Le Cicerone. Guide du plaisir esthétique dans les œuvres d'art d'Italie, de Jacob Burckhardt


Le Cicerone de Jacob Burckhardt, paru en 1855, est un ouvrage inclassable : ni guide touristique, ni traité d’histoire de l’art, il constitue plutôt le récit d’un voyage en Italie. En quoi un tel récit peut-il nous intéresser aujourd’hui ? Il s’agit en effet de notes de voyages, de cahiers rédigés à la hâte sans beaucoup de recherche. Cet ouvrage comporte des jugements parfois arbitraires et des approximations, ce qui explique d’ailleurs qu’il ait été révisé et complété par Wilhelm Bode, grand historien d’art allemand, peu de temps après sa première parution. L’édition de 1884 rendait pourtant le livre méconnaissable et en trahissait la signification fondamentale.

C’est cette signification que le philo­sophe Jean-Louis Poirier restitue avec bonheur dans cette première traduction française du texte original. Ce Guide du plaisir esthétique dans les œuvres d’art d’Italie nous convie ainsi au récit authentique d’une expérience de l’art. Il s’attache à exprimer ce qu’est le plaisir esthétique, dans la perspective kantienne d’un jugement de goût fondé sur le libre jeu de l’imagination et de l’entendement. Ce plaisir, Burckhardt cherche à en approfondir le sens à travers d’innombrables descriptions d’œuvres d’art, laissant parler sa sensibilité et nous invitant ainsi à le rejoindre au sein d’un «  sens commun esthétique  ».

Le plan de l’ouvrage suit un schéma hégélien, traitant de l’architecture, de la sculpture et enfin de la peinture. Cependant, réfractaire à tout esprit de système, Burckhardt, à l’intérieur de ces parties, passe librement d’un lieu à un autre et d’une œuvre à une autre, suivant un itinéraire qui est davantage de l’ordre du voyage. Comme ­l’explique Jean-Louis Poirier dans son introduction, l’ambition de Burckhardt est une «  ambition de modestie  », ce que reflète d’ailleurs le titre de l’ouvrage : «  Le mot Cicerone désignait […] ces guides improvisés, étudiants attardés plus ou moins instruits d’antiquités, qui conduisaient, moyennant finances, les voyageurs au milieu des ruines.  »

L’expérience esthétique vers laquelle nous guide ainsi Burckhardt s’inscrit dans un territoire, l’Italie, qui n’est pas à l’époque une catégorie politique, mais qui est pour lui, comme elle l’était pour Stendhal, une catégorie littéraire et artistique, une idéalité. Certaines de ses descriptions sont remarquables, notamment celles concernant les sculp­tures de Michel-Ange, où il perçoit la liberté d’un génie qui s’émancipe de la tradition pour «  représenter tous les aspects fugitifs de la vie et la figure humaine, surtout le nu, dans toutes les actions compatibles avec les lois du style, en tirant ces représentations de son propre fonds  ». Il décrit aussi admirablement les œuvres de Raphaël, modèle d’équilibre et de mesure, notamment ses représentations de la Vierge où ­s’exprime un idéal féminin de beauté, sans souci que l’on y reconnaisse la mère de Dieu.

Sans viser l’exhaustivité, Burckhardt ne décrit que les œuvres d’art qu’il a réellement contemplées. Il cherche avec beaucoup d’honnêteté à faire partager le plaisir esthétique qu’il a éprouvé. Non systématique, son approche n’est pas davantage historique. Les œuvres elles-mêmes sont au centre de sa réflexion et le contexte historique n’est là que pour éclairer et enrichir une expérience fondée d’abord sur une rencontre singulière. Chaque artiste est envisagé à travers ses œuvres comme celui qui apporte quelque chose de nouveau et d’irremplaçable. Analysant la célèbre représentation du doigt de Dieu sur le plafond de la chapelle Sixtine, Burckhardt voit ainsi en Michel-Ange «  le premier artiste à concevoir la création du Monde non comme une parole accompagnée par l’acte de bénir, mais comme un même mouvement  ». Et le sculpteur parvient à transformer le suprasensible en un moment sensible parfaitement clair et plein de sens, inspirant tout l’art des générations suivantes.

Burckhardt pense l’artiste comme un homme qui échappe à son temps tout en s’inscrivant à l’origine de nouvelles visions et traditions. Hommage aux œuvres d’art et aux artistes en Italie, son ouvrage nous rappelle aussi que l’expérience esthétique n’est pas affaire d’érudition mais qu’elle est avant tout une rencontre. Comme toute rencontre, elle est unique mais son sens peut être partagé et c’est à un tel partage que nous convie ce livre.

Klincksieck, 2018
1088 p. 35 €