occupations de débrouille[10] par jour (dans la medina, le filon touristique et celui des nouveaux résidents européens ont fait se déployer une imagination et des travaux de service spécifiques, ce qui contribue à augmenter leur niveau de vie). Ces Tangérois ne voudraient pas du travail en usine : tout compte fait et calculette ou stylo en main, ils nous expliquent qu’ils ne pourraient jamais avoir femme, enfants et toit (loyer) avec le Smig ouvrier. La défiance réciproque entre ces derniers et les usines dont les représentants disent préférer éviter l’embauche des Tangérois (et des hommes en particulier) trouve ici une partie de son explication… parfaitement chiffrable[11] !

Enfin, la dernière vague de migrants (dont une proportion importante de migrantes : phénomène particulièrement significatif des trans­formations que connaît le pays) est composée en grande partie de jeunes célibataires arrivés massivement durant cette dernière décennie pour s’embaucher dans les usines des zones industrielles et zones franches. Et sont arrivés parallèlement les subsahariens qui rêvent, eux, de passer de l’autre côté, mais pour une bonne partie desquels Tanger est une cité de transit très durable.

Ce Tanger-là s’exprime en arabe dialectal (en différents arabes dialectaux selon la région de provenance, en berbère du Rif[12], en anglais nigérian – pidgin, broken English – et en français d’Afrique subsaharienne). Il est à des années-lumière de celui décrit précédemment, et si ses protagonistes y viennent aussi à la recherche d’autre chose, c’est dans un tout autre sens que les premiers, de même que la réalité qu’ils veulent quitter est bien différente.

Selon les périodes, la provenance des migrants internes et leur localisation à Tanger changent. Les Jbala ou montagnards (en provenance des contreforts du Rif notamment), poussés par la sécheresse des années 1980, ont occupé d’abord, et occupent encore en partie, la ville ancienne, medina et casbah. Ils s’installent dans de grandes maisons redécoupées, aux fins de locations à bas prix, par leurs propriétaires, anciennes familles tangéroises des classes moyennes à aisées. Ces dernières ont alors opté, à Tanger même, pour des quartiers offrant un cadre jugé meilleur pour elles et leurs enfants, le plus souvent dans des appartements au confort moderne. Plus tard, certaines de ces maisons seront vendues à des Occidentaux.

À partir des années 1970, et surtout 1980, ont poussé parallèlement des quartiers auto-construits (dits «non règlementaires») sur des lopins de terre achetés via un adoul (notaire traditionnel) mais non lotis. Y ont d’abord été attirés des Tangérois, anciens locataires des quartiers populaires du centre, parce qu’ils trouvaient à devenir propriétaires dans ces nouveaux quartiers. Les ont rapidement suivis ceux des alentours de Tanger, puis de l’intérieur du Maroc qui pouvaient s’offrir, encore à très bas prix à cette époque, le lopin sur lequel ériger une maison «évolutive», avec agrandissements progressifs au fil des ans (constructions d’étages supplémentaires en particulier) selon les moyens financiers et la taille de la famille. À l’exception de la dernière vague des migrants et migrantes célibataires, tous leurs habitants sont donc des propriétaires… qui louent aujourd’hui aux derniers migrants des chambres pour deux ou trois personnes ou des appartements-étages de leurs maisons, redécoupés aux fins de la colocation ouvrière. Ces revenus leur permettent alors de terminer l’auto-construction de leur propre maison ou d’améliorer le confort de celle-ci ou des rues de leurs quartiers, qui sont actuellement en pleine restructuration. Les loyers qu’ils pratiquent sont également «évolutifs» en fonction du nombre de personnes habitant dans la même chambre, sans contrats et payés en liquide. Les ouvriers et ouvrières habitent ainsi à dix ou douze dans un appartement-étage non mixte de trois ou quatre chambres.

Le Tanger de ces habitants n’est évidemment pas le Tanger artiste et chacun de ces mondes ignore l’autre : il est assez remarquable en effet qu’aucune mention n’est faite de «l’autre monde», ni d’un côté ni de l’autre, ne serait-ce que de manière vague ou abstraite. Si, pour les premières familles migrantes qui se sont installées dans ces zones, Tanger, c’est le quartier périphérique où elles vivent et où se déroule la majeure partie de leurs activités, les migrants internes et surtout les ouvrières célibataires vivant dans les mêmes quartiers ne s’y identifient pas vraiment. Elles s’identifient donc encore moins au Tanger historique où elles ont peu de repères et où elles se rendent exceptionnellement. Quand elles mentionnent Tanger, elles désignent par là le lieu où elles travaillent et le quartier de leur habitation, mais celui-ci est avant tout associé au logement – à leur chambrée de colocataires –, refuge reposant après les allers et retours en navette à l’usine. Ceci tient en partie à la fatigue après les journées ou les nuits de travail (en équipe «trois-huit»), au caractère plus ou moins récent de leur arrivée à Tanger, mais aussi au fait que beaucoup déménagent au gré des opportunités jugées plus intéressantes en termes de coût, de distance à l’usine ou de profil des co-habitantes. Enfin, cela tient à leur célibat et au fait qu’elles n’ont pas d’enfants qui les amèneraient à s’inscrire dans la vie et les rythmes de quartiers périphériques, qui connaissent des difficultés de toutes sortes, sont à la recherche de leur «identité» et où il n’est pas facile d’établir des repères et de s’intégrer pour des femmes célibataires.

Le Tanger mondialisé

On entre dans la construction d’un autre mythe ou d’autres promesses, celles du Tanger des «grands projets» qui se comptent en milliers d’emplois et plus encore d’automobiles construites et exportées. Pas un jour sans que la presse ne s’en fasse l’écho… C’est là le Tanger du progrès et de l’avenir, qui n’hésite pas toutefois à s’appuyer sur les merveilles du passé, voire à expliquer sa réussite à travers celui-ci, en puisant notamment dans les thématiques de l’ouverture internationale qui a toujours caractérisé la ville.

Le Tanger mondialisé d’aujourd’hui donne à voir d’autres types de décalages. Par exemple, celui qui met en présence et sépare ceux qui viennent s’embaucher et leurs encadrants et employeurs, car l’acculturation au travail à l’occidentale est la première attente de ces derniers… Pas aussi évidente ni aisée que le disent certains directeurs des ressources humaines.

Les multinationales installées à Tanger drainent avec elles de nombreux expatriés, européens notamment (en attendant les Chinois annoncés à grand bruit), qui vivent surtout dans l’ex-ville européenne. Ils ont des occasions de rencontres avec le Tanger artiste (centres culturels, galeries, expositions, restaurants prisés), mais les fréquentations, en particulier les longues soirées et les nombreux dîners, n’ont rien de systématique : les rythmes et modes de vie sont radicalement différents ! En outre, les expatriés se distinguent aussi des «artistes» parce qu’ils sont arrivés en famille pour suivre leurs entreprises multinationales. Ils viennent à Tanger pour quelques années seulement et le savent en arrivant, ce qui change forcément leur rapport à la ville et leur façon d’en parler. C’est davantage du Tanger quotidien et pratique qu’ils parlent… ou plutôt pas très pratique pour la vie quotidienne, à les écouter. Cette tonalité différente ne les empêche pas de reprendre à leur compte, mais comme par réflexe ou facilité, les clichés tangérois des «artistes».

Le Tanger qui monte

Une quatrième strate concerne ce qu’on pourrait appeler le «Tanger qui monte» en prise également sur le quotidien, mais aussi sur l’actualité économique et politique de la région et du pays. C’est le Tanger des classes moyennes, grandissantes dans tout le pays et dans ses grandes villes en particulier. Intellectuels, professions libérales, responsables associatifs, commerçants, dont les membres se connaissent très bien et de longue date. Ici pas de «discours» sur Tanger : ils y vivent, l’habitent au sens plein et pratique, y travaillent. Il s’y passe (enfin) des choses et c’est ce dont ils parlent s’agissant de leur ville, et qu’ils accompagnent concrètement, chacun à sa façon.

Il faut y ajouter une partie de la jeunesse dorée et très éduquée qui a fait le choix de revenir à Tanger, leur ville d’origine, après de brillantes études et une forte expérience professionnelle à l’étranger. Comme dans les autres pays du Maghreb, ces retours peuvent être définitifs ou selon une alternance entre Tanger et tel pays d’Europe ou d’Amérique du Nord. Ils y investissent temps, argent et compétences, dans des domaines divers (commerces, éducation, associations) dans lesquels ils mettent à profit leurs réseaux internationaux[13].

Le métissage et des actions communes pourraient voir le jour de ce côté-là, entre ces personnes de retour et des milieux de la classe moyenne restée au pays (enseignants, associations, hommes d’affaires). Des lieux de rencontres existent, à commencer par «le café», institution (masculine !) par excellence, où bien des choses se décident et où les réseaux se tissent et s’entretiennent[14].

Si le dynamisme actuel de Tanger irrigue durablement le tissu éco­nomique local, ces couches moyennes seront sans doute appelées à y jouer un rôle important : elles sont très dynamiques, connaissent le stress du travail à l’occidentale, vivent entre deux modèles culturels, critiquent les lenteurs administratives… Tout dépendra de la pérennité de l’actuelle embellie économique.

Rencontres réelles et séparations invisibles

Différentes questions se posent au terme de cette balade tangéroise. Celle de l’attrait pour Tanger, et du devenir de son «mythe», pour les «artistes» eux-mêmes. Si jusqu’ici le périmètre qu’ils affectionnent est resté comme un monde à part, à l’abri de tous les changements de la ville, on peut se demander ce qu’il en adviendra avec la mise en tourisme massif de la ville. Ce processus a certes déjà commencé, mais il va sans doute bientôt connaître une ampleur sans précédent quand les touristes seront déversés par centaines dans les ruelles étroites de la medina et de la casbah, grâce aux croisiéristes et au téléphérique programmé à court terme, qui les y transportera depuis le débarcadère du port du centre-ville.

Et se pose du même coup la question de la patrimonialisation du mythe tangérois : qu’en adviendra-t-il si les «artistes» s’en détournent ?

Enfin, comment promouvoir encore les heureuses images de brassage des populations quand s’accusent les séparations entre l’ancien et le nouveau Tanger ? Des perspectives s’ouvrent avec le «Tanger qui monte», celui des couches moyennes. Il s’agit de perspectives certes beaucoup moins poétiques que celles du Tanger artiste et patrimonial, mais elles sont en prise avec ce qui se passe là… sans pour autant que l’on puisse anticiper ce qui se passera dans le futur, et qui sera déterminé par deux éléments : la pérennité du schéma de développement actuellement mis en œuvre et l’appropriation tangéroise de ce mouvement largement exogène, qui relève de la mondialisation économique.

On assiste pour l’heure à des déséquilibres importants dans la région du Nord – dont les récentes émeutes sont une des conséquences – et, à Tanger, à la coprésence de plusieurs villes dans une seule. Comment celle-ci va penser sa gestion, pour prendre en compte ses périphéries, qui sont intégrées administrativement à la ville depuis le début des années 2000 et que les récents travaux d’aménagements routiers inscrivent dans la continuité de sa trame viaire, mais qui en demeurent bel et bien séparées ? La ville change sous nos yeux, quand on veut bien la considérer dans toute son étendue et sous tous ses aspects, et elle change de nature lorsque des groupes sociaux n’ont même plus l’occasion d’être en présence. Comment, dès lors, si cette méconnaissance mutuelle persiste, Tanger pourra-t-elle continuer à se réclamer de la coexistence, des rencontres, de cet «héritage cosmopolite», vantés dans tous les guides touristiques, les beaux livres et autres entreprises mémorielles ?

 

[1] - Lotfi Akalay, « Tanger, c’est Tanger ! », Le Point, 28 juin 2002.

[2] - Lotfi Akalay, « Qu’est devenu mon Tanger ? », Le Point, 5 juin 2008.

[3] - Selon les trois derniers recensements, sans doute sous-évalués, il y avait 497 147 habitants à Tanger en 1994, 687 667 en 2004 et 947 952 en 2014.

[4] - Le « soulèvement » du Rif (1958-1959) fut violemment maté par Hassan II alors qu’il était encore prince héritier. Voir, entre autres, Nabil Mouline « Qui sera l’État ? Le soulèvement du Rif reconsidéré », Carnets du centre Jacques Berque, 2016.

[5] - Mes enquêtes entre 2009 et 2017 sont fondées sur de nombreuses conversations informelles et vingt-cinq entretiens avec des Européen(ne)s répondant au profil «artiste», ainsi que sur des entretiens avec une quarantaine de femmes et quinze hommes migrant(e)s de l’intérieur, aujourd’hui ouvrières et ouvriers à Tanger (confection et équipementiers automobiles).

[6] - Voir Rachid Tafersiti, Retour à Tanger, Paris, Koutoubia, 2009. Cet écrivain tangérois prolifique est un défenseur très connu de la ville et de son patrimoine. Voir également Angel Vasquez, La Chienne de vie de Juanita Narboni [1976], trad. par Selim Cherief, Paris, Rouge Inside, 2009. Cet auteur tangérois espagnol (1929-1980) à la verve inégalée redonne vie aux hybridations linguistiques de son Tanger populaire d’alors.

[7] - L’essor touristique s’accompagne, dans toutes les villes importantes du Maroc et dans les circuits du sud du pays, d’une «patrimonialisation» des mémoires et itinéraires (les écrivains et musiciens pour Tanger, l’architecture à Casablanca, les juifs berbères dans le Sud, etc.).

[8] - Voir Giulia Fabbiano, Michel Peraldi, Alexandra Poli et Liza Terrazzoni (sous la dir. de), Migrations des Nords vers les Suds, Paris, Karthala, 2019.

[9] - Carla Alexia Dodi, Villes invisibles de la Méditerranée. Naples, Alexandrie et Tanger, Paris, -L’Harmattan, 2010. Voir aussi Marie-Haude Caraës et Jean Fernandez, Tanger ou la dérive littéraire. Essai sur la colonisation littéraire d’un lieu: Barthes, Bowles, Burroughs, Capote, Genet, Morand… (Paris, Publisud, 2002), qui prête plus abruptement aux écrivains de ce Tanger-là l’idée que «le mythe, c’est moi».

[10] -J’ghôl (« occupation ») est le mot du travail par excellence parmi ces hommes – surtout –, alors que debbar (ken debbar : « je me débrouille ») est l’expression la plus répandue.

[11] - Selon plusieurs entretiens avec des habitants de quartiers populaires du Tanger historique et une vingtaine d’entretiens (menés entre 2012 et 2015 avec Omar Belkheiri) avec des directeurs des ressources humaines des zones industrielles et de la zone franche.

[12] - Dans la population tangéroise « intra-muros », on compte également beaucoup de Berbères implantés de très longue date : rifains et, surtout, des soussis ou souassa, (région du Sous, sud du Maroc) qui parlent le chleuh. Ceux-ci fonctionnent en réseaux communautaires bien tissés, ont leurs affaires et commerces de toutes sortes, souvent bien rentables économiquement.

[13] - Enquête en 2014 auprès d’une dizaine de jeunes d’origine tangéroise, très diplômés et de retour dans leur ville après de solides expériences professionnelles en Europe et aux États-Unis.

[14] - Apparition encore timide de cafés mixtes, dans l’ex-Tanger européen, vers la Vieille montagne et vers la mer ou dans les grands hôtels. Mais les femmes actives du même milieu social règlent les questions de travail surtout au téléphone et souvent pendant qu’elles conduisent, dans des conversations en permanence entrecoupées de préoccupations liées au foyer.

Yolande Benarrosh

Professeur émérite de sociologie, Aix-Marseille Université (Cnrs, Lames Umr 7305), elle a dirigé Le Travail mondialisé au Maghreb (La Croisée des chemins, à paraître en 2019).

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Dans un dossier sur « Le soulèvement algérien », coordonné par Hamit Bozarslan et Lucile Schmid, Esprit salue un mouvement non violent de revendication démocratique qui vise à en terminer avec un régime autoritaire et corrompu. Le souci de dignité permet aux Algériens de renouer avec leur conscience historique. À lire aussi dans ce numéro : un entretien avec Karol Modzelewski, un hommage à Pierre Hassner et une philosophie de l’événement.