Gage Skidmore via Flickr
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La menace Nigel Farage

Reform UK, le parti de Nigel Farage, caracole en tête des sondages. Plutôt que de lui répondre sur le plan du creusement des inégalités, les conservateurs et les travaillistes tentent de contenir sa progression en adoptant eux aussi une attitude hostile à l’égard des migrants.


Le 13 septembre 2025, Londres vit une poussée de fièvre xénophobe qui est le résultat d’un nouveau succès médiatique des idées d’extrême droite dans le monde occidental. En réunissant environ 110 000 manifestants, les figures montantes au Royaume-Uni de divers courants nationalistes, voire fascisants, marquent en ce jour l’histoire du pays. Jamais le rejet de l’autre en général et des migrants en particulier n’a provoqué un rassemblement d’une telle envergure. Tommy Robinson, cet ancien hooligan condamné à plusieurs reprises par la justice, est à l’initiative du mouvement, mais c’est une personnalité plus en vue qui a grandement contribué à son ampleur : Nigel Farage.

Hostilité à l’égard des migrants

Un peu moins de dix après la victoire du Brexit en 2016, celui qui est désormais le principal opposant au Premier ministre travailliste Keir Starmer s’est donné pour objectif de lui succéder au 10 Downing Street. La déliquescence des conservateurs, les errements en politique intérieure de la majorité au pouvoir et, surtout, les crises internationales sont autant de facteurs qui expliquent que le parti de Nigel Farage, Reform UK, caracole en tête des sondages depuis le printemps 2025.

Le piège qu’il a tendu aux autres formations politiques se referme inéluctablement sur elles : après les tories, les travaillistes ont pensé contenir la progression de l’extrême droite en adoptant une posture systématiquement hostile et démagogique à l’égard des migrants1. Déjà grand tribun et bien plus capable que ses concurrents d’attirer les feux des projecteurs sur sa personne, Nigel Farage oriente une nouvelle fois le débat politique sur des thématiques qui n’étaient pas au premier rang des préoccupations des citoyens britanniques. L’appartenance à l’Union européenne, en 2016, n’était pas une question cruciale. Quant à l’immigration, elle était perçue fin 2020 par seulement 18 % des sondés comme le défi le plus important que devait surmonter le Royaume-Uni. Cinq ans plus tard, 54 % des Britanniques en font un sujet de préoccupation dans ce qu’il convient néanmoins de qualifier, avec le think tank Best for Britain, de « panique inventée » par la majorité des médias. En effet, si l’immigration est plus citée qu’auparavant, elle n’est pas la principale inquiétude des citoyens au niveau local, contrairement à l’effondrement du système de santé, le coût de la vie, la délinquance, le logement ou l’état de l’économie2. Elle ne l’est qu’à l’échelle nationale, ce qui signifie que la gravité de la crise migratoire est en partie fantasmée.

La complexité des chiffres de l’immigration permet de comprendre le paradoxe apparent des dernières enquêtes d’opinion. La catégorie des migrants pointée du doigt par l’extrême droite est celle des demandeurs d’asile en attente de titre de séjour. Or ils ne composent qu’une minorité des immigrés (15 % environ) et ne sont surtout visibles qu’au sud de l’Angleterre. Mais ils continuent d’être stigmatisés du fait de l’augmentation des arrivées par embarcation de fortune de Calais vers les côtes anglaises (36 000 personnes entre janvier et octobre 2025). Cette problématique nouvelle est exploitée par les démagogues d’extrême droite comme symbole d’une invasion de l’étranger. De surcroît, dans les villes du sud de l’Angleterre, dont les hôtels ont été réquisitionnés pour accueillir temporairement les demandeurs d’asile, les autorités locales, mal préparées et mal accompagnées par le gouvernement central, vivent difficilement cette situation, qui conduit parfois à des troubles. Un demandeur d’asile hébergé à Epping a, par exemple, été appréhendé pour violences sexuelles sur une jeune fille de 14 ans. Cet événement tragique, mais isolé, fut exploité par Reform UK au profit de manifestations hostiles à l’immigration en général.

Des obsessions d’extrême droite

Le triomphe idéologique de Reform UK n’est pas sans rappeler celui d’autres partis de même obédience, comme le Rassemblement national (RN) en France. Le premier point commun tient à la capacité de ces partis à placer en haut de l’ordre du jour politique leurs sujets de prédilection qui, tous, visent à désigner un ennemi intérieur. Il vient souvent d’un ailleurs réel ou fantasmé. Il est forcément la cause des problèmes auxquels doit faire face le « bon citoyen », qu’il est pourtant bien difficile de définir. Pour Nigel Farage, le migrant est cette figure de l’autre qui fait peur et sur laquelle peuvent se déchaîner les pulsions de haine dans un contexte de crise. Cette violence contre ce qui constitue une minorité s’exprime par des propositions inhumaines et enfreignant la loi, à l’instar des déportations de masse érigées en solution miracle. Le migrant clandestin mobilise le sentiment de révulsion de certaines populations aisées pour les pauvres, ou encore l’idée que des étrangers veulent profiter d’un système social généreux soumis à de fortes pressions budgétaires.

C’est à ce stade qu’une autre similitude se dessine entre les extrêmes droites britannique et française : des propositions budgétaires qui traduisent des obsessions dépassant la seule immigration. L’abandon des politiques environnementales et la réduction drastique des dépenses sociales y occupent l’essentiel des économies. Du côté des recettes fiscales, elles ont vocation à se contracter, car l’impôt assommerait les particuliers et les entreprises. Ce programme est finalement fort proche de celui du RN et de tout mouvement d’extrême droite : attaques radicales contre l’État profond (le deep state honni par l’administration Trump ou Javier Milei), climatoscepticisme, protectionnisme et populisme fiscal. De tels choix budgétaires suscitent les mêmes réactions dubitatives des experts, d’autant qu’ils en contredisent d’autres (investissement fort dans le maintien de l’ordre ou promotion de la libre entreprise). Cependant, pour une partie des électeurs, ces critiques n’ont plus de prise, tant la prétendue rationalité des partis au pouvoir depuis des décennies n’a pas donné de résultats tangibles. Comme la majorité des citoyens ne croit plus aux promesses des gouvernants, pourquoi ne pas laisser une chance aux annonces simples et séduisantes de Nigel Farage ou de Marine Le Pen, malgré leurs incohérences ?

Afficher des idées accessibles par un langage fleuri volontiers provoquant est enfin un moyen pour les leaders d’extrême droite de marquer leur différence avec l’élite politico-économique forcément méprisante pour le « petit peuple » – alors même que Nigel Farage fut trader et que ses lieutenants, Zia Yusuf et Richard Tice, furent respectivement cadre de Goldman Sachs et riche entrepreneur. Le simplisme du discours se matérialise également par une attaque récurrente contre toute forme de pensée complexe, au premier rang desquels se trouvent les universitaires et les artistes. Pour des motifs proches, les juges sont des cibles privilégiées, car l’observation de la règle de droit en démocratie est un principe subtil qui ne peut entrer dans la logique manichéenne des extrémistes.

Les Britanniques peinent encore à voir en Nigel Farage un Premier ministre crédible.

Nigel Farage est indubitablement un dirigeant d’extrême droite, mais cela ne saurait conduire à mettre de côté de réelles spécificités par rapport à ses homologues européens ou américains. Il s’est d’ailleurs déjà plu à qualifier le programme du RN de « désastre ». L’abandon du Frexit depuis 2017 du côté du parti français avait emporté une prise de distance de la part de Nigel Farage, qui ne siégeait pas dans le même groupe que Marine Le Pen au Parlement européen. Dès 2014, le leader anglais avait critiqué le vichysme et l’antisémitisme originels du Front national devenu RN. Contrairement à ce qui a longtemps fait l’éthos politique des formations d’extrême droite en France, Reform UK ne s’inscrit pas dans les mouvances extrémistes souhaitant mettre à bas les institutions. Les réserves de Nigel Farage à l’égard de Tommy Robinson en sont l’une des illustrations, ce qui avait conduit Elon Musk à retirer son soutien au premier au profit du second3. Nigel Farage doit encore gagner une respectabilité que des personnalités comme Marine Le Pen ou Jordan Bardella ont acquise au prix de la dédiabolisation de leur parti. Les Britanniques peinent encore à voir en Nigel Farage un Premier ministre plausible. Le fait de s’afficher avec Donald Trump, détesté outre-Manche, et la mansuétude envers la Russie de Vladimir Poutine (grand financeur des campagnes de Reform UK) sont du plus mauvais effet au Royaume-Uni, premier État occidental à avoir déployé un appui inconditionnel à l’Ukraine. Il arrive aussi que Reform UK connaisse des déconvenues : plusieurs conseillers du comté du Kent ont été suspendus de leur fonction par la direction du parti pour comportement inapproprié ; lors d’une élection partielle au Parlement du pays de Galles, le siège est tombé dans l’escarcelle des nationalistes de centre gauche du Plaid Cymru, alors que la formation anti-immigration était favorite.

Une longue route

La route est encore longue pour que Nigel Farage entre au 10 Downing Street. Si d’aventure il y parvenait, le système institutionnel britannique dispose de contre-pouvoirs qu’il ne faut pas négliger. La dérive extrême droitière a déjà été expérimentée sous Boris Johnson. Son irrespect de la Constitution et de quelques usages séculaires l’avait conduit à la démission, alors que certains spécialistes de la politique britannique le voyaient se maintenir durablement au pouvoir. Nigel Farage peut encore être contré, mais le temps presse, car il occupe un espace politique laissé vide par ses concurrents. Les conservateurs, en n’ayant d’autre projet que de suivre celui de Reform UK, avalisent l’idée selon laquelle ils lui ont cédé la place à la droite de l’échiquier politique. Quant aux travaillistes, leur incapacité à assumer un véritable programme social les empêche de fidéliser un électorat populaire plus prompt à adhérer à d’autres idées. Outre Reform UK, les tiers partis se maintiennent à des niveaux élevés dans les intentions de vote.

Les dirigeants des courants modérés au Royaume-Uni doivent tirer les leçons des expériences de leurs voisins européens. En France, la montée en puissance de l’extrême droite tient notamment à l’effondrement des partis de centre gauche et de centre droit, favorisé par la conquête du pouvoir d’Emmanuel Macron. Sans assise partisane, ce dernier a construit son succès sur les ruines de la bipolarisation modérée et les confrontations directes avec un RN encore loin d’être majoritaire en 2017 et 2022. En Italie, l’installation durable des idées extrémistes à partir des gouvernements Berlusconi des années 1990 fut une conséquence directe de la disparition des partis modérés du fait de l’opération « mains propres ». Enfin, l’abstention fut remarquable au Royaume-Uni lors des dernières élections et a globalement progressé en France. Cependant, en juillet 2024, une participation record a incontestablement été l’un des facteurs à l’origine de l’échec relatif du RN. Il est donc temps qu’en Europe, comme aux États-Unis d’ailleurs, les défenseurs de la démocratie libérale et sociale proposent une véritable offre politique, crédible et offensive, sans verser dans le rejet de l’autre, et en tenant compte des effets dévastateurs de la progression de la pauvreté et des inégalités, qui sont les premières sources de frustration et, partant, de déliquescence des démocraties.

  • 1. Voir Aurélien Antoine, « Le Royaume-Uni, une île d’étrangers ? », Esprit, juillet-août 2025.
  • 2. Voir Tom Brufatto et Josh Edwicker, “The UK’s biggest challenges: Public attitudes towards the most important issues facing the UK and local communities” [en ligne], Best for Britain, novembre 2025.
  • 3. Voir A. Antoine, « Keir Starmer face aux ingénieurs du chaos », Esprit, mars 2025.