La narration sous la dir. de Luca Greco


Voilà un livre qui nous mène au cœur des sciences sociales les plus novatrices, même s’il poursuit la tradition des analyses de conversations. Déjà, avec Alessandro Duranti et son « ethnopragmatique »1, elles avaient utilisé la pragmatique du langage pour accéder à la connaissance des contextes dans lesquels se déploient les paroles enregistrées. Mais, œuvre de linguistes, ce nouveau livre dirigé par Luca Greco accueille un nouvel arrivant, le « tournant narratif » qui, lui, s’occupe des formes et des utilisations de récits, ainsi que Louis Marin l’avait déjà présenté : « procédés rhétoriques, opérations argumentatives, tactiques dialogiques visant à persuader l’autre, à manipuler l’auditeur, à le réduire au silence ou à le faire croire2 ».

Que l’examen de situations concrètes permette de fourbir des instruments d’analyse, la richesse du livre le démontre. Mais ces armes ne seraient-elles destinées qu’aux autres, en particulier aux anthropologues, ou se suffiraient-elles à elles-mêmes ? L’examen du langage est-il un objet ou un moyen ? Anthropologue, je vais pour ma part chercher dans ce livre de nouveaux instruments d’analyse que j’utiliserai pour mieux comprendre ce que me disent (et me cachent) mes locuteurs. En effet, souvent, mes enquêtes se heurtent à la force de la narration. Cette dernière provient de plusieurs causes, sa capacité à fabriquer des micro-entités, à s’inscrire dans des situations qui rompent avec les totalités, ce qui leur permet de ne pas s’éloigner des pratiques. Trop souvent, les sciences sociales se complaisent dans les généralités et les catégories gigantesques, radicalement refusées ici. Au contraire, les travaux présentés résultent d’enquêtes et portent donc sur des objets tangibles saisis à l’échelle ordinaire. Une deuxième cause de la force de la narration repose sur le point de vue adopté. Quand Louis Marin nous disait que « le récit est un piège », il examinait plusieurs textes littéraires de La Fontaine à Perrault, d’en haut et de l’extérieur. Au contraire, nos chercheurs considèrent les paroles d’en bas, à une échelle réduite, installant ainsi une passerelle vers l’anthropologie dont les enquêtes s’inscrivent dans les mêmes frontières.

Le livre présente aussi un aspect essentiel mais toujours oublié dans l’examen de nos dialogues, faute d’instruments pour les appréhender, ce que Jakez Aymonino appelle « la musique des mots ». Il désigne par cette expression la prise en compte du rythme, du son, du ton, du phrasé et des silences qui organisent nos conversations et auxquels il est possible de trouver un sens. Ces informations étrangères aux idées ou aux descriptions, pourtant essentielles dans les relations sociales, n’étaient jamais pris en compte dans nos analyses. Avec ce livre, nous voilà désormais installés à l’entrée d’un continent entier à découvrir, celui des sons et des formes qui nous sont présentées. Il ne s’agit évidemment plus des seuls phonèmes stéréotypés des langues de l’antique linguistique, mais du rythme et du ton, de leurs continuités, de leurs ruptures et de toutes les nuances mises en œuvre qu’il devient désormais indispensable de détecter. L’avenir des sciences sociales appartiendrait-il aux musiciens ?

Enfin, le livre porte sur l’utilisation des instruments ainsi élaborés. S’ils sont destinés à mieux connaître les conduites des locuteurs, ils doivent aussi proposer des éléments de justification des affirmations présentées. Or nous savons la faiblesse des « preuves narratives », qui s’imposent non par leur véracité mais par la cohérence qu’elles invoquent et dont elles tirent leur autorité. Cependant, elles s’opposent aux « preuves historiques » qui, fragmentées, peuvent être critiquées et hiérarchisées de la plus assurée à la plus discutable, et mettent le lecteur en position d’en apprécier les qualités. Or ces narrations qui insistent sur les premières le feraient-elles au détriment des secondes ? Il me semble voir là, une fragilité dont il faut se préoccuper.

La diversité des dix chapitres établit un dialogue entre eux. Ainsi, alors que le lecteur ne peut que faire des réserves à l’égard de certains qui observent les locuteurs « comme des fourmis », comment ne pas tenir compte de l’inéluctable présence du chercheur qui, inévitablement, participe aux échanges langagiers et suscite nécessairement des réactions et influence les propos tenus ? Un autre chapitre répond à cette question, car il reprend les habituelles réponses à ces obstacles. Il s’aligne sur la tradition anthropologique qui résout la difficulté en faisant verbaliser par l’acteur lui-même la situation qu’il a vécue. C’est ce que Gérard Althabe appelle la « conscience verbale », « effort que font les villageois pour donner à leur situation une expression verbale3 ». Il ne me semble pas possible d’occulter la présence de l’enquêteur dans l’analyse des conversations, aussi discrète et passive soit-elle. Même muette, sa présence, ne serait-ce que par l’intermédiaire d’une machine, enregistreur de son et/ou d’image, modifie les relations et donc les propos. Nous savons depuis les quanta que « l’observation modifie l’objet observé » et que le seul moyen de sortir de cette contrainte est de l’intégrer dans le processus de recherche, d’impliquer le chercheur.

Mais il me semble qu’il reste cependant une faiblesse à une partie de ces travaux, l’oubli de l’anthropologie critique. Ni Bertrand Masquelier ni Éric Chauvier et bien d’autres ne sont invoqués, alors qu’ils s’inscrivent en France dans le courant de l’anthropologie linguistique, bien éloignée il est vrai de l’image que donne actuellement les médias de l’anthropologie avec le retour de l’animisme et du folklore. Conséquence de la nécessaire séparation des disciplines, ces limites réclament désormais la perpétuation de relations plus étroites autour des questions que soulève le beau livre de Luca Greco. Comme la langue reste le vecteur de toute communication, qu’elle soit ordinaire et/ou scientifique, cette fois encore, l’anthropologie va chercher dans la linguistique du moment ce qu’elle doit faire.

  • 1. Alessandro Duranti, From Grammar to Politics: Linguistic Anthropology in a Western Samoan Village, Berkeley et Los Angeles (CA), University of California Press, 1994. Voir Bernard Traimond, Qu’est-ce que l’ethnopragmatique ?, Bordeaux, Presses universitaires de Bordeaux, coll. « Études culturelles », 2016.
  • 2. Louis Marin, Le récit est un piège, Paris, Minuit, coll. « Critique », 1978.
  • 3. Gérard Althabe, Oppression et libération dans l’imaginaire [1969], Paris, La Découverte, 1982, p. 296. Voir B. Traimond, « L’écriture de Gérard Althabe », Autrepart, no 34, 2005, p. 93-116.
Du discours à la multimodalité, Lambert-Lucas, 2025
280 p. 34 €