Intelligence artificielle, intelligence littéraire et indigence critique
Depuis un mois, Thélyson Orélien, auteur de C'était ça ou mourir (Grasset), est accusé d'avoir écrit son roman avec l'aide de l'Intelligence Artificielle et ses précédents livres à partir de différents plagiats. Avant celle des outils génératifs, ce cas polémique est peut-être avant tout une affaire de lecture, qui laisse songeur sur les fonctionnements de la critique littéraire en France.
« L’affaire Thélyson Orélien » a confirmé le jeu littéraire français. Il y remettra bon ordre, en ayant les moyens. Mais restera la faille, cette faillite à cacher : une œuvre lourde fut plébiscitée, avant l’escroquerie divulguée. Après coup, les analyses ont focalisé sur son écriture à l’Intelligence Artificielle, alors que c’est ce que sa promotion superlative a trahi d’incompétence critique et de conformisation endogamique qui est embarrassant, intéressant.
Dirons-nous que cela devait arriver ? Oui. Les pratiques consanguines entre critiques, éditeurs, médias et jurys de prix en France, décrites depuis longtemps1, étonnent toujours la presse internationale. D’où une circularité promotionnelle qui ne peut que surévaluer les mêmes auteurs arrivés et les œuvres spectaculaires, au détriment du noyau de littérature originale sur lequel est indexé le commerce des livres. La perte de confiance a fini par altérer le dialogue qu’en d’autres temps, pourtant plus durs historiquement, les critiques entretenaient avec les textes. Mais ce débat fut évacué, confirmant qu’il y avait bien lutte des places et cécité d’omnipotence. La littérature dans tout cela ? Et la qualité des articles des journaux anglais au temps de Dickens, de George Elliot et d’aujourd’hui, de Gide ou Breton en France, du groupe 49 en Allemagne après-guerre ?… Ce n’était pas précisément ennuyeux alors, ni périmé ; ce pourrait redevenir l’avenir.
Une réception dithyrambique
Il suffit d’ouvrir le roman de Thélyson Orélien, C’était ça ou mourir : avant même d’apprendre qu’il aurait été composé par l’IA, comment promouvoir une écriture aussi volontairement pathétique, donc involontairement comique, enfilant les métaphores jamais filées mais filoutées au sentimentalisme, à commencer par : « J'ai décidé de partir, comme on arrache une dent, comme on se coupe un bras, comme on dit adieu à sa langue maternelle. » « Une langue que les migrants apprennent sans grammaire, sans dictionnaire, juste avec les os et la peau. Elle ne se parle pas. Elle se subit. Et chaque racine, chaque bruit, chaque chute est une syllabe dans un alphabet d’humiliation. » Toutefois, l’auteur n’est pas responsable de l’enthousiasme qu’ont soulevé ses pages, les responsables sont les enthousiastes : « Une déflagration littéraire d’une sidérante nécessité » (Laure Adler, éditorialiste culturelle) ; « Une œuvre-monde qui réinvente notre rapport au récit » (Yannick Haenel, auteur et éditeur) ; « Une voix. Enfin. » (Annie Ernaux, prix Nobel de littérature) ; « Un putain de crochet dans la gueule du vieux monde » (Virgine Despentes, auteure), etc.
Ce chœur donne à entendre la formule « conformisation endogamique ». A ce point de perte de flair littéraire, c’est le seul sujet, au fond, de cette affaire. Cela est si vrai que les acteurs et agents du milieu, plus les convaincus innocents, s’emploient depuis à fourrer sous le tapis l’énorme premier succès du livre. Les arguments venus à la rescousse de l’indéfendable sont inconscients de l’indignation très informée du lectorat cultivé qui n’en peut plus depuis longtemps, comme le confirment les réseaux sociaux maîtrisés, plus libres et sérieux finalement que journaux et médias prescripteurs, hormis quelques exceptions2. Contrairement à l’Académie Goncourt, le jury du Prix Renaudot a tenu à préserver le roman de ce qu’il faut bien appeler un escroc. Le même prix, après tout, fut en son temps décerné à un auteur pédophile, Gabriel Matzneff, lui aussi choyé par l’avant-garde médiatique. Mais bon… sourient les journalistes étrangers, impressionnés.
Lire avant, après, avec ou sans IA
Tout cela laisse entière l’interrogation sur le discernement culturel avant, après, avec ou sans IA. Un seul membre du jury Goncourt, Pascal Bruckner, a assumé qu’on n’aurait pas dû écarter ce roman qui, à ses dires, était envisagé comme probable lauréat. Bruckner, intellectuel dont les livres ont su pourtant démonter bien des opinions dominantes, a lu comme les intellectuels ont tendance à lire la littérature : pour les thèmes ou idées qu’elle illustre. Un roman puissant et/ou délicat n’illustre rien, ni idées ni quoi que ce soit, il révèle ce qu’on ne formulait pas avant lui, grâce à l’imprévisible éclairage de biais qu’est un style né d’enjeux. L’imprévisible repousse le conforme, la conformisation croissante dans laquelle les lois du spectacle français ne pouvaient que spectaculairement s’enfoncer.
Le sujet du livre de Thélyson Orélien était couru d’avance, un piège à mauvaise conscience humaniste. Le titre avait à cet égard son pesant : C’était ça ou mourir raconte les souffrances et épreuves qu’endurent tant de migrants de par le monde. Qui n’en est conscient, et atteint ? Nous lisons sur ces drames les articles des journaux qui en traitent de manière fiable, prenante. Le seul critique à avoir ironisé sur ce livre avant l’affaire de l’IA est Fabrice Colin, dans Le Canard enchaîné sous un titre adéquat (« Pleurez, je le veux ! »)3. Ce journaliste a prolongé le jeu sur Substack, demandant « si vous reconnaissez avoir manqué de discernement ». Personne ne répond. La question fut posée par Le Nouvel Obs à Pierre Assouline, voix autorisée et membre du jury Goncourt. De son éloge complet du livre, il est parvenu à sortir une vague phrase dubitative. On demandera en vain pourquoi l’hebdomadaire s’en est contenté.
Et puis les universitaires ont été sollicités, puisqu’on peut attendre de leur savoir une pertinente détection des causes de la perte d’intelligence littéraire. Professeur au Collège de France, William Marx pense que l’affaire Thélyson Orélien « parachève une contradiction entre deux exigences opposées ». La première est l’expression personnelle, la voix singulière, particulièrement depuis le romantisme. « La seconde exigence est fort différente : c’est l’impératif de beauté et de qualité formelle […]. Peu importe que [cela] aboutisse à une certaine impersonnalité de l’œuvre »4. La distinction est étonnante de la part d’un spécialiste. Dans aucune œuvre restée dans l’histoire on ne peut séparer l’expression personnelle de la qualité formelle. Rabelais ou Dante n’ont d’ailleurs pas attendu le romantisme pour être des auteurs à la voix singulière stylistiquement identifiables. Et même les créations anonymes ont poussé à bout la forme selon leur temps, par exemple les scribes qui ont agrégé les différentes versions de la Quête du Graal. De là à conclure que l’IA serait le prolongement du perfectionnisme formel et changerait la donne !? L’IA pourra aligner des romans à la Kafka ; encore fallait-il que le style pourtant « degré 0 » de Kafka ait été trouvé par un individu. Etc.
Ouvrez une des récentes parutions littéraires, L’arbre de l’homme, de Patrick White (trad. de l’anglais par David Fauquemberg, éditions Aux Vents des Îles). D’emblée vous éprouvez une écriture extraordinaire, littéralement, littérairement. Pourquoi enterrer le problème ? Il n’est que trop visible.
- 1. Voir « Une littérature sans critiques ? », Esprit, mars 1993. Certains développements ont été repris dans Le Pari littéraire (Éditions Esprit, 1994) puis dans Jean-Philippe Domecq, Qui a peur de la littérature ?, Paris, Mille et Une Nuits, 2002.
- 2. Voir Blandine Rinkel et Youness Bousenna, « Contre le péril d’une littérature sous IA, nous défendons la nécessité existentielle de la création humaine », Télérama, 1er octobre 2026 ; Marie Grand, « L’affaire Thélyson Orélien fragilise l’autorité des faiseurs de réputation littéraire », La Croix, 13 octobre 2026 ; Sophie Képès, « La Fraude Orélien », Substack, octobre 2026. Nous précisons que la revue Esprit a elle aussi publié une recension de C’était ça ou mourir, dans son numéro d’octobre 2026.
- 3. Voir Fabrice Colin, « Pleurez, je le veux ! », Le Canard enchaîné, 23 septembre 2026.
- 4. Voir William Marx, « Nous entrons peut-être dans une période où la littérature sera produite par des machines, pour des machines », Le Monde, 3 octobre 2026.