Deux ans à peine après sa nomination comme Premier ministre du Royaume-Uni, Keir Starmer semble déjà poussé vers la sortie. Le retour des travaillistes au pouvoir, portés par une large victoire aux élections législatives de 2024, avait pourtant suscité l’espoir d’une stabilisation après les multiples crises liées au Brexit et au mandat de Boris Johnson. Si le rejet de quatorze ans de leadership conservateur semblait alors patent, comment expliquer la rapidité avec laquelle Starmer et son parti ont déçu ?
Comme ailleurs en Europe, ces difficultés se jouent sur fond de poussée continue du nationalisme. Les dernières élections locales ont avalisé la percée du parti d’extrême droite Reform UK dirigé par Nigel Farage, et mis en déroute le Parti travailliste. Les manifestations anti-immigration se multiplient à Londres, portées par l’activiste islamophobe Tommy Robinson. Keir Starmer semble n’être pas parvenu à éviter le double piège tendu par l’extrême droite : renonçant à une répartition plus juste de l’effort budgétaire demandé aux contribuables, il a aussi tenté de répondre aux inquiétudes de la population en matière d’immigration en épousant certains discours de l’extrême droite. Cette situation se double d’une crise en interne, marquée par la rupture avec une partie des syndicats ouvriers. Le travaillisme, né au début du xxe siècle comme un compromis entre le capitalisme et le socialisme, apparaît ainsi fragilisé dans sa capacité à représenter le monde du travail.
Si « l’expérience travailliste » est à replacer dans l’histoire politique singulière du Royaume-Uni, ses difficultés témoignent aussi des divisions qui fragilisent aujourd’hui la plupart des gauches sociales-démocrates. L’absence de solidarité entre différentes composantes des classes populaires conduit à leur fragmentation, en particulier entre travailleurs syndiqués et salariés précaires, souvent immigrés, mis en concurrence sur le marché du travail. Pris entre la défense des acquis sociaux et l’intégration de nouvelles populations précaires, le Labour Party peine aujourd’hui à s’adresser à tous ceux qui ont le moins de chance d’influer sur leurs conditions de vie. La sortie de crise demanderait au contraire de dépasser ces oppositions, en construisant un projet politique articulé autour d’un langage capable d’unifier différents groupes sociaux autour d’un horizon commun de justice sociale, de démocratie et de participation.