Habiter en oiseau de Vinciane Despret
Au sortir de l’hiver, dès l’aube, en pleine ville, l’auteure est réveillée, captée par les roulades d’un merle, inépuisablement variées. Ce qu’elle écoute est « une parole, mais en tension de beauté et dont chaque mot importe ». La philosophe Vinciane Despret écoute l’écoute des merles entre eux. Cette écoute s’approfondit, au fil des pages, en direction de ceux qui écoutent les oiseaux, de la complexe partition qui se tisse alors entre les questions posées aux oiseaux par les ornithologues, dans laquelle certains concepts philosophiques semblent subir une cure de rajeunissement.
Il est ici question de territoires d’oiseaux. À un moment donné, quelque chose d’impérieux se passe, qui change tout ce qui était auparavant important pour l’oiseau « devenu territorial ». Cette variation historique entre en collision avec l’idée arrêtée (depuis Grotius ?) d’un « rapport profond entre la niche et l’appropriation » (Michel Serres). Au contraire, le territoire est ici traité d’une façon évolutive : des négociations aux frontières engagent un devenir-territoire qui ne s’arrête pas.
Le devenir-territoire s’engendre en effet par l’aspect « performatif » des actes. Le « régime de présence actuelle » signe l’oiseau, là où le mammifère distribue son ubiquité par un système de traces lisibles. La présence effective demande une somme considérable d’actualisations que la philosophe résume sous le concept de « site de spectacularisation ». La constante métamorphose de l’oiseau est physique et comportementale : couleurs, plumages, chants, danses, combats simulés ou rapprochés, modes d’associations, recrutements de femelles désirables, de mâles qui peuvent coopérer, protection collective des plus jeunes, conquête de nourritures à inventer et parfois même à « cultiver », découvertes de nouveaux chemins, de nouveaux arts d’aménager le territoire, transmission des apprentissages. Les territoires tiennent donc à être tracés, chantés, négociés, perdus, retrouvés, rognés, partagés, traversés. Ils tiennent par une « publicité » en sons, gestes et couleurs affichant qui fait quoi et qui est capable de quoi. La permanence du territoire dépend d’une quête permanente de l’identité, de l’apparence et des relations sociales.
Vinciane Despret, sensible aux attentions des chercheurs, ne piste pas tant leurs accords ou désaccords que leurs façons d’être affectés par les oiseaux. Elle souligne leur participation au grand orchestre engendré par le vivant. La subjectivité est mise en avant comme richesse méthodologique, outil herméneutique ou encore instrument de musique : les oiseaux font chanter les chercheurs. Les « puissances d’affecter » incluent les techniques d’approche des oiseaux. Par exemple, le baguage a rendu remarquables les femelles dont le plumage parfois terne n’impressionnait pas les chercheurs. Les oiseaux s’affectent entre eux. Voilà à quoi tient le territoire. Voilà à quoi tient aussi l’avancée des connaissances, encore faut-il pour le chercheur être capable d’être affecté. Le chercheur touché par la beauté d’un plumage ou d’un jardinage (ô ces arches végétales construites par nos petits bâtisseurs !) le sera aussi de ne pas trouver le nid là où il devrait être (chez plusieurs espèces, la femelle construit en effet son nid en dehors du territoire du mâle).
L’ancien concept d’agressivité (même régulée) s’amenuise sous les preuves fines d’une séduction réciproque afin de s’assurer que oui, nous pouvons partir ensemble chercher de nouvelles nourritures, oui je veux bien te céder une partie de mes terres, oui cette femelle mérite plusieurs d’entre nous. La « fonction territoriale d’autoreprésentation » semble subsumer les fonctions alimentaires ou reproductrices : « Les femelles ne choisissent pas tant un mâle qu’un territoire particulier. » On ne récompense pas le meilleur combattant, mais le meilleur acteur, avec ses amis et ses jardins.
La lecture de Souriau (Le Sens artistique des animaux, 1965) puis de Deleuze et Guattari (Mille plateaux, 1980) permet à l’auteure de chercher dans le taillis des textes et des observations la possibilité d’agencements qui créent du jeu, qui ne collent pas aux causes. Le territoire « est le lieu où tout devient rythme, paysage mélodique, motifs et contrepoints, matière à expression. Le territoire serait l’effet de l’art ». Apparaissent des réciprocités dansées, chantées : l’oiseau est habité par le territoire, l’espace chanté devient le corps de l’oiseau. En chantant, les chardonnerets évoquent la douceur d’un sol et d’un climat, ils livrent une cartographie sonore. Ainsi, l’expressivité crée des « motifs d’attraction » : une femelle viendra faire alliance avec ce que l’oiseau a composé avec un lieu. Le devenir-territorial fait entrer l’oiseau dans des agencements sociaux. À son tour, le territoire vit de ces créations continues de liens. Les rencontres s’accomplissent, les liens se soudent, les pontes sont synchronisées, la confiance s’installe en un avenir soutenu par les attachements entre voisins.
L’invention de ces duos d’oiseaux de même espèce ou de chœurs interspécifiques nous renseigne sur une longue histoire de coévolution au cours de laquelle se sont développés de subtiles techniques de l’attention, des fondements de généalogies, des arts de vivre ensemble, de s’accorder, des arts de l’attachement. L’oiseau chante ce qui fait mémoire dans les territoires. La science du vivant entre ainsi dans « l’ère de la délicatesse », car nos savoirs s’enrichissent de la certitude que ce monde est fragile, que nous y sommes attachés (voir la postface de Stéphane Durand). Si nous n’y prêtons pas attention, nous le perdrons.