James de Percival Everett

Traduit par Anne-Laure Tissut

Aborder, comme l’avait fait Mark Twain, la condition des esclaves dans l’Amérique de la fin du xixe siècle à travers le récit qu’un jeune Blanc livre de l’amitié qu’il noue avec un esclave noir ne pouvait que laisser un sentiment de grande insatisfaction chez les Noirs américains. Percival Everett, en inversant les rôles et en faisant de Jim le narrateur, lui permet d’affirmer que sa condition d’esclave, qu’il raconte, ne suffit pas à le définir.


Publié en 1885, Les Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain est l’un des grands classiques de la littérature américaine, mais a toujours constitué pour les lecteurs noirs américains une source à la fois d’embarras et de fierté. Hemingway, qui estimait que celui-ci était à la source de toute la littérature américaine, était catégorique : « Avant Mark Twain, il n’y avait rien. Depuis on n’a rien fait d’aussi bien. » Abondamment commenté, plusieurs fois critiqué, voire censuré – notamment pour l’emploi récurrent du terme « nègre » ou « négro », ultérieurement jugé imprononçable – ou adulé, adapté au cinéma dès le début du xxe siècle, puis au théâtre, le livre de Twain a connu une longue vie qui semble ne jamais devoir finir.

L’œuvre de Percival Everett est traversée par les thèmes de l’identité et de la race : il faut lire ou relire, notamment, les remarquables Effacement et Châtiment1. Avec James, couronné en 2024 par le National Book Award et en 2025 par le prix Pulitzer, l’écrivain, poète et peintre qui enseigne la littérature à l’université de Californie du Sud se livre à la réécriture, sous un angle différent, du célèbre roman du xixe siècle : le narrateur et le héros sont désormais Jim, l’esclave noir, et non plus Huck, l’adolescent blanc. Ce dernier, raconte le Jim d’Everett, avait pour habitude, avec cet autre vaurien de Tom (Sawyer), d’imaginer « des jeux dans lesquels j’étais soit le méchant, soit une proie, mais à coup sûr leur jouet. […] On gagne toujours à donner aux Blancs ce qu’ils veulent ». Lorsque Jim apprend qu’il va être vendu et envoyé à la Nouvelle-Orléans, il s’enfuit de la plantation de Miss Watson vers une île, sur le Mississippi, où Huck le rejoint quelque temps plus tard. Ce dernier, après avoir laissé croire qu’il avait été tué, s’est échappé pour se soustraire à un père abusif et cruel. Jim rêve de liberté pour lui et pour sa famille, qu’il a laissée à Hannibal et qu’il s’est promis d’aller chercher, une fois émancipé. Avec Huck, ils remontent, de nuit, le fleuve Mississippi à bord d’embarcations de fortune pour gagner un État non esclavagiste. Leurs rencontres et aventures sont pour certaines inspirées par celles relatées par Twain, mais s’en écartent très vite, le dénouement étant radicalement différent. Dans le roman de Twain, Jim est un personnage secondaire, cantonné dans son rôle d’esclave qui, comme ses pairs et comme la Bible l’enseigne, doit obéissance à son maître.

Pour Percival Everett, derrière le bon esclave docile qui, comme les autres, parle le « petit nègre » avec les Blancs pour les rassurer et dont il sait qu’il faut toujours entretenir leur sentiment de supériorité, se dissimule un Jim épris de culture, qui parle un anglais parfait. Ses biens les plus précieux sont quelques livres trouvés au hasard de ses pérégrinations, un carnet et un crayon pour écrire. « Je m’appelle James » sont les premiers mots qu’il trace sur le papier ; « avec mon crayon, je me suis mis au monde ». Dans ses rêves, il parle d’égalité, de liberté et de tolérance avec Voltaire, Rousseau ou Locke : « La justification de ma condition par les Blancs à travers leurs récits m’avait déjà fait comprendre l’apparence impeccable du mensonge. »

Lorsqu’il est recruté par une troupe de ménestrels2 parce qu’on trouve sa voix de ténor remarquable, il se retrouve, seul Noir de la troupe, grimé en Blanc puis en Noir, parmi des Blancs grimés en noir, eux aussi. « Des Blancs sortirent pour se poster le long de la rue, souriants, applaudissant et riant. Ils se montraient ouverts mais ce que je vis ne m’impressionna guère. Je croisais le regard de certains et leur façon de me considérer était différente de tout contact que j’avais pu avoir avec des Blancs. Ils cherchaient à partager ce moment de moquerie à mes dépens, aux dépens des “noirauds”, riant des pauvres esclaves, tapant du pied et battant des mains avec gaieté et entrain. […] Nous montâmes sur scène de notre pas rythmé en beuglant nos chansons… Il m’était douloureux de regarder ces visages blancs se moquer de moi, de nous, mais encore une fois, c’était moi qui les dupais. »

Lire est son occupation préférée, même s’il sait qu’il doit n’en rien laisser paraître. Lorsqu’il travaillait chez le juge Thatcher, il avait découvert sa bibliothèque, dans laquelle il allait lire en cachette. Un jour, Miss Watson le soupçonne d’être allé dans la bibliothèque du juge, qui lui a rapporté que des livres avaient été déplacés sans être remis à leur place ; elle l’interroge, avec inquiétude, à ce sujet. « Que pourrait-il bien faire avec des livres ? », lui répond Jim qui, tout en la rassurant, la fait rire… Huck ne comprend pas la passion de Jim pour les livres : « Tu ne veux pas aller dans l’Illinois où tu pourrais être libre et après tu te mets à collectionner les livres pas qu’y te font du bien, lui dit Huck. Franchement, j’y comprends rien du tout. » Qu’un esclave puisse lire est, pour lui, simplement impensable. « Je ne me suis jamais senti plus exposé et vulnérable qu’avec un livre ouvert en plein jour, explique Jim. […] Si je voyais les mots, alors personne ne pouvait contrôler ces mots, ni ce que j’en retirais. […] C’était une pratique absolument intime, absolument libre, et par conséquent absolument subversive. »

Aborder, comme l’avait fait Mark Twain, la condition des esclaves dans l’Amérique de la fin du xixe siècle à travers le récit qu’un jeune Blanc, nécessairement conditionné par son milieu et son éducation, livre de l’amitié qu’il noue avec un esclave noir ne pouvait que laisser un sentiment de grande insatisfaction chez les Noirs américains, même si les Blancs, comme les éloges de Hemingway le prouvent, y trouvaient leur compte. Percival Everett, en inversant les rôles et en faisant de Jim le narrateur, lui permet d’affirmer que sa condition d’esclave, qu’il raconte, ne suffit pas à le définir.

Toni Morrison, qui s’était penchée sur la façon dont la littérature américaine avait traité de l’esclavage, rappelait que « les controverses majeures sur la grandeur ou quasi-grandeur de Huckleberry Finn en tant que roman américain (ou même “mondial”) sont devenues des controverses parce qu’elles ont renoncé à examiner de près l’interdépendance de l’esclavage et de la liberté, le développement de Huck et la disponibilité de Jim et même l’incapacité de Mark Twain à continuer, à poursuivre son voyage en territoire libre. […] Huck n’a aucun moyen, étant donné les limites du roman, de devenir, en Amérique, sans Jim, un être humain doué de sens moral. Libérer Jim, le laisser entrer dans le fleuve Ohio et passer en territoire libre, serait abandonner toutes les prémisses du livre. Ni Huck, ni Mark Twain ne peuvent tolérer, en termes d’imagination, un Jim libre3 ».

Dans l’essai qu’elle a récemment publié, Laure Murat – qui enseignait, jusqu’à il y a peu, la littérature à l’université de Los Angeles – rappelait que depuis l’élection de Trump, « les demandes d’interdiction de certains titres dans les bibliothèques publiques ont atteint un niveau record4 », puisque leur augmentation en 2023 s’élevait à 92 %. Entre autres visés par cette censure, les livres qui abordent la question de la race ou de l’esclavage. Nul ne sait le sort qui sera réservé au James de Percival Everret et si les deux prix qui consacrent cette œuvre la protégeront suffisamment. Œuvre au surplus doublement subversive, puisque son auteur a non seulement imaginé de réécrire un grand classique de la littérature américaine, mais qu’il y donne en outre la parole à un esclave lettré, pour lequel la liberté passe par l’écriture !

  • 1. Percival Everett, Effacement [2001], trad. Anne-Laure Tissut, Arles, Actes Sud, coll. « Babel », 2006 ; et Châtiment [2021], trad. A.-L. Tissut, Arles, Actes Sud, coll. « Actes noirs », 2024.
  • 2. Très populaires aux États-Unis au xixe siècle, les minstrel shows rassemblaient le plus souvent des comiques, danseurs et chanteurs blancs déguisés et grimés en Noirs, dont l’objectif était de dénigrer et de se moquer des Noirs présentés comme des ignares non civilisés.
  • 3. Toni Morrison, Playing in the Dark [1992], trad. Pierre Alien, Paris, Christian Bourgois, 2007.
  • 4. Laure Murat, Toutes les époques sont dégueulasses. Ré(é)crire, sensibiliser, contextualiser, Lagrasse, Verdier, coll. « La petite jaune », 2025.
L’Olivier, 2025
288 p. 23,50 €