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Notes de lecture

ÉCONOME DE L’IMMATÉRIEL ET PSYCHOPOUVOIR

mai 2008

#Divers

Depuis ses premiers travaux au milieu des années 1990 sur la Technique et le temps, Bernard Stiegler avance sur plusieurs fronts : l’analyse des caractéristiques de l’époque postindustrielle et la misère symbolique qui les accompagne. Pour ce faire, il n’hésite pas à proposer des réflexions généalogiques et anthropologi­ques permettant d’observer notre histoire au long cours. C’est pourquoi, ce livre d’entretiens est une invitation à relire Max Weber et à comprendre le passage d’un monde où l’otium est l’espace même de la culture à un monde du negotium où la culture devient une industrie et l’objet d’un capitalisme qui joue sur la consommation plus qu’il ne mise sur la production. « Dans la période précapitaliste, dans l’Occident monothéiste, le crédit est religieux : tous les pouvoirs sont fondés sur un crédit religieux qui pose en principe qu’il y a une sphère transcendante qui ne peut faire l’objet de calculs. Or la sphère de la production est la sphère du calcul : c’est la sphère de ce que les Romains appellent le negotium, ce qui est de l’ordre du calcul. Le negotium (la calculable, les transactions, les marchés) est le contraire de la skholé (la culture) et de l’otium (l’incalculable), où l’on est dégagé des obligations de la vie quotidienne vouée à la satisfaction des besoins par la production des subsistances. » Sur le plan de l’analyse des techniques, dans le sillage de Leroi-Gourhan, Stiegler, qui fut le directeur de l’Ircam à Beaubourg, insiste sur deux points : d’une part, nous ne sommes pas rentrés dans un monde post­industriel mais dans un monde hyper- industriel dans la mesure où le numérique et les nouvelles technologies relèvent de la matière (le silicium de la microphysique) et non pas de l’immatériel comme on l’affirme à satiété ; et d’autre part les nouvelles technologies (les TIC, les technologies de l’information et de la communication) modifient radicalement les rapports du réel et du possible. Pour un penseur classique, le possible est une modalité du réel alors qu’aujourd’hui c’est le réel qui est devenu une modalité du possible dans un contexte où le numérique correspond à un déchaînement illimité des possibles. Renvoyant à la notion de « système technique » chère à l’historien Bertrand Gille, Stiegler compare les possibilités d’innovation de la première révolution industrielle (la thermodynamique renvoie aux limites de la machine à vapeur rentable entre 5 et 5 000 chevaux) et les capacités de mémoire des supports de silicium qui, doublant tous les dix-huit mois, dynamisent très rapidement (voir la fameuse « loi de Moore » de 1947) la recherche en nanophysique, biotechnologie et technologie cognitive. C’est en raison même de ce déchaînement matériel qui se traduit par une fragilisation de la relation au réel (voir la crise des subprimes qui est une perte du rapport aux fondamentaux) que Stiegler évoque la désymbolisation du monde (pas de crédit, pas de confiance autre que celle que l’on met dans le calcul) et s’inquiète de recréer une culture de l’attention (au réel). Si l’auteur n’échappe pas toujours à une rhétorique de la catastrophe alors qu’il en appelle à un retour de la libido (non sans écho à J.-F. Lyotard) dans sa signification freudienne et à l’infinité de l’esprit, il est l’un des rares auteurs à faire comprendre ce qui définit le monde hyperindustriel et à voir ses conséquences sur le plan éducatif et culturel.
O. M.

Mille et une nuits, 2008
144 p. 17 €