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Notes de lecture

Dans le même numéro

« Vivre dans un monde abîmé », Critique, janvier 2019

juin 2020

#Divers

Critique, janvier-février 2019

Quatorze contributions au ton lyrique et mélancolique rassemblées par Marielle Macé esquissent un état des lieux du «  monde abîmé  ». Elles partent de ce qui semblait dénié des territoires du savoir : l’affect, le sensible. L’humain découvre qu’il n’entend plus (les oiseaux), qu’il ne sent plus (le parfum des fleurs) et qu’il ne sait plus ce qu’il voit (l’automne en plein été). Le corps se dérobe et se découvre comme privé du monde, alors que la raison est plongée dans le trouble. En commentant notamment Le Champignon de la fin du monde d’Anna Tsing (La Découverte, 2015), sur le premier être vivant qui pousse dans les décombres d’Hiroshima, les contributions dressent le procès-verbal de nos effractions à la vie tout en se gardant d’entrer dans le domaine de la dystopie. Le volume s’ouvre sur la découverte de la «  liberté absolue des agents non humains  » ; il se referme sur le sombre horizon du temps de la fin, «  certaine, inévitable, proche  ». Entre les deux, une quête se déploie : celle de concepts capables de cerner les perturbations. Ceux d’apocalypse et d’anthropocène ne propagent que des passions tristes de renoncement. Plus personne ne peut croire faire face à la nature, même belle et sauvage ; nous savons être embarqués dans le monde qui lie les vivants en une même aventure. Le concept d’extinction suit l’observation concrète et illustre le sentiment de la perte. Le dépeuplement des oiseaux, le sol qui se dérobe, la vie vulnérable, les lieux contaminés ou «  zones grises  », les villes bientôt submergées, la vacuité spirituelle, la maladie bouleversante, les territoires vidés de leurs habitants, la chute des feuilles en été : les observations locales renseignent sur le dommage global. Les effondrements d’écosystèmes sont aussi des effondrements de savoirs. Les observateurs de la vulnérabilité sont eux-mêmes des observateurs vulnérables. Comment trouver «  la science qu’il nous faut  », quand on ne veut ni programmes technologiques de recréation des espèces disparues ni complaisance apocalyptique ? Contre l’effondrisme et la collapsologie, nous entendons s’élever le «  lamento actif  », la «  déploration stratégique  ». Saluons alors ceux qui repolitisent les imaginaires et posent des actes forts : jardiniers, bâtisseurs innovant dans la Jungle de Calais qui veulent passer «  d’une loi du marché à une loi du vivant  » ; femmes travaillant dans les «  zones d’expériences dévastées  » par le capitalisme ; agriculteurs apprivoisant le césium et guerriers d’un nouveau genre, aiguisant leurs griffes pour accueillir cette «  pulsion de mort qui nous vient du futur  ».

Christine Bergé

Anthropologue (EHESS, CIPH), elle est notamment l'auteure de L'Odyssée de la mémoire (La Découverte, 2010).

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Marcel Hénaff. Une anthropologie de la reconnaissance

L’anthropologie du don de Marcel Hénaff, ainsi que son éthique de l’altérité et sa politique de la reconnaissance, permettent de penser les limites de la marchandisation, le lien entre les générations et les transformations urbaines. À lire aussi dans ce numéro : l’image selon Georges Didi-Huberman, l’enseignement de la littérature, la neuropédagogie, l’invention de l’hindouisme, l’urgence écologique et la forme poétique de Christian Prigent.