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Dans le même numéro

Le Brésil dans la tourmente. Entretien

juin 2016

#Divers

Entretien avec Carlos Zeron

Comment expliquer le désaveu du Parti des travailleurs (Pt) ?

Il faudrait d’abord se souvenir que la société brésilienne est née d’une situation coloniale : ce grand pays, septième économie du monde en 2011-2012, reste divisé par de très fortes inégalités. Pour se donner une idée, il faut savoir qu’entre 2006 et 2012, 1 % de la population s’est approprié un peu moins de 25 % de la rente totale, et 0, 1 % s’en est approprié, à lui seul, 11 %1. Pour comprendre les transformations politiques récentes, sous le gouvernement du Parti des travailleurs, le sociologue André Singer a proposé le concept de « lulisme2 » : profitant d’un contexte économique favorable (la hausse du prix des matières premières), Luiz Inácio Lula da Silva a pu redistribuer une partie de la rente aux populations les plus pauvres sans toucher aux intérêts des grands industriels et de la finance. Ainsi, la bourse familiale (bolsa família) versée dans le but de les sortir de la misère3 est une aide versée à 60 millions de personnes (sur une population totale de 210 millions) par la ponction de seulement 0, 4 % du Pib. Avec la chute récente des prix des matières premières, le miracle politique du « lulisme » n’était plus possible. Mais il y a eu aussi des effets non contrôlés de la distribution de la rente : des millions de personnes ont trouvé l’accès à l’université ou un travail déclaré dans un pays où l’économie informelle concerne 50 % de la population active et 16 % de l’économie. Elles sont entrées par le bas dans la classe moyenne, ont pu acheter un réfrigérateur, une voiture, un téléphone portable, mais après la crise de 2008 se retrouvent aujourd’hui endettées et au chômage.

Il y a bien évidemment d’autres causes au désaveu du Parti des travailleurs, en particulier les affaires de corruption très graves qui concernent le financement du parti, alors que ce dernier en est à son quatrième mandat au pouvoir. La critique de la corruption est certainement plus forte à droite qu’à gauche mais aujourd’hui elle n’épargne plus Lula lui-même, et les gens n’acceptent plus que la corruption fasse partie de notre système politique. Autrement dit, le désaveu se fonde sur une critique idéaliste et, en ce sens, idéologique, qui est fortement relayée par les grands médias et qui trouve un écho grandissant parmi les couches moyennes, mais aussi parmi les couches populaires. Cependant, la racine des affaires de corruption se trouve dans une loi de 1993, qui a autorisé le financement des campagnes législatives par les entreprises, ce qui rendu possible un Congrès asservi aux intérêts des grandes entreprises, surtout du Btp et de l’industrie agroalimentaire. Le triste spectacle auquel nous avons assisté le 17 avril 2016, lors du vote de destitution de la présidente Dilma Rousseff, est le portrait consternant de l’achat de la représentation politique, c’est-à-dire de la ploutocratie dans laquelle nous vivons. Le Parti des travailleurs a été incapable de proposer une réforme politique pendant ses mandats au gouvernement, et n’a même pas ouvert le débat là-dessus. Le chantage du Congrès contre le Pt, qui ne disposait pas de majorité pour gouverner, était monnaie courante pendant ces années. Les affaires dites du mensalão (l’achat d’une majorité parlementaire) et du petrolão (l’utilisation de la compagnie pétrolière Petrobras, dont l’État est l’actionnaire majoritaire, pour financer les campagnes des partis) constituent les plus gros scandales de corruption dans lesquels sont impliqués non seulement le Parti des travailleurs, mais tous les partis politiques. Et pourtant, les médias, mais aussi la justice, ont particulièrement visé le Pt, dans le but de l’exclure du jeu politique. En ce sens, le Pt a manqué de courage et de moyens non seulement pour faire passer une loi de réforme politique, mais également pour voter une loi de régulation des médias.

Le sociologue André Singer, déjà cité, a suggéré que Dilma Rousseff aurait essayé d’avancer un timide programme de développement en 2012, en baissant les intérêts sur les obligations d’État, en dévaluant la monnaie, en investissant dans l’industrie nationale et en prônant une idéologie à la fois néolibérale et productiviste. Un accord informel se serait alors mis en place, alliant temporairement les industriels, les principaux syndicats de la classe ouvrière et le gouvernement. Mais cet accord était enterré à peine quelques mois plus tard, par des industriels acquis à l’idéologie néolibérale (outre sa diffusion dans les médias, c’est tout ce qu’on enseigne dans les facultés d’économie et d’administration). Ces derniers, méfiants à l’égard de l’interventionnisme affiché de l’État, préféraient mettre la plus grande partie de leur capital dans des portefeuilles spéculatifs. Parallèlement, le gouvernement du Parti des travailleurs a aussi essayé de diversifier sa dépendance économique et de construire des liens avec la Chine, par exemple, un pays qui a fait des investissements très importants au Brésil. Mais rien n’est encore véritablement établi, en partie parce que la Chine a récemment changé le rythme de son économie et de ses investissements à l’étranger. En fin de compte, le Brésil reste très dépendant du marché des matières premières, ce qui n’est qu’un prolongement de son passé colonial.

Si l’on excepte les raisons économiques, comment peut-on expliquer la déception face à ce gouvernement ?

La société brésilienne est très inégale et fragmentée ; toutes les catégories de la population ne sont pas déçues du gouvernement pour les mêmes raisons. Prenons la question indienne, qui est toujours d’actualité au Brésil. Depuis le xvie siècle, on faisait la chasse aux Indiens pour les réduire en esclavage et s’approprier leurs terres, pratiques menées de manière systématique par les gouvernements et par les particuliers. Toute l’Amérique s’est constituée selon la logique de la conquête ; les sociétés américaines sont des sociétés nouvelles créées par le fait colonial, par l’appropriation violente des terres et par l’esclavage. La violence constitue leur tache de naissance et reste toujours visible : récemment, dans une gare routière du Sud, un homme a tranché la gorge d’un enfant indigène alors que sa mère était en train de l’allaiter ; quelques jours après, à Belo Horizonte, un Indien ivre s’est fait écraser la tête à coups de pied. Au Brésil, la population indigène est relativement faible – 817 963 personnes, selon le recensement de 2010 – et elle reste largement invisible dans la société. Pourtant, c’est une question majeure, notamment parce qu’il y a une dispute autour des terres revendiquées par les indigènes et par l’industrie agroalimentaire, avec des problèmes juridiques importants. Aujourd’hui, 13 % des terres sont des réserves indigènes (surtout en Amazonie), tandis que certaines fermes constituées par la prédation de ces terres sont plus grandes que la Belgique. La seule Gleba Curuá, par exemple, dont l’enregistrement au cadastre a finalement été annulé en 2011, possédait 4, 7 millions d’hectares, soit plus que la surface de la Belgique et de la Hollande réunies. Ces conflits autour de la terre créent des situations de violence extrême : sous la pression de l’industrie agroalimentaire, les Indiens sont expulsés de leurs terres et on trouve ainsi le plus haut taux de suicide au monde, aujourd’hui, parmi les Indiens Guarani-Kaiowá de la région de Mato Grosso do Sul (232 pour 100 0004). Or le gouvernement de Dilma Rousseff s’est distingué par la protection d’un nombre infime de terres indigènes (região demarcada). Il est pathétique, pour ne pas dire tragique, qu’à une dizaine de jours seulement de la fin annoncée de son gouvernement, la présidente fasse enfin un pas en ce sens. Cela souligne le manque de force et de volonté politiques pour affronter les intérêts de l’industrie agroalimentaire, dont la principale représentante, Kátia Abreu, est ministre de l’Agriculture, de l’Élevage et de l’Approvisionnement. Par cette politique, le Parti des travailleurs a perdu non seulement l’appui des Indiens, mais également celui de toutes les populations qui manquent de terres, surtout les petits paysans. Car le gouvernement du Pt s’est aussi distingué par la timidité de sa politique agricole et par la mise au pas des principales organisations militantes, dont le Mouvement des travailleurs ruraux sans terre.

La plus grande partie des programmes du Parti des travailleurs pour développer le pays, comme ceux de son prédécesseur (le Parti de la social-démocratie brésilienne), concernent l’Amazonie : les routes, les barrages hydroélectriques et l’ouverture de la forêt à l’agriculture. Cela touche les terres des Indiens, celles des Nègres marrons qui avaient trouvé refuge dans l’arrière-pays et, surtout, celles des caboclos (métis appauvris descendants d’Indiens, de Noirs et de Blancs). Ce n’est pas un hasard si, après des années de lutte exemplaire contre les formes de travail assimilées à l’esclavage, on assiste aujourd’hui à leur recrudescence, au Brésil, dans l’espace rural comme urbain.

Si nous regardons la politique du Parti des travailleurs pour l’éducation, particulièrement importante pour l’insertion des travailleurs dans la société, on observe que Lula n’a pas vraiment renforcé l’éducation publique, même s’il a créé de nouvelles universités et de nombreux postes. Il a promu un peu de discrimination positive, sous forme de quotas (ce qui a renforcé les mouvements qui soutiennent cette politique au Brésil), qui sont très controversés, mais l’université publique reste très élitiste. Car il a surtout dépensé beaucoup d’argent public pour financer l’entrée des Noirs5 et des pauvres dans des universités privées, souvent de mauvaise qualité. Or les places ouvertes dans les universités privées sont payantes et la dette des étudiants attire les grands groupes américains d’éducation privée, qui y ont flairé de bonnes affaires. Sans compter qu’avant même d’atteindre l’enseignement supérieur, les bons lycées, fréquentés par l’élite, sont privés et donc payants.

La loi de 1993, qui a autorisé le financement des campagnes législatives par les entreprises, est à l’origine du Congrès dit « Bbb » : l’industrie de l’armement (la « balle »), l’agro-industrie (le « bétail ») et les députés évangéliques (la « Bible ») mènent la danse, avec les représentants de l’industrie du Btp et de l’exploitation minière, pour revoir à la baisse tous les droits sociaux conquis lors de l’Assemblée constituante de 1988, qu’ils concernent le port des armes ou l’avortement. L’approbation récente d’une loi sur la sous-traitance poussera des millions de travailleurs dans la précarité, ou dans des conditions proches de l’esclavage ; l’assouplissement des règles pour l’exploitation des ressources naturelles a déjà donné lieu, par exemple, à la catastrophe de Mariana, dans le Minas Gerais. Tout cela devrait largement s’accélérer et s’étendre avec le gouvernement issu du « coup d’État » en cours.

En somme, nous vivons au Brésil un processus d’intensification de la lutte de classes. Et le Parti des travailleurs, comme tout parti social-démocrate, ne parvient à tenir que des positions ambiguës qui favorisent en fin de compte la droite. Au début du premier gouvernement Lula, le Pt avait suffisamment de force et de légitimité politiques pour affronter les grands intérêts financiers. Mais il a choisi la conciliation, en nommant au ministère de l’Économie la même personne qui devrait assumer cette fonction dans le gouvernement du vice-président Michel Temer, qui mène la bataille de la destitution. Cela dit, le Pt reste aujourd’hui le seul parti de masse représentant les classes populaires au Brésil.

Outre le marché de l’éducation, on parle souvent de marché des religions au Brésil.

Les Églises évangéliques nord-américaines, toutes confessions confondues, investissaient plus de 250 millions de dollars par an en Amérique latine, dans les années 1990, pour des raisons clairement idéologiques6. Cela a bien fonctionné et accompagne, depuis, la baisse du catholicisme. Ces Églises touchent maintenant 25 % de la population au Brésil.

Avec la loi de financement privé des campagnes de 1993, les Églises évangéliques sont entrées dans le jeu politique, négociant des soutiens en fonction de leurs propres intérêts et desseins politiques. Elles pèsent ainsi sur les choix électoraux et sur les discours des candidats. Nous l’avons vu récemment, à l’occasion de la crise sanitaire liée au virus Zika, avec le discours intransigeant des Églises (y compris catholique, en dépit du fait que le pape a admis l’usage de contraceptifs dans ce cas particulier) et de leurs députés sur l’avortement. Les questions liées à cette épidémie imposent en effet des choix : la microcéphalie est terrible pour le développement du bébé (raideurs, pleurs continus, avec des problèmes psychologiques et moteurs qui persisteront tout au long de la vie), comme pour les parents (avec des cas de plus en plus fréquents de pères qui abandonnent le foyer). Malgré cela, le discours anti-avortement n’a pas faibli. Au contraire, le président du Congrès, Eduardo Cunha, qui sabote le gouvernement Dilma Rousseff depuis un an et demi et conduit la procédure de destitution malgré sa corruption notoire, est un spéculateur majeur du marché évangélique qui s’est ouvert depuis quelques années et promeut activement une révision de la loi sur l’avortement. Quant au catholicisme, il ne parvient pas à réagir malgré les tentatives à la fois de promouvoir des églises charismatiques et de tenir un discours social.

  • *.

    Professeur d’histoire à l’université de São Paulo, il a publié en français « Mission et espace missionnaire », Archives de sciences sociales des religions, no 169, 2015, p. 307-334. La rédaction remercie Luce Giard pour cette rencontre.

  • 1.

    « Estimations sur la répartition des revenus au Brésil », Dados, 58/1, janvier-mars 2015.

  • 2.

    André Singer, Os sentidos do lulismo, Rio de Janeiro, Companhia das Letras, 2012.

  • 3.

    Il faut savoir qu’au Brésil, 5, 7 % du Pib va directement au paiement des intérêts de la dette, laquelle représente 65 % du Pib, ce qui laisse des marges de manœuvre plutôt étroites.

  • 4.

    Voir www.survivalinternational.org, le 5 juin 2014.

  • 5.

    Le Brésil est un des derniers pays à abolir l’esclavage, juste avant Cuba, en 1888.

  • 6.

    Voir Lamia Oualalou, « Les évangélistes à la conquête du Brésil », Le Monde diplomatique, octobre 2014 et André Corten, « Émotion du pauvre au Brésil », Le Monde diplomatique, mars 1996.