La question juive des modernes. Philosophie de l’émancipation
Écrit au cours d’une « période de dégradation », ce livre constitue un exercice de philosophie politique. Il soulève la question : que suis-je ? Et pose le problème de l’« institution sociale de l’individualité en contexte démocratique européen[1] ». Y répondre requiert d’articuler de manière originale le problème juif et la modernité européenne, entendue comme un projet d’émancipation : « La liberté, également distribuée dans l’ensemble des sphères de vie que subsume un État libre. » Cette articulation passe par une « constellation » de portraits : Joseph Salvador, Heinrich Heine, Émile Benveniste, Leo Strauss, Émile Durkheim, Marc Bloch, Bernard Lazare. Irréductibles à une communauté, ils dessinent toutefois une expérience sociopolitique singulière. Le livre trouve ainsi son point de départ dans une énigme : dans les conditions de la modernité européenne, les juifs se sont émancipés, ils ont donc été reconnus comme citoyens égaux indépendamment de leurs sphères d’appartenances, et pourtant, « les juifs sont demeurés juifs » – non par un caractère propre, mais par « un dérèglement de la différenciation démocratique elle-même ». Bernard Lazare a lu dans la figure de Job « le secret traditionnel d’une politique moderne des juifs », donc une explication de ce dérèglement. Ce secret est traditionnel, mais d’une tradition reprise depuis le présent de l’antisémitisme (Lazare écrit au moment de l’affaire Dreyfus) : il est celui de l’« éternelle persécution ». L’injustice que tous connaissent, l’exploitation capitaliste, doit ainsi être ramenée à sa contingence historique, à son déplacement et son occultation par l’antisémitisme, à la fois « exutoire » et « écran ». À travers la lecture de ces différents juifs émancipés se dégage un enseignement pour la philosophie politique moderne : « L’histoire de l’émancipation fait partie de l’émancipation », autrement dit, « l’individu n’existe que qualifié, quand bien même il est émancipé ».
J. C.
[1] - De ce point de vue, Bruno Karsenti applique aux sujets juifs modernes le détour par les sciences sociales dont il a démontré l’importance dans D’une philosophie à l’autre. Les sciences sociales et la politique des modernes, Paris, Gallimard, 2013.