HISTOIRE DE LA NOSTALGIE
C’est un jeune étudiant en médecine, Jean Hofer (1669-1752), habitant Mulhouse, qui invente dans sa thèse soutenue à Bâle en 1688, le mot de « nostalgie » pour traduire l’allemand Heimwehe, ce « mal du pays », qui affecte surtout les jeunes « âmes sensibles » lors de leur première séparation d’avec leur famille. Longtemps cette pathologie (la « douleur » du « retour » selon l’étymologie du terme grec fait de nostos et algos) a été présentée comme spécifique aux montagnards helvètes obligés à migrer dans d’autres pays, comme mercenaires ou gardiens. Le changement d’air et l’éloignement du pays les faisaient sombrer dans un état dépressif que seul un retour pouvait guérir. L’auteur de cette passionnante enquête est médecin, psychiatre et psychanalyste et privilégie les travaux médicaux français (une cinquantaine de thèses de médecine traite de cette maladie au cours du xixe siècle, trois avant 1789 et une demi-douzaine de 1850 à 1900 et trois depuis). Il reconstitue la vie intellectuelle d’une famille de médecin à la fin du xviie siècle dans une ville protestante (Mulhouse) et explique comment circulent alors les travaux scientifiques. Cela nous permet de mieux comprendre pourquoi l’on attribue, parfois encore (comme dans le Dictionnaire historique de la langue française, sous la direction d’Alain Rey, 1992, tome deux, p. 1332), à Harder cette découverte en 1678, car il y eut plusieurs éditions de la thèse de Hofer, dans des volumes réunissant d’autres publications, d’où diverses confusions. Puis l’auteur s’attarde sur la médecine psychosomatique en étudiant les symptômes propres à l’expatrié (le Breton, le soldat, l’étudiant, le marin, l’immigré…) avant d’examiner le point de vue freudien. Bien sûr, la langue est au cœur de ce processus de « perte de soi » et du désir de revenir « chez soi », mais il s’agit également de l’enfance, car ce dont on a la nostalgie ne vise pas seulement l’ambiance de son village natal, mais cette période à jamais perdue qu’est l’enfance.
T. P.