Tu cherches quoi ? d’Adrien Le Bot
Le livre d’Adrien Le Bot présente la face éditoriale de ses recherches sur les lieux de drague en milieu rural, effectuées pour sa thèse d’architecture sous la direction de l’anthropologue Éric Chauvier. Au-delà des résultats – nécessairement surprenants – il nous propose de nouvelles façons de donner à voir les résultats d’une enquête anthropologique exigeante.
Il a donc choisi de prendre l’apparence des romans par lettres, où le lecteur accède au dialogue entre les deux destinataires. Si le regard reste le même, ici, l’auteur change chaque fois, alors que le lecteur continue à essayer de comprendre les logiques de ces différents récits, tous écrits à la première personne. Ces multiples témoignages suivent un ordre organisé par des lettres, certainement les initiales des locuteurs, qui ne permettent pas de les compter rapidement. Cet ordre et ce compte présumés restent inaccessibles tout comme les situations que dit montrer cette succession de courts textes qui proposent comme tout écrit une image de la réalité, faute de nous y faire accéder.
Commençons par examiner la subtile poétique utilisée, « diégétique » diraient les littéraires. Aussi divers soient-ils, tous les textes utilisent le « je » qui pose un point de vue, interne, et un statut, le témoignage, et donc une échelle « ordinaire ». Mais ce « je », tel un personnage de Pirandello, est « dix », « cent »… autant de situations différentes, singulières, mais réunis par un seul objectif, accéder par le discours aux représentations de lieux de rencontres homosexuelles et à leur mode d’emploi. Le point de vue adopté reste toujours celui de l’acteur mais comme celui-ci change chaque fois, cela conduit à un certain dialogue entre eux : ainsi les « vieux » si décriés au début du livre par les uns, prennent la parole à la fin et montrent alors un meilleur jour… Peut-être la seule progression dramatique du livre repose-t-elle sur les dévoilements successifs des pratiques et des personnes chaque fois différentes.
Les informations accumulées ne doivent rien au glanage hasardeux de tout ce qui peut servir à conforter le propos de l’auteur, comme le font si mal ce que Roger Chartier appelait « les essais à la française ». Au contraire, la contingence des données présentées ne résulte que des conditions de l’enquête auxquelles accède le lecteur, qui connaît toujours le contexte de leur expression qui fournit les moyens de leur critique. Les locuteurs peuvent aussi se taire ou mentir mais chacune de ces postures propose des informations supplémentaires en dévoilant les causes de ces attitudes.
Ces textes successifs répondent à la même question, pourquoi « je » viens dans ces lieux et que s’y passe-t-il ? Chaque texte, nécessairement singulier, répond à sa façon aux mêmes questions en précisant souvent la profession du locuteur, le contexte de ses visites et leur fréquence. Ces nombreux témoignages nous font accéder à un monde méconnu, étrange, exotique. Outre la spécificité des lieux et des conduites, surgissent nécessairement des valeurs singulières (par exemple, la taille du phallus, mot jamais utilisé) ou un vocabulaire particulier dont les définitions ne se trouvent pas dans le dictionnaire, seulement sur Internet, auquel j’ai dû avoir recours plusieurs fois.
Voici une recherche particulièrement sophistiquée qui échappe à toute norme académique par le sujet, mais surtout par la forme. Pas de démonstration mais présentation de situations successives, pas de « psychologie » mais récits d’expériences, pas de bibliographie, pas de lexique même s’il manque. Au contraire, présentation minutieuse de situations successives mais davantage suggérées que décrites. Comme pour rassurer le lecteur sur son éloignement de l’académisme, rien n’est dit sur les modalités de l’enquête, informations que l’auteur doit réserver à sa thèse ; nous n’avons que les résultats des recherches mais présentées de façon allusive, pleine de sous-entendus. Cela donne l’impression d’un monde très organisé, dans lequel chacun trouve sa place selon ses goûts spécifiques. Mais ces textes dévoilent certaines croyances qui méritent d’être précisées, comme une certaine vision de la campagne où les « forêts » se présentent comme des lieux isolés, marginaux et particuliers, dans lesquels l’accès ne peut être obtenu que par une double effraction qui résulte de transgressions dans les pratiques mais aussi dans les lieux de sociabilité. Ce sont des mondes étrangers, non des endroits connus, bien que fréquentés.
Le livre pose de façon aiguë la question de la place de la fiction dans les études anthropologiques, question déjà abordée entre autres dans Terrains d’écrivains sous la direction d’Alban Bensa et François Pouillon (Anacharsis, 2012) et dans un récent colloque organisé à Montpellier par Yann Beldame et Éric Perera en voie de publication, parmi beaucoup d’autres. Dans un entretien, Le Bot dit avoir « inventé des figures qui troublent une recherche qui, sinon, aurait versé dans l’académisme1 ». Mais est-ce si différent de ce qu’a osé Colette Milhé quand elle nous donnait à lire les pensées de son interlocuteur Alecks dans Le Mystère de la cagoule. Enquête bolivienne (Anacharsis, 2020) ? Est-ce si différent des interprétations d’une situation ou d’un propos que nous présentons aux lecteurs ? Tout comme Le Bot ou Milhé, nous pouvons franchir facilement le mur de la fiction, en particulier par l’usage de la première personne. En effet, ce procédé crée l’autorité de l’effet « j’y étais » dont parle Clifford Geertz. Mais si Colette Milhé éprouve le besoin de justifier le franchissement « de la frontière qui divise récit d’enquête de récit fictif », Le Bot ne s’en préoccupe pas, tant l’usage de la première personne réunit sans difficulté les diverses formes de textes.
Cet évident crédit que Le Bot va chercher dans l’écriture ne lui suffit pourtant pas. Il le renforce par son sujet d’enquête mais aussi par l’insolite des remarques de ses locuteurs, tellement singulières qu’elles n’auraient pu être imaginées par le lecteur et souvent fort paradoxales : untel passe « entre deux chantiers », un autre après avoir fait « de belles ventes »… On pourrait peut-être y voir une nouvelle forme de ce que Barthes appelait « l’effet de réel », accumulation de détails inutiles qui met les choses sous les yeux du lecteur. En l’occurrence, ces minuscules informations superflues servent, en outre, à authentifier le témoignage.
Peut-être que ce petit livre tire surtout son originalité du type d’anthropologie qu’il propose. Nous sommes loin du folklore, des mythes ou autres structures, des binarismes de tout ordre qui autorisent des échelles et des catégories gigantesques. Aussi sophistiquée soit sa présentation, il s’agit d’un compte rendu d’enquête qui incarne une anthropologie telle que la définissait Gérard Althabe : « connaissance de l’intérieur d’un monde social saisi à l’échelle microscopique ».
- 1. Gérard Lefort, « Avec Tu cherches quoi ?, Adrien Le Bot cartographie les désirs », Les Inrocks, 22 août 2025.