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Social-démocratie par gros temps

En échouant à formuler une conception partagée de la justice, le libéralisme est entré en crise. Il en résulte une nouvelle polarisation politique entre d’un côté le nationalisme réactionnaire, et de l’autre un social-libéralisme et un populisme antilibéral, de l’autre. Or la gauche doit critiquer les injustices de tout type.


Les difficultés qu’éprouve la gauche à se constituer autour d’un centre de gravité social-démocrate fort et consistant ne datent pas d’hier. Elles naissent sur la lancée de la mutation du socialisme en parti de masse, avec la querelle du révisionnisme au début du xxe siècle en Allemagne, où s’affrontèrent activistes révolutionnaires, marxistes orthodoxes et socialistes « gradualistes ». Dès le départ, elles tiennent au soupçon que la dénomination de « social-démocratie » ne convienne, au sens strict, qu’à un réformisme enclin au compromis de classe, modéré dans ses moyens comme dans ses buts, réticent à aller jusqu’au bout de ce qu’implique la transformation des sociétés modernes, du moment qu’on les reconnaît, comme le veut le marxisme, frappées d’une injustice qui leur est structurelle.

Avec l’effondrement du « socialisme réel » à la fin des années 1980, on aurait pu s’attendre à ce que ce soupçon soit levé et que les questions natives de la social-démocratie – celles de la place et du sens conféré à la lutte des classes, à la démocratie comme régime de représentation et au dépassement du capitalisme – soient mises à plat et plus librement reprises. Il n’en fut rien : le soupçon persista, alimenté seulement d’une autre manière. C’est alors la domination sans partage du libéralisme qui accrédita l’idée que son contrepoint ne pouvait passer que par une stratégie de rupture, au regard de laquelle la position social-démocrate apparaissait de nouveau comme une solution faible. Certes, de l’eau avait coulé sous les ponts. Quant à nommer expressément cette stratégie « révolutionnaire », on s’y risquait rarement. Mais raturer expressément le mot, dire ce qu’on faisait en le raturant, n’était guère plus fréquent. On sentait que reprendre le problème de la transformation sociale et politique progressive en direction du socialisme était plus que jamais indexé à un complet changement de regard sur le récit que le bloc libéral s’efforçait d’imposer quant au sens réputé inéluctable de l’évolution historique.

L’effondrement du libéralisme

On n’en est plus là aujourd’hui. Car c’est cette fois le libéralisme qui en est arrivé à un stade critique, d’une gravité qu’on n’attendait pas. L’histoire des xixe et xxe siècles nous l’a enseigné : l’effondrement du libéralisme n’est jamais une bonne nouvelle. Il ne l’est pas pour le progressisme en général, ni pour la gauche en particulier. La raison à cela est simple, mais elle mérite d’être explicitée.

La dynamique qui porte le libéralisme, qu’on la considère sous l’angle politique ou économique, témoigne d’une poussée où s’expriment adéquatement les tendances profondes de la modernité : le libre déploiement des activités, leur différenciation et leur composition en un système de relations où la satisfaction des intérêts se trouverait assurée, et avec elle l’élévation de la prospérité générale ; le sens toujours plus affirmé des droits individuels égaux et du respect qui leur est dû ; et enfin l’ouverture requise des États ainsi formés à de nouveaux entrants et au tissage de nouvelles relations, que ce soit par l’extension des droits, par l’élargissement de leurs sujets d’attribution (qu’il s’agisse de groupes ou d’individus), ou par l’approfondissement des relations de coopération et d’échanges à l’extérieur avec d’autres États supposément guidés par les mêmes tendances, sur fond de paix internationale garantie.

Entre les dimensions politique et économique de cette poussée, la tension est néanmoins forte. Elle constitue la contradiction interne au libéralisme, que les réactions qu’il déclenche ne manquent pas de souligner : ne pas être en mesure de forger par lui-même l’idée de société juste dont il projette la représentation. Cette contradiction libérale peut être marquée de différentes manières : par l’opposition entre droit formel et droit réel, par la dénonciation de la logique de marché, de l’accumulation capitaliste, de l’impérialisme et de l’exploitation coloniale et postcoloniale qui en sont les corrélats, ou encore en dégageant les solidarités réelles (sous quelque manière qu’on les conçoive, en termes de nation, de classe, de groupement professionnel ou d’appartenance ethnoculturelle) que l’ouverture libérale remet inévitablement en cause. Dans ce diagramme prennent place les réactions conservatrices et socialistes, considérées dans la pluralité de leurs versions.

En chaque cas, il y va de la récusation que le libéralisme soit à même d’ordonner les rapports sociaux et d’inspirer légitimement les lois et les orientations politiques, que ce soit quant à la politique intérieure des États ou quant aux relations qu’ils nouent entre eux. Les stratégies conservatrice et socialiste n’en sont pas moins à l’opposé l’une de l’autre. Elles se distinguent avant tout par l’attitude qu’elles prennent face au mouvement moderne que le libéralisme entend incarner : freiné et contrecarré dans le premier cas, il est critiqué de l’intérieur et poussé dans une autre direction dans le second cas, de telle sorte que du point de vue socialiste, c’est une autre modernité qui se dessine, d’une justice plus haute1. Quoi qu’il en soit, les trois idéologies forment un triangle instable et insécable à la fois. Les différentes situations historiques se distinguent, soit par les dominantes qui s’impriment à l’intérieur de ce triangle, c’est-à-dire par la capacité de telle ou telle tendance ou contre-tendance à s’imposer sur les deux autres, soit, en d’autres périodes, par la formation de brouillages et de mixtes, une tendance se laissant gagner par une logique qui lui est extrinsèque.

Mais il est encore une extrémité que la modernité rend possible. C’est l’éclatement pur et simple de la contradiction libérale, avec ses conséquences sur le libéralisme même. C’est le moment où celui-ci assume sa propre contradiction et ne s’efforce même plus de la surmonter. Le libéralisme comporte en effet ce risque. Il le rend tangible lorsqu’il échoue radicalement à rendre acceptable sa capacité à constituer le fondement normatif des sociétés politiques en tant que totalités articulées, chacune en elle-même et toutes dans leurs relations, autour d’une conception partagée de la justice. Cette zone d’effondrement a été atteinte à plusieurs reprises au cours de l’histoire, signalant chaque fois des bouleversements majeurs, dans des contextes où les deux courants rivaux, le socialisme et le conservatisme, se trouvaient dans des positions plus ou moins favorables pour armer leur réaction et venir occuper le vide ainsi créé. De même, les raisons de ces crises aiguës du libéralisme furent multiples, liées aux évolutions sociales internes aux différents États, aux changements des rapports entre les classes porteuses des idéologies en opposition, aussi bien qu’aux variations des rapports interétatiques et aux conflits géopolitiques dans lesquels ces États étaient plongés.

On voit mieux sous ce prisme ce qui distingue la période que nous vivons. Elle témoigne d’une modalité particulière de l’effondrement libéral, à la suite des crises mondiales qui se sont succédé en rang serré depuis 2008, et qui ont pris des tournures économiques aussi bien que politiques et géopolitiques. Cette modalité, ce n’est pas seulement l’échec avéré du libéralisme – décliné en néolibéralisme à travers la financiarisation de l’économie et la mutation des États en acteurs qui lui sont subordonnés – à honorer la prétention, dont il ne peut pourtant se départir, à composer logique de marché et intégration sociale. C’est aussi la forme extrême qu’a prise cet échec, au terme duquel le libéralisme s’est affiché comme un « au-delà de la politique », soustrait délibérément au débat idéologique.

Apparue dans de nombreux pays d’Europe depuis le milieu des années 2010, cette mutation a connu en France une illustration particulièrement claire, triomphante au milieu de la décennie, en voie d’épuisement aujourd’hui, mais reconduite par inertie au sein d’un jeu politique de plus en plus bloqué. Elle se condense dans l’émergence d’un parti réputé « central », au sens où il serait apte, à la faveur du point d’équilibre fictif qu’il vient occuper, à mettre un terme au conflit idéologique structurant l’ensemble du débat.

En fait, il n’en est rien. Ce parti n’incarne que le libéralisme parvenu au sommet de sa crise, qu’il recouvre en la perpétuant. Il tourne le dos à ce qui le justifie en tant que tendance idéologique au sens strict, c’est-à-dire déroge résolument aux exigences de formulation de la justice commune et des idéaux modernes. Pour cela, il réduit pragmatiquement l’action politique et la régulation des problèmes sociaux (dans le travail, la santé, l’éducation, les questions environnementales, les rapports entre groupes d’appartenance, la reconnaissance des identités…) à des questions techniques ponctuelles, avec pour seul aiguillon l’application des lois du marché. Mais en procédant ainsi, le libéralisme ne fait que révéler son propre effondrement, où s’expriment en toutes lettres, non seulement l’inaptitude, mais aussi le renoncement de ce courant à représenter un idéal politique nouant les unes aux autres les lignes constitutives des sociétés modernes, à la fois en matière d’individualisation, de différenciation et d’intégration. C’est pourquoi il s’épuise de lui-même – non sans laisser derrière lui un paysage dévasté.

Nationalisme réactionnaire et désorientation du socialisme

L’effet direct de cette stratégie de sortie de la triangulation idéologique moderne est l’apparition d’une nouvelle polarisation. L’opposition des deux réactions socialistes et conservatrices s’en trouve en effet aiguisée, mais avec pour conséquence leur altération respective. Puisqu’elles ne trouvent pas face à elles de poussée libérale suffisamment consistante pour que leurs contre-idéaux se construisent, elles se voient en effet assignées à reproduire, chacune à l’intérieur de soi, les motifs mêmes auxquels leurs principes ont vocation à s’opposer.

C’est ainsi que le nationalisme réactionnaire, enraciné dans le conservatisme, a créé au cours de la dernière décennie sa propre version du libéralisme, qui n’a plus rien de libéral au sens classique, puisqu’il est reformulé en national-libéralisme. Celui-ci revient, au nom des droits pris en un sens strictement individualiste et réduits aux privilèges des membres des classes dominantes, à écraser les classes défavorisées à l’intérieur des États, à détruire les services publics et les politiques sociales, à justifier de plus en plus ouvertement des politiques discriminatoires et à développer une guerre économique mêlant protectionnisme et stratégies d’hégémonie ciblée dans l’ordre de la politique extérieure. On peut considérer que le Make America Great Again (MAGA) en a été dans la période récente le parfait résumé : « encore », « à nouveau », la nation américaine sera « grande », si elle endosse un libéralisme enfin affranchi de ses freins juridiques et moraux à l’intérieur comme à l’extérieur, à l’opposé des principes du libéralisme classique formulés en termes de promotion égalitaire et de garantie des droits. Dans ces conditions, on aboutit à ce paradoxe que c’est la rétrogradation qui se mue en projection d’un nouvel avenir.

La même situation d’effondrement du libéralisme a conduit, au cours de cette période, à la désorientation complète du socialisme. Elle s’est manifestée de deux manières.

D’un côté, le socialisme a été amené à compenser le libéralisme au lieu même de sa défaillance, lui conférant l’expression politique dont ses tenants politiques déclarés s’affranchissaient de plus en plus. Il en a résulté une absolutisation des droits individuels, décrochés des dispositifs sociaux qui les rendent possibles, et donc sans que leur articulation aux droits sociaux ne soit plus centrale, comme c’est le cas dans le socialisme classique. Plus fondamentalement, l’analyse a été délaissée des nouveaux idéaux de justice qui apparaissent à travers la différenciation des activités et la construction de nouvelles formes de solidarités – fondée sur une analyse des interdépendances en train d’apparaître, lesquelles depuis deux décennies, passent prioritairement par la prise en compte des questions écologiques. Une forme de social-libéralisme s’est développée de cette manière, où les arguments proprement socialistes et écologiques (dont la corrélation s’est faite toujours plus évidente) n’ont cessé de s’affaiblir. Ce socialisme qui n’en était plus un s’est réduit pour finir à ne plus être que le milieu d’incubation impuissant de la dépolitisation libérale endossée par le nouveau centre.

À cette évolution a répondu un contre-mouvement interne à la gauche. Les forces vives de la réaction socialiste étant contraintes de se déplacer pour trouver leur débouché, un front résolument antilibéral s’est constitué, mais sans être mesure d’expliquer ni contre quoi ni au nom de quoi se construisait sa lutte. L’« insoumission » a été la formule clé de cette attitude exclusivement réactive, sa contradiction tenant au fait que pour s’auto-alimenter, elle n’avait d’autre ressource que l’agrégation des prétentions individuelles dispersées autour d’un sentiment partagé d’injustice, mais sans que des idéaux proprement socialistes ne viennent les encadrer et leur donner un sens. Ce travers « spontanéiste » – que Durkheim, il y a plus d’un siècle, avait qualifié de « cri de douleur », légitime par la souffrance qu’il exprime, mais inapte à formuler les normes sociales à l’aune desquelles la souffrance peut être dénoncée2 –, le socialisme l’a évidemment toujours connu : il est pour lui un déclencheur. En situation d’effondrement du libéralisme, il se transforme toutefois en blocage. Le « cri » tend à se suffire lui-même, profitant de l’exaspération d’une critique en manque d’objet et pratiquée à vide.

S’il en va ainsi, c’est parce que ce courant est contaminé par les deux forces auxquelles il imagine s’opposer. D’un côté, il se fait le véhicule de revendications qui, dans leur forme comme dans leur contenu, reproduisent l’idéologie libérale, puisqu’elles se bornent à relayer et à amplifier des perceptions individuelles d’injustice valorisées pour elles-mêmes. D’un autre côté, il attise les attitudes qui nourrissent le nationalisme, participant du même mouvement de rétractation sur des identités collectives figées, postulées faute de pouvoir être sociologiquement fondées. Certes, elles peuvent avoir un visage très différent de l’identité nationale promue par la droite à l’appui des représentations conservatrices. Elles peuvent, en l’occurrence, s’ouvrir à la diversité, s’hybrider autant qu’il est possible. Rien ne change cependant du moment que c’est au « peuple », sélectivement uni par l’épreuve toute négative de la domination et de son rejet, que revient le critère d’unification. Inéluctablement, la clôture nationaliste se reconstitue. Dès que la conjoncture s’y prête, des réflexes de droite et de gauche viennent s’aligner sur les mêmes positions.

Cette situation d’ensemble, on le voit, met le socialisme en mauvaise posture. À l’effondrement du libéralisme succède son propre effondrement, dont les saillies du populisme de gauche sont les symptômes convulsifs. Finalement, la droite réactionnaire en sort renforcée, en ce qu’elle présente en comparaison l’avantage, d’une part, de nourrir l’illusion de relance de la poussée libérale, pour autant qu’elle soit délestée de ses contraintes en matière de droit et de justice égalitaires, d’autre part, de disposer d’un schème d’appartenance ancré dans la culture majoritaire et par là même aisément mobilisable, celui d’une nation fantasmée dans sa permanence, son intangibilité et sa grandeur. À cette évolution, seul un regain du socialisme social-démocrate est susceptible de faire barrage. Lui seul peut infléchir le cours des choses. La question est de savoir sur quels appuis il peut actuellement compter.

S’agissant de la France, les élections européennes de 2024 ont permis de les discerner avec une certaine netteté. Si le succès du tournant réactionnaire se confirma largement, un rééquilibrage s’est néanmoins produit à gauche, le spontanéisme régressant sensiblement à l’avantage du courant social-démocrate. On finira notre diagnostic sur les traits qu’a pris cette inflexion, sans préjuger du prolongement qu’il est possible de lui donner – sachant que la réorganisation de la gauche, depuis lors, n’en a pas semble-t-il tiré les conséquences ni à l’intérieur de l’appareil socialiste ni au-delà. In fine, on tâchera de dire pourquoi.

De l’Ukraine à Gaza

À la faveur du débat sur l’Europe, et dès lors qu’a été surmontée à gauche sa dénonciation unilatérale comme structure antidémocratique inféodée aux politiques néolibérales, c’est le débat sur le sens du mot « démocratie » qui a été relancé. On a mieux perçu que deux acceptions devaient être distinguées et réarticulées : d’un côté la démocratie comme régime de pouvoir et institution politique, de l’autre la démocratie comme forme de société animée dans ses différentes sphères par des pratiques de régulation qui font une place de plus en plus grande aux capacités et aux droits des acteurs de participer à la conception et à l’élaboration des règles auxquelles ils sont soumis. Ainsi, on a pris conscience de ce qui s’était perdu d’essentiel, à mesure que la crise s’aggravait et que la gauche s’était soit perdue dans le social-libéralisme, soit égarée dans le spontanéisme : l’attention et le soin accordés aux processus de démocratisation à l’œuvre dans les différentes sphères sociales, processus qui engagent la transformation des groupes secondaires dont les sociétés sont composées, dans la mesure où c’est sur eux que reposent en dernière analyse l’existence et la préservation de sociétés réellement démocratiques.

Les questions originelles autour desquelles s’était constitué le camp social-démocrate reprenaient donc vie. Que ce sursaut de la problématique social-démocrate se soit produit lors d’élections européennes ne doit à cet égard rien au hasard. C’est dans cet espace et à cette échelle que le lien intérieur entre socialisme et démocratie se formule en effet le plus clairement, en ce qu’il réside, non dans la présence immédiate du peuple à lui-même, mais dans la construction des médiations permettant aux instances politiques des États de s’ouvrir toujours plus aux attentes de justice collectivement et démocratiquement formulées. À ces médiations, la social-démocratie accorde forcément le premier plan. C’est ce qui fait qu’elle ne dissocie pas la question syndicale, ou encore celle des groupements professionnels et des intérêts sectoriels, de celle de l’organisation politique du parti. C’est aussi ce qui fait qu’elle aborde dans une perspective résolument intégratrice les problèmes posés par la reconnaissance des identités collectives minoritaires au sein des nations, notamment tels qu’ils ont été ravivés par la décolonisation et les mouvements migratoires qui lui ont succédé. C’est enfin la raison de la centralité de plus en plus forte accordée aux questions écologiques, où se concentrent une part importante des besoins de régulation qu’éprouvent aujourd’hui les sociétés politiques, considérées dans leurs différences internes comme dans leur globalité, et compte tenu des relations dont elles dépendent avec leurs milieux de vie.

Historiquement, la social-démocratie s’était d’emblée présentée comme une figure européenne, alors même que les problèmes politiques se formulaient dans des cadres stato-nationaux plus rigides et plus étroits que ceux que nous connaissons, et que leur dimension transnationale, en relation notamment avec la santé globale et avec la crise climatique, n’avait pas la prégnance qu’elle a pour nous. On comprend sur quoi se fonde ce caractère européen. Faire primer la démocratisation sur la démocratie – faire de la première la condition de la seconde –, c’est reconnaître que des processus sociaux analogues et convergents sont à l’œuvre dans les différentes nations d’Europe, et que ce sont ces processus qui unissent et définissent les nations européennes dans ce qu’elles ont de propre, par quoi elles se distinguent constitutivement des contre-mouvements de clôture, de rétractation, de déni des droits et de régression des politiques sociales égalitaires qui dominent dans d’autres parties du monde.

À travers le sort de l’Ukraine se jouent l’affirmation et la défense d’une société engagée dans une dynamique de nationalisation de type démocratique, au sens même où la social-démocratie la comprend et la promeut.

Il est certain que la guerre en Ukraine et la prise de conscience européenne de tout ce qui sépare les nations démocratiques engagées dans des processus sociaux de démocratisation des États autoritaires, néonationalistes et impérialistes ont été un moteur décisif de ce sursaut social-démocrate. Au sein de la gauche, en comparaison du spontanéisme, le camp social-démocrate s’est trouvé en bien meilleure posture pour décrire la situation dans ses enjeux réels et y prendre une position claire. À travers le sort de l’Ukraine se jouent l’affirmation et la défense d’une société engagée dans une dynamique de nationalisation de type démocratique, au sens même où la social-démocratie la comprend et la promeut. Et se joue aussi l’auto-compréhension de l’Europe, comme entité internationale qui a la singularité d’être irriguée en profondeur par ce courant même. C’est ce que le spontanéisme populiste est incapable de percevoir. Son éloignement de la démocratisation sociale, sa fétichisation de la démocratie au sens souverainiste du pouvoir du peuple dont l’expression irait jusqu’à prévaloir sur la règle de droit, son anti-européisme et sa structure partisane hiérarchique où se reflète un autoritarisme, tous ces traits attestent de plus en plus clairement qu’il représente une pathologie de la gauche née de la crise idéologique générale. Aussi la dynamique en sa faveur a-t-elle connu un coup de frein. Une contre-tendance s’est amorcée, bien plus à même de se revendiquer expressément de gauche. Mais le changement fut de courte durée, en raison d’un dernier blocage, qui n’a toujours pas été levé, et dont il est peu probable qu’il le soit tant que perdure le contexte actuel.

Le 7-Octobre et la guerre à Gaza surdéterminent depuis bientôt deux ans l’ensemble du débat politique. Sur les manières d’envisager la séquence, dans son unité comme dans la tension entre ses deux pôles – qui n’a cessé de s’intensifier avec la tournure prise par la guerre, sous la conduite d’un gouvernement d’extrême droite émargeant à la liste des néonationalismes –, les points de vue peuvent varier. On se contentera ici de préciser ce qui en découle concernant le développement entravé de la social-démocratie en Europe. Pour cela, il est indispensable de ne pas confondre les faits tels qu’ils se sont déroulés et continuent de se dérouler au Proche et au Moyen-Orient, et l’interprétation qui en a été et continue à en être donnée au sein de la gauche européenne, alors même que ces faits évoluent et que les camps politiques dans leur ensemble, ici et là-bas, doivent s’y ajuster. Critiquer la politique israélienne, et le faire au nom de la gauche, n’est pas ici en cause. Ce qui l’est en revanche, c’est le mode selon lequel on décide de la critiquer.

À gauche, très précocement – sinon dès le 8 octobre, du moins dans les jours qui ont suivi les attaques du Hamas3 – la décision fut prise, exprimée en deux énoncés : il ne s’est pas agi d’antisémitisme lors des massacres du 7 octobre 2023, mais de résistance à une oppression injuste qui commence par la création de l’État juif ; la guerre à Gaza pointe vers le génocide des Palestiniens, l’accompagnement de la séquence ayant consisté à confirmer cette certitude acquise d’emblée. Ce choix du camp palestinien, concentré dans deux injonctions – il faut dire qu’il n’y a pas eu antisémitisme ; il faut dire qu’il y a génocide –, fut le crible imposé par le spontanéisme pour reprendre au sein de la gauche la position hégémonique qui lui échappait. Il s’y jeta avec une détermination et une passion spectaculaires, sa lecture du conflit se voyant érigée en argument maître et en motif mobilisateur éminent, compte tenu des liens, imaginaires ou réels, que des segments différents des communautés européennes, juive et musulmane en l’occurrence, entretiennent avec les parties réellement engagées dans la guerre.

En quel sens et dans quelle mesure le motif est-il jugé si puissant ? Par sa capacité à consolider un certain ancrage électoral, c’est certain. Mais plus fondamentalement, ce qui compte, c’est le fait qu’il se soit présenté comme le moyen le plus efficace pour contrecarrer toute tendance à minorer la question de la domination (et de l’insoumission qui lui fait pendant) au titre de levier d’une critique qui serait authentiquement de gauche. C’est pourquoi les deux énoncés précédents avaient tant importé. Relus au prisme de l’usage qu’en fait le populisme spontanéiste, ils peuvent en effet se retraduire comme suit : il n’y a pas de violence injuste qui puisse venir des dominés, c’est-à-dire il n’y a pas d’antisémitisme (ni là-bas, ni ici) ; les dominés, en tant que dominés, sont les victimes du mal absolu qui s’incarne dans l’acte de génocide, pris en son sens strict, c’est-à-dire comme destruction d’un peuple déterminé où l’image du peuple comme tel est appelée à se réfracter.

Ce discours a fait l’objet de surinvestissements multiples, où maints tropes antisémites se sont évidemment insinués, laissant globalement la gauche impuissante face à la dérive qui la gagnait. Par ailleurs, la période post-7-Octobre ayant déclenché une explosion des actes antisémites dans les sociétés européennes, leur dénonciation conséquente n’a pratiquement pas pu s’articuler du côté de la gauche, tandis que le camp néonationaliste a pu au contraire s’en emparer immédiatement, avec l’avantage induit d’y souder le double argument réactionnaire de stigmatisation à la fois de la gauche et des musulmans4. La polarisation entre les deux populismes se reformait ainsi irrésistiblement. Le candidat socialiste aux européennes, notons-le, avait senti parfaitement le piège et avait su s’en tenir éloigné. Insistant à juste titre sur l’Ukraine, il ne s’était abstenu de condamner ni les massacres du 7-octobre et leur antisémitisme, ni la politique belliciste, raciste et meurtrière du gouvernement de Netanyahou, ni les violences antisémites en plein essor. Mais la digue a cédé dès que l’union de la gauche s’est reformée – sous la menace bien réelle d’une victoire du néonationalisme à des élections législatives provoquées par un centre qui y jouait sa survie.

À coup sûr, l’aggravation de la situation des Palestiniens à Gaza et la guerre effectivement menée par le gouvernement israélien favorisent chaque jour un peu plus ce glissement et ces confusions délibérées. Il reste qu’on a là un écueil particulièrement résistant à la reprise en main de la gauche par le camp social-démocrate. C’est qu’il réactive en permanence le ressort le plus enfoui et le moins facilement délogeable de la critique exclusivement négative, arc-boutée sur la haine des dominants, rechargée à l’aide de leur figuration imaginaire et imposée à une opinion que l’on prend soin de détourner des tendances réflexives dont elle est en réalité traversée. Dans ce gouffre, où se projette beaucoup de rage impuissante et de mépris pour le public auquel on s’adresse, la gauche s’abîme de façon récurrente dans ce qui fait son véritable cœur. Elle perd de vue que sa supériorité idéologique sur les autres courants tient à sa lucidité sociologique et politique, et au fait que sa critique soit armée d’une analyse et d’une explication des processus par lesquels s’instaurent les injustices de tout type – qu’elles consistent en rapports de domination, d’exploitation, de discrimination et plus généralement d’inégalité placée hors justification. Dans certains cas, elles s’expriment aussi sous forme de violences visant des groupes définis, c’est-à-dire comme des persécutions.

De ces dernières, les violences antisémites sont actuellement l’illustration manifeste. La France en est affectée depuis plus de deux décennies, et la vague ne paraît pas près de s’arrêter. Que dans la séquence que nous traversons, ces violences trouvent un terreau favorable dans le nouveau « socialisme des imbéciles » – avatar de ce qu’August Bebel, l’un des principaux acteurs de la social-démocratie commençante, avait su le premier nommer avec toute la précision souhaitable – qu’incarne le spontanéisme populiste de gauche, le fait n’est pas contestable. Pour la social-démocratie, le neutraliser est la grande tâche de l’heure. Car il s’agit du point qu’il lui faut faire céder pour se libérer enfin complètement du dévoiement de la critique politique et sociale qu’elle sécrète inévitablement, en situation de crise aiguë du libéralisme et d’ascension des néonationalismes.

  • 1. Ce qui passe, dans le cas socialiste, par une analyse scientifique des phénomènes constitutifs des sociétés modernes : voir Bruno Karsenti et Cyril Lemieux, Socialisme et sociologie, Paris, Éditions de l’EHESS, coll. « Cas de figure », 2017.
  • 2. Voir Émile Durkheim, Le Socialisme [1928], préface de Pierre Birnbaum, introduction de Marcel Mauss, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Quadrige », 2011.
  • 3. Voir Eva Illouz, Le 8-Octobre. Généalogie d’une haine vertueuse, Paris, Gallimard, coll. « Tracts », no 60, 2024.
  • 4. C’est ce qui rend le syntagme « islamo-gauchisme » inutilisable, quand bien même certains points de passage entre islam politique (« islamisme » en ce sens) et positions de gauche radicale existent bel et bien.