Procès


Il y a un cas Plenel, c’est pourquoi les livres les plus polémiques ne peuvent pas laisser croire que cet homme de pouvoir est de mauvaise foi. Cet ouvrage, rédigé après sa démission du journal Le Monde à l’automne 2005 et destiné à accompagner la réédition de l’ensemble de ses écrits sur Mitterrand (le Journaliste et le président, Paris, Stock, 2006), offre un condensé d’un personnage plus complexe qu’il n’y paraît. Premier constat : Edwy Plenel est un journaliste qui veut être aussi un intellectuel, il n’est d’ailleurs jamais aussi à l’aise que lorsqu’il peut citer Walter Benjamin ou Hannah Arendt et se référer à une haute conception du journalisme. Or ce journaliste, qui avoue sa passion pour les idées, a dû composer avec des intellectuels de moins en moins intellectuels qui veulent être des journalistes et adorent les médias. Deuxième constat : Edwy Plenel ne règle pas sèchement ses comptes, il n’y a aucune once de méchanceté dans ce livre, quelques coups de patte mais pas de ressentiment. C’est dire que Plenel n’est pas un méchant homme, une espèce de gauchiste à la tête d’un horrible complot. Bien au contraire, on reprochera à celui qui avait un pouvoir rédactionnel énorme d’avoir fait preuve de naïveté sur le plan de l’avenir d’une entreprise de presse. Troisième constat : intellectuel et journaliste, idéologue et homme de conviction, Edwy Plenel ne voit la société que dans le prisme du pouvoir et de la présidence. S’occuper de la police, se faire écouter par l’Élysée ne peut que renforcer ce travers consistant à ne voir la France qu’à travers le Pouvoir. Il ne reste alors que le recours à des luttes sociales, plus rêvées qu’effectives depuis 1995, pour contrebalancer les effets pervers d’un pouvoir sourd et muet. Quatrième constat : fasciné par la figure du pouvoir, essentiellement par celle de François Mitterrand, Edwy Plenel s’est laissé enfermer dans « son » roman personnel, dans l’histoire bien française d’un journaliste qui s’en prend au pouvoir, au risque qu’on lui renvoie, à lui aussi, la seule image de son pouvoir. Que conclure de tout cela ? Que Plenel est peut-être moins journaliste qu’il ne le dit, qu’il aime les idées et qu’il n’a peut-être pas su garder ses distances vis-à-vis du pouvoir en place, celui du président mais aussi le sien à la tête du journal le plus influent du pays. Bref, le journalisme est piégé en France par le fait qu’il doit être d’abord et avant tout un journalisme politique, celui qui puise peu d’informations (d’où les innombrables rubriques couloirs et rumeurs), ne se prête guère à l’enquête et personnalise tous les problèmes ; ce qui donne lieu à des éditoriaux répétitifs qui dévalorisent la politique. Edwy Plenel et ses adversaires partagent la même conception d’un journalisme obsédé par les allées et contre-allées du pouvoir. Bref, le journalisme à la française aime d’un côté le brio, l’idéologie et la personnalisation de l’autre. La tête du chef et l’art brillant du discours : cela va de pair. Que la plume ciselée de Plenel ait quelque peu succombé à la personnalisation des chefs est un fait, que le Journaliste ait trop cru que son principal vis-à-vis était le président, il n’empêche qu’Edwy Plenel a un goût des livres et des idées que beaucoup d’autres n’ont pas…
O. M.

Stock, 2005
162 p. 14 €