Cristian Mungiu au Festival de Cannes 2026 via Wikimedia
Cristian Mungiu au Festival de Cannes 2026 via Wikimedia

Cannes 2026 : Palme, promesses et impressions

Le Festival de Cannes 2026 a offert une moisson de films marquants, et consacré d’une deuxième palme d’or Cristian Mungiu pour Fjord. Au-delà du palmarès, cette édition a rappelé la capacité du cinéma à interroger nos sociétés et faire naître, le temps d’une projection, un sentiment de communauté.


Un palmarès n’a jamais dicté les grands films d’une édition festivalière. Seul le temps, et la singulière empreinte des œuvres en chacun de nous permettent d’élire les films qui comptent. Sage propos tenu dans le théâtre Lumière de Cannes par Cristian Mungiu, en recevant sa deuxième palme d’or. Une sagesse qui vient sûrement avec le nombre des sélections (six, le concernant) et des prix cannois (quatrième film au palmarès, dont une palme d’or déjà en 2007 pour Quatre mois, trois semaines, deux jours). Son Fjord n’en demeure pas moins une palme incontestable. Drame familial aux accents politiques, on y suit une famille roumano-norvégienne venue s’installer dans un village au bout d’un fjord. Les voisins se montrent d’abord chaleureux, accueillants, puis curieux du mode de vie très pieux des Gheorghiu. Scène après scène s’installe une suspicion, qui parle profondément de l’Europe comme espace de rencontre et de mise à l’épreuve de l’accueil, de nos difficultés à mettre en pratique les idéaux de tolérance.

Retour, donc, à l’une des obsessions cardinales de Mungiu, qui scénarisait déjà si finement les ressorts de l’exclusion dans RMN (2022). Le mode de vie des Gheorghiu et les règles qu’ils imposent à leurs enfants interrogent leurs nouveaux voisins. Et le jour où à l’école des ecchymoses sont découvertes sur le corps de leur aînée, les soupçons se déchaînent. L’auscultation des dynamiques de rejet, parfois sous couvert des meilleures intentions (protection de l’enfance) et avec le soutien du droit, fait mouche. Les acteurs excellent (Renate Reinsve et Sebastian Stan) dans ce tableau cinglant dont personne ne sort indemne.

Les grands films de la sélection

Par-delà cette palme qui nous réjouit pour le cinéma roumain, cette édition a réservé de très beaux moments. D’admiration, d’abord, pour l’extraordinaire longévité et vitalité du cinéma autobiographique d’Alain Cavalier. Merci d’être venu, présenté à la Quinzaine des cinéastes, prolonge l’œuvre monumentale du grand cinéaste de fiction, lancé dans une aventure d’autobiographie et de portraits hors normes depuis 1979 (Ce répondeur ne prend plus de messages). Alain Cavalier travaille seul avec de petites caméras vidéo depuis 1995. Il a révolutionné le filmage de l’intime. Et à 94 ans, il livre tranquillement l’un de ses plus beaux films. Tout se passe comme si l’urgence qui vient de la proximité de la fin dictait au cinéaste de prendre son temps, de s’attarder sur les miracles du quotidien, ce qu’il chérit, le fait rire, et avant tout sur ceux qu’il aime : son chat Chachou et sa compagne Françoise Widhoff dont l’humour nous régale.

Merci d’être venu est présenté comme le dernier opus de sa série de vidéos autobiographiques, mais chaque séquence contrecarre cette fin annoncée en lui opposant l’infini de ce qu’il filme sous ses yeux, quotidiennement, en creusant en profondeur la matière du temps qui se dilate devant la caméra. La leçon de cinéma du Cavalier des années 2000 était de « filmer ce que l’on peut embrasser » (Positif no 584, octobre 2009), celle du Cavalier des années 2020 pourrait être de filmer l’instant, en retrouvant l’esprit du snapshot. Il retrouve là l’un des grands sujets du cinéma qui rencontre la base physique du médium. Et prend la tangente, questionne ce lien qu’il a construit grâce à sa caméra avec le public en soixante-dix ans de cinéma ; ce regard du spectateur qui le soutient dans son existence cinématographique. Et, à une fillette espiègle qu’il filme et qui lui demande quelle est l’histoire de son film, il livre, l’air de rien, une réponse comme un caillou précieux : « C’est un secret, je n’en sais rien. L’histoire de mon film je ne la connais pas, elle s’invente devant ma caméra. »

Parmi les « grands films » cannois, on compte aussi cette année des premiers films, découverts à la Semaine de la critique. Adieu monde cruel de Félix de Givry s’ouvre sur des caractères de générique fifties, une mélodie étirée au violon, un plan large sur un pont enjambant une rivière, le corps penché vers le vide d’un adolescent brun et la voix off rauque littéraire de Françoise Lebrun. Nous voilà chez Truffaut ! Dans une suite des 400 coups ou des Deux anglaises et le continent. Otto, ado harcelé au collège, a décidé de disparaître, de quitter une vie de souffrances. Il survit en cachette dans un entre-monde grâce à l’aide salvatrice d’une rouquine taiseuse et revêche. Trop de références, trop de dureté ? Loin s’en faut. Adieu monde cruel offre toutes les douceurs d’un récit parfaitement maîtrisé, et d’une mise en scène au service de deux jeunes acteurs parfaitement accordés (Milo Machado-Graner, impressionnant dans ce nouveau grand rôle depuis Anatomie d’une chute, et la révélation Jane Beever). Leur rencontre déchaînera la passion, la vengeance, consolera ou donnera des ailes. Une douceur qui était déjà celle de Arco, co-écrit et produit par Félix De Givry, alors que le réalisateur d’Arco, Ugo Bienvenu, a co-produit Adieu monde cruel.

La deuxième belle surprise de la Semaine de la critique dépayse davantage. Dans une campagne verdoyante de Chine du sud (province du Guangdong), une fillette (Juan) grandit aux côtés d’abord d’un père aimant, trop vite disparu, et d’une mère qui cherche à la placer dans un monastère bouddhiste. La beauté des premières séquences dans les rizières et sur les toits d’ardoise grise du village ancre dans le récit un paradis perdu, celui d’un foyer laissé beaucoup trop tôt derrière soi. Car La deuxième fille est l’histoire d’une enfant abandonnée, adoptée, retrouvée. Ballottée au pays de la politique de l’enfant unique. La première partie du film donne au film un élan et une lumière qui perdurent dans le récit des malheurs d’une jeunesse exposée à toutes les souffrances. Quand la fillette crie son désir de « rentrer à la maison (hui tia) », on tremble avec elle, incarnée si fortement à l’écran. Par-delà le portrait mélodramatique d’une jeunesse brisée, Zou Jing lève le voile sur un traumatisme générationnel, celui de femmes nées secondes dans les années 1980 et 1990, marquées par l’abandon, ainsi que sur les violences de classe, de sexe, au travail, qui assombrissent l’entrée dans l’âge adulte. Sans se perdre dans les larmes, elle dessine en douceur le destin de Juan, interprétée adolescente par Li Gengxi, admirée déjà dans Résurrection (Bi Gan, 2025). Destin nécessairement tragique. Un premier long métrage justement récompensé du Prix de la Fondation Gan pour la Diffusion.

On quitte aussi la croisette cette année avec le souvenir vif de la force de l’évocation historique de l’Occupation française dans Notre salut. Emmanuel Marre s’est inspiré de la correspondance de ses grands-parents pendant la guerre pour faire le portrait d’un fonctionnaire du régime de Vichy plutôt médiocre, qui croyait à l’ordre et au redressement de la France. Le film explore les correspondances souterraines entre médiocrité personnelle, défaillances d’un père et d’un mari, ambition de participer au redressement de la nation. Swan Arlaud incarne avec brio ce fonctionnaire étroit qui ne décide de rien mais se met en quatre pour trouver de l’essence pour les camions qui « ramassent les israélites ». Si ce film tranche avec tout ce que l’on a vu jusqu’ici sur l’Occupation, c’est parce qu’au lieu de s’encombrer d’une reconstitution léchée, le cinéaste a quelques partis pris forts de mise en scène, comme des lumières aveuglantes tournées vers ses acteurs, et choisit d’assumer les résonnances avec la situation contemporaine, en acceptant de plonger dans l’anachronisme des musiques. Beaucoup de choix courageux, en somme, guident ce film sur la lâcheté d’État.

Ce qui demeure après Cannes

Enfin, un film se présente au tri impitoyable de la mémoire avec une avance considérable, parce qu’il a bouleversé, fait pleurer et penser comme nul autre : Soudain de Ryusuke Hamaguchi. Nouveau sommet d’une œuvre en pleine expansion, déjà présente et récompensée dans les plus grands festivals, et particulièrement à Cannes, pour Asako 1&2 (2018) et Drive my car (prix du scénario 2021). Soudain a marqué l’édition 2026 du festival, d’abord parce qu’il offre à Virginie Efira, la grande actrice belge que le monde nous envie, un rôle d’une ampleur, d’une difficulté aussi, propre à la propulser au rang de star internationale. Le rôle d’une directrice d’Ehpad épuisée mais encore déterminée, convaincue et solide, interprété en japonais et en français, en s’incorporant la méthode de tournage rigoureuse de Hamaguchi qui implique de tourner de longues séquences en continu. Virginie Efira s’est coulée dans un cinéma qui magnifie les rencontres (comme dans Contes du hasard et autres fantaisies), les duos (comme dans la trilogie documentaire du Tohoku, composée de séquences de dialogues entre deux rescapés du tsunami du 11 mars 2011), et la sororité (comme dans Senses).

Soudain est avant tout l’histoire de la rencontre de deux femmes qui vont s’épauler, penser ensemble le monde, tenter de réparer ce qu’elles diagnostiquent ensemble longuement quant aux maux de nos sociétés. Un soir notre héroïne va voir une pièce de théâtre de la dramaturge Mari Morisaki (Tao Okamoto), qui traite par un heureux hasard de la fermeture des asiles psychiatriques en Italie, au profit de soins plus humains. La dramaturge philosophe a étudié à la Sorbonne, la directrice d’Ehpad s’est formée à l’anthropologie à l’université de Waseda. Leurs discussions sur les quais près de la BNF ont la profondeur et l’ardeur des eaux de la Seine. Leur rencontre prend à bras le corps la question du soin (care) dont on sait depuis Carol Gilligan et Joan Tronto qu’elle vient d’une approche féministe de la philosophie morale, qui place au cœur de nos relations la vulnérabilité et l’interdépendance. Progressivement, la nuit avançant, les deux femmes non seulement aiguisent leurs arguments mais deviennent des alliées l’une pour l’autre, à la vie à la mort. On comprend que la dramaturge japonaise est atteinte d’un cancer terminal, et que la directrice d’Ehpad se débat avec une culpabilité ancienne à l’égard de sa mère malade d’Alzheimer qu’elle n’a pas su aider.

C’est peu de dire qu’on est reconnaissantes à Hamaguchi de filmer ainsi les femmes, et de nous faire grandir toutes à travers ces deux portraits de femmes qui pensent et agissent, se tirent l’une l’autre, et leur monde vers le meilleur, en cherchant les chemins « de l’impossible vers le possible ». Gageons que le prix d’interprétation qui récompense les deux actrices en état de grâce restera l’un des plus beaux de l’histoire du festival. Autour de cette amitié se déploie la transformation concrète d’un Ehpad, la conviction et la formation un à un des soignants aux principes de l’ « humanitude », une technique de prise en charge de patients souffrant de dégénérescence neuronale qui favorise l’écoute, le toucher, la prise en compte de la personne dépendante comme être humain à part entière. On aurait tort de penser que ce qui est prôné dans ce film relève d’une bienveillance béate. Ce qui frappe, c’est bien plutôt la dureté et la noirceur du diagnostic que ce film prolonge, après Le Mal n’existe pas (2023), sur la déliquescence de notre monde et nos échecs à nous lier aux autres. Soudain observe en même temps tout ce qui peut être réparé quotidiennement pour « combattre un fonctionnement » comme le dit la philosophe japonaise, et pour faire exister localement une véritable harmonie. Comment ne pas lui conserver une place à part dans notre mémoire… parce que, dans ce monde abîmé, il nous redonne foi dans le cinéma, dans ses pouvoirs et ses promesses.

Merci d’être venu, soufflait Cavalier. Merci d’être venu à Cannes, pour éprouver un sentiment de communauté éphémère, celui de faire front par le simple fait d’être ensemble, en levant ensemble les yeux vers un écran qui scintille d’une attention nouvelle aux mondes proches et lointains, aux autres et aux surprises de la vie.