Quand les travailleurs sabotaient. France, États-Unis (1897-1918) de Dominique Pinsolle


Au-delà de son sujet, le sabotage ouvrier dont le chat noir est l’emblème, la dimension la plus originale du livre est son écriture. Contre une certaine « histoire politique » qui nous avait habitués à une échelle nationale où tout document concourait à la démonstration de la thèse posée au départ, renforcée par un découpage en périodes, le livre de Dominique Pinsolle nous emporte dans l’immensité et la diversité de minuscules données fournies par l’océan des sources, dont l’énorme flot des articles de journaux tant français qu’américains. Aux habituelles archives policières et judiciaires s’ajoutent des articles de journaux et de la presse syndicale. Ce n’est donc qu’après coup que le lecteur comprend où l’auteur et/ou les événements l’ont conduit : au procès de Chicago de 1918 qui assimile le sabotage à la trahison.

Cette forme d’action ouvrière proposée en France par la Confédération générale du travail (CGT) de 1897, incarnée par la fameuse brochure d’Émile Pouget, fut copiée aux États-Unis entre 1910 et 1918, alors qu’elle s’était éteinte en France. Durant cette courte période (1897-1918), dans les deux pays naissent des propositions identiques, le sabotage nécessaire pour des raisons fort dissemblables, la recherche du succès des revendications, de nouvelles formes d’action, l’affirmation de positions politiques, la réponse à des demandes, le refus de certaines pratiques… L’hétérogénéité de ces voies nous fait accéder à la complexité du réel.

Le livre présente en particulier les difficultés d’utilisation de la presse pour accéder à la connaissance de la réalité. Aussi, Dominique Pinsolle utilise un recours qu’avait mis au jour l’anthropologue Gérard Althabe dans ses Fleurs du Congo (Maspero, 1972) : le militant utilise les mêmes catégories que le dirigeant. Seuls les objets et l’échelle dont chacun parle séparent leurs discours et le sens qu’ils donnent aux mêmes expressions. Il est donc possible de circuler de l’un à l’autre, mais le chercheur doit chaque fois contextualiser leurs propos.

Le livre se termine sur un terrain moins mouvant, le procès en trahison des syndicalistes qui prônaient le sabotage à Chicago en 1918, retrouvant les sources utilisées avec tant de succès par les historiens, de Le Roy Ladurie à Ginzburg, qui ont le privilège de faire se rencontrer des positions différentes dans un cadre préétabli où chacun suit des intérêts faciles à comprendre.

Le livre de Dominique Pinsolle examine ainsi la diversité des miaulements du « chat noir », signe et symbole du sabotage, et particulièrement son curieux passage de la France aux États-Unis. Les mêmes mots peuvent se réaliser sous des formes fort diverses en s’inscrivant dans des contextes différents, un « branchement » comme le désigne Jean-Loup Amselle.

Cette attention au langage qui invoque Michel de Certeau serait-elle le retour de cet autre « chat noir » qui reviendrait d’Amérique, la recherche des informations issues de l’écriture ? Avons-nous échangé le chat contre Hayden White, historien décrié du « tournant langagier » ? Avec discrétion, le livre de Dominique Pinsolle cherche des preuves de ses affirmations dans les jeux de langage que nous présentent les multiples documents utilisés.

Agone, 2024
480 p. 25 €