Visages de la France d'Olivier Mongin


Le directeur de la publication de la revue Esprit est un passionné de cinéma. Nos lecteurs le savent, pour lire régulièrement ici même ses critiques de films. Une passion fort productive[1], qui a conduit le philosophe et essayiste à écrire son dernier livre comme une déclaration d’amour au cinéma français à travers ses acteurs. Un livre d’intellectuel, libre dans ses références et sa trajectoire, qui apporte une contribution originale et forte aux «  études actorales  » qui se sont considérablement développées ces dix dernières années en France après avoir conquis l’université américaine.

Olivier Mongin porte sur les acteurs un regard singulier, celui d’un penseur de son temps qui cherche à comprendre, avec les films, l’histoire de France en considérant les plus belles et grandes gueules de son cinéma, à «  éclairer des moments historiques en suivant la trace des itinéraires d’acteurs  ». Les «  visages de la France  » qu’il élit sont ceux qu’il aime. À travers eux, la France, à une époque, s’est mirée : Gabin, Belmondo/Delon, Depardieu. Se penchant sur leurs films, il élabore un questionnement sur la manière dont le corps des acteurs imprime l’histoire nationale, en informe le devenir et nous renseigne sur le devenir de nos sociétés. Chaque chapitre est ­l’occasion de traverser une époque et, en même temps, de progresser dans l’élaboration d’un propos fin et nuancé, qui prend le contre-pied de l’idée toute faite qui veut que la star soit féminine et américaine. Mongin retourne comme un gant cette vision de départ pour décliner diverses facettes de la grandeur actorale «  à la française  » : Gabin «  l’homme des passions impossibles  » devenu mythe national, Belmondo ou la star en quête d’elle-même qui aspire ses personnages, Delon ou la star qui se suffit à elle-même, Depardieu qui «  vit l’épreuve de l’impossible reconnaissance du statut de star dans son pays  » et devra «  modifier les règles du jeu de la starisation  » (star en duo, star de télévision).

Mongin décrit brillamment leurs corps dirigés par des réalisateurs de talent, leurs gueules, leurs rapports à l’action ; aime à les considérer en couple, tels les rivaux Belmondo et Delon. Comment l’un inspira la Nouvelle Vague (le Belmondo de Godard), qui se détacha de lui, quand l’autre jouait de traverses sous l’œil de la caméra des plus grands (Cavalier, Visconti, Antonioni, ­Melville). Le pari est réussi de renouveler de concert le discours sur les acteurs (qui s’est appelé «  politique  ») et celui sur la France. À travers ces figures nationales à l’écran, nous reconsidérons les dénis de guerre à la française, les sombres années de ­l’occupation, le mythe de la résistance, la discrétion sur les guerres de décolonisation à l’écran. Mongin nourrit son propos à la fois de références à des travaux d’historiens du cinéma, de théoriciens, de critiques et à des études historiques. Passant de Sylvie Lindeperg[2] à Daniel Lindenberg[3] avec bonheur, il produit une magnifique intelligence des acteurs dans une prose vive et allègre.

Au cœur du livre, il y a donc cette idée que ces acteurs immenses «  projettent  » quelque chose de nous et de la France. Qu’ils participent de la création de leur «  personnage cinématographique  ». Et qu’il faut prendre au sérieux la domination masculine qui caractérise le cinéma hexagonal, et donc regarder ses acteurs masculins avant que Brigitte Bardot, Jeanne Moreau, Annie Girardot et d’autres ne changent la donne machiste du cinéma français. Pour entrer dans ­l’intimité de leur jeu, l’auteur s’appuie sur de nombreux entretiens qui sont le socle de très belles analyses : comme celle de l’éclosion de Depardieu trouvant progressivement sa voix, lui qui n’était qu’écoute ; «  hyper-audition  » dit-il, et corps expressif chez Duras et Varda. Mongin pousse l’analyse jusqu’à chercher dans les corps filmés d’aujourd’hui, corps non plus projetés mais «  passés  » dans tous les écrans, un prisme pour comprendre le régime contemporain des images. Dans une belle conclusion, il défend les vertus de la mise en scène qui cache, remet en perspective la volonté de «  tout voir  », cite longuement Jean-Louis Comolli pour penser les images de Daech[4].

Ces Visages de la France se lisent comme un roman, un «  cinéroman  » dont le cinéphile en nous est le héros. Car une dernière réussite du livre est de faire partager son expérience des acteurs en livrant des descriptions toujours fines et sensibles de ce qui touche et dont on se souvient dans le jeu d’un acteur : une voix, un geste, un art d’inclure ou au contraire d’exclure les autres, ses partenaires ou les autres personnages. On en quitte la lecture sans bien comprendre qu’il s’achève – par l’expression du désir de poursuivre, avec les portraits de Michel Simon et de Jeanne Moreau, qui sous-tendent cette traversée comme deux modèles, deux comètes. On le quitte donc en se disant so long avec l’accent français, comme au cinéma !

 

[1] - Voir Olivier Mongin, Buster Keaton, l’étoile filante, Paris, Hachette, 1996 ; La Violence des images, Paris, Seuil, 1997 ; L’Artiste et le politique, Paris, Textuel, 2004 ; Éclats de rire. Variations sur le corps comique, Paris, Seuil 2002.

[2] - Sylvie Lindeperg, Les Écrans de l’ombre. La Seconde Guerre mondiale dans le cinéma français, Paris, Seuil, 1997.

[3] - Daniel Lindenberg, Les Années souterraines 1937-1947, Paris, La Découverte, 1990.

[4] - Voir Jean-Louis Comolli, Cinéma, numérique, survie. L’art du temps, Paris, École normale supérieure, 2019.

Les acteurs, images d’une nation, Bayard, 2018
320 p. 19 €