L’Amérique des laissés-pour-compte
Parti en reportage dans le Colorado pour comprendre les États-Unis de Trump, Ted Conover y trouve des Américains installés dans une immense prairie, ayant érigé l’autarcie en véritable mode d’existence.
Après la victoire en 2016 de Donald Trump qu’il pensait impossible, Ted Conover, grand spécialiste du journalisme d’immersion1, décida d’aller à la rencontre de ceux qui vivent loin des villes, persuadé que c’est au cœur des grands espaces, de la wilderness, que se déchiffre l’Amérique. La vallée de San Luis, au sud du Colorado, de la taille du New Jersey mais peuplée de seulement 50 000 habitants (dont 10 000 à Alamosa, principale ville de la région), constituait, à ses yeux, un lieu idéal pour comprendre comment Trump avait pu l’emporter. Elle est irriguée au sud par le Río Grande, les hivers y sont rudes et les étés torrides. Avec ses dunes et ses canyons, sa plaine qui s’étend à perte de vue jusqu’aux confins du Nouveau Mexique, bordée au loin de forêts et de montagnes avec leurs pics enneigés, San Luis offre un spectacle grandiose. « Les grands espaces de la vallée évoquent un Far West retrouvé, vertueux car dépeuplé, pur car débranché. » Dans les années 1970, des promoteurs s’avisèrent d’y acheter des hectares, de les diviser en de multiples lots (the flats) et de les mettre en vente pour quelques poignées de dollars, à grand renfort de publicité, en mettant en avant les attraits d’un retour à la nature sauvage. Le succès fut immédiat, mais de nombreuses personnes qui pensaient faire une bonne affaire déchantèrent en comprenant qu’aucun des lots n’était viabilisé, que les travaux de raccordement étaient extrêmement onéreux, les infrastructures inexistantes et l’accès aux écoles ou aux hôpitaux difficile. Ils ne tardèrent pas à revendre, souvent à perte, ce qu’ils venaient d’acquérir…
Dans ce que Conover qualifie de « havre pour presque fauchés », environ un millier de personnes, éparpillées dans l’immense « prairie », vivent le plus souvent dans une caravane, un cabanon rafistolé ou un vieux camping-car, et cultivent à l’entour quelques légumes et, pour beaucoup, du cannabis. Peu de clôtures ici : « Les terres non clôturées font partie de la grande beauté de la vallée. C’est aussi une partie de l’idée de l’Ouest. […] Les clôtures sont un affront au vagabond, au chasseur indigène et au cow-boy sans terre. » Il y a là des baroudeurs en quête d’une nouvelle vie, des fugitifs désireux de se faire oublier – les voisins, éloignés, sont peu intrusifs et les forces de l’ordre ne viennent que de temps à autre sanctionner ceux qui n’ont pas fait installer de fosse septique –, des survivalistes, des vétérans des guerres d’Irak et d’Afghanistan, et de jeunes toxicomanes2… La plupart sont des laissés-pour-compte. « Des personnes qui ont l’impression d’avoir été broyées et recrachées, ont délaissé voire combattu des institutions auxquelles elles ont appartenu toute leur vie, que ce soit l’entreprise, l’école ou l’Église. La prairie est leur sanctuaire et leur lieu d’exil. […] Leur conscience politique penche du côté trumpiste : anti-État, pro-armes, l’Amérique d’abord, l’autosuffisance érigée en modèle. » Lorsqu’il arrive, en 2017, dans la vallée pour entamer son enquête, Conover est fraîchement accueilli – « Si vous lisez ça, c’est que vous êtes à portée de tir ! », lit-il sur un écriteau accroché à la porte de la première cabane dont il tente de s’approcher. L’association d’entraide et d’accompagnement rural La Puente, dont il devient l’un des bénévoles, sera son sésame. Ses employés sillonnent la vallée, distribuent du bois, des draps, de la nourriture et des vêtements… L’hiver, lorsque la température tombe en dessous de – 20 °C, le siège de La Puente à Alamosa retrouve sa vocation première de refuge pour les sans-abri. On y sert des repas et ceux qui le veulent peuvent y dormir. On y fête Noël dans une effusion de réjouissances « comme une riposte délibérée à l’adversité ».
Si Ted Conover dresse avec une réelle empathie le portrait de ceux qu’il a croisés dans la vallée, il laisse sans réponse la question qui avait suscité son enquête. Le Colorado avait dans son ensemble donné ses voix à Hillary Clinton en 2016 et à Joe Biden en 2020 – à l’exception de six comtés ruraux de la vallée de San Luis, dont la population, majoritairement blanche (et celle-ci à moitié hispanique), dispose de revenus largement inférieurs aux revenus moyens du Colorado, où les votes étaient plus partagés entre les camps démocrate et républicain. Mais l’auteur n’évoque jamais le sujet avec ses interlocuteurs. Et les réactions des uns à l’assassinat de George Floyd et au mouvement Black Lives Matter – « Toutes les vies comptent, non ?, lui déclare-t-on. Les Noirs ne cherchent pas juste l’égalité, ils cherchent la supériorité. » – ou la conviction des autres que la défaite de Trump en 2020 est le résultat d’une fraude ou que la CIA est dirigée par le Vatican ne suscitent de sa part aucune investigation complémentaire ni aucun commentaire…
On regrettera que Ted Conover décrive aussi longuement sa « vie dans la prairie » chez Franck et Stacy Gruber, qui l’ont hébergé à son arrivée en 2017, puis dans la caravane dont il s’est porté acquéreur et où il fait l’expérience d’une vie de peu, avec des réveils en plein hiver sous le givre. Il reconnaît avoir été séduit par ce retour à la nature et à une vie « sauvage », au point de se porter finalement acquéreur d’une parcelle dans la vallée de San Luis où il dit venir de temps à autre pour échapper à la frénésie de sa vie new-yorkaise. Force est ainsi de s’interroger sur les limites du reportage en immersion quand l’auteur, à trop vouloir se mettre en scène, en vient à raconter des anecdotes choisies au hasard de ses rencontres, qui ne suffisent pas à faire comprendre un pays aussi vaste, complexe et fracturé que le sont les États-Unis.
- 1. Voir Ted Conover, Au fil du rail. L’Amérique des hobos [1984], trad. Anatole Pons, Paris, Éditions du sous-sol, 2016 ; Les Coyotes. Un périple au-delà des frontières avec les migrants clandestins [1987], trad. Morgane Saysana, Paris, Globe, 2015 ; « Pourquoi l’immersion ? », trad. A. Pons, Feuilleton, no 18, 2016 ; et Newjack. Dans la peau d’un gardien de prison [2000], trad. A. Pons, Paris, Éditions du sous-sol, 2018.
- 2. Ted Conover raconte comment, des années durant, le laboratoire McKesson a livré aux pharmacies des petites villes de la vallée de San Luis des opioïdes dans des quantités aussi importantes que celles livrées aux pharmacies des grandes métropoles.
Là où la terre ne vaut rien
Ted Conover
Trad. Anatole Pons