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Notes de lecture

Dans le même numéro

Le sens social de la liberté. Axel Honneth, penseur de notre présent d'Éric Bories

juil./août 2022

Considérer le social comme susceptible de porter remède aux malaises qui l’affectent, telle est l’ambition qu’Éric Bories nous invite […] à partager.

L’ouvrage d’Éric Bories prend la mesure d’une démarche philosophique en acte, celle qui voit Axel Honneth tracer et approfondir les fondements d’une philosophie sociale rompant avec les approches exclusivement juridique et morale de la subjectivité. « La liberté politique, qui est en fait liberté juridique, ne suffit jamais à faire une vie libre, ressentie comme telle par des individus désireux de “se voir eux-mêmes confirmés dans les désirs et les objectifs de l’autre” pas plus que la liberté morale n’autorise une vie bonne. »

Le droit ne représente en effet que la stabilisation des conditions de possibilité de la réalisation de nos actes. Il se situe de ce fait « en aval des luttes empiriques qui l’ont fondé ». Analyser la subjectivité morale rend certes compte de la lutte que nous livrons aux inclinations, mais demeure incapable de nous renseigner au sujet de la conduite de notre vie. Notre mode de vie réel relève du social. Le droit offre la garantie de notre autonomie ; la morale nous permet de juger la valeur de nos actes. Mais prendre au sérieux le sens social de la liberté consiste précisément à rompre avec une approche abstraite, parce qu’oublieuse des sphères au sein desquelles la liberté est en mesure de devenir effective. L’effectivité de la liberté « convoque l’intelligence de la coïncidence problématique entre ces attentes subjectives et la réalité objective des différentes sphères sociales », la famille, le travail, les syndicats et tout autre sous-ensemble permettant d’éprouver nos liens coopératifs. C’est par l’épreuve de tels liens que la liberté est en mesure de devenir une « expérience sociale ».

De ce point de vue, la philosophie du droit fait porter son attention sur les conditions extérieures de réalisation des libertés. Ainsi que le formulerait Kant, le droit désigne l’ensemble des règles permettant la coexistence des libertés : ma liberté s’arrête là où commence celle d’autrui. Ce principe universel du droit peut garantir les conditions d’une compatibilité des arbitres, mais il ne dit rien au sujet du contenu des actes. Poser la question du politique à partir des seules considérations juridiques, c’est également s’empêcher d’interroger les motivations des actes, telles qu’elles prennent naissance au sein du tissu social. « Honneth nous invite désormais à considérer comme obsolète et nuisible la signification réflexive de la liberté. » En effet, à ne voir le social que sous la forme d’un cadre de réalisation extérieur de nos libertés, il nous devient impossible de satisfaire nos attentes normatives. La « symptomatologie du corps en crise » consiste précisément à repérer nos frustrations à l’égard d’une société qui compromet la possibilité d’une « expérience réciproque consistant à se voir soi-même confirmé dans les désirs et objectifs de l’autre ». Formuler le sens social de la liberté implique de « percevoir la liberté des autres comme condition de notre propre liberté ». C’est ici qu’il nous faut prêter attention au rôle que Honneth accorde aux institutions comme processus de « coagulation » de la liberté. C’est au sein des états d’équilibre et de stabilité à l’œuvre dans les institutions qu’il devient possible de satisfaire nos attentes normatives, de voir autrui adopter la conduite confirmant le sens de la nôtre. Cet institutionnalisme est donc une issue au problème de la reconnaissance et de la confirmation de soi.

Prendre la mesure du sens social de la liberté, c’est diagnostiquer les pathologies du lien social. L’ouvrage d’Éric Bories nous permet l’intelligence de ce qu’il nomme une « socio-iatrie ». Selon Honneth, « loin de notre vie sociale, il ne saurait y avoir ni reconnaissance ni liberté ». Le Sens social de la liberté rend compte de l’actualité et du gain intellectuel d’Axel Honneth. Il permet également d’interroger les questions politiques à partir de la normativité du social. Considérer le social comme susceptible de porter remède aux malaises qui l’affectent, telle est l’ambition qu’Éric Bories nous invite ici à partager.

Classiques Garnier, 2022
186 p. 29 €

Émeric Travers

Émeric Travers est agrégé de philosophie et docteur en science politique.

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Faire corps

La pandémie a été l’occasion de rééprouver la dimension incarnée de nos existences. L’expérience de la maladie, la perte des liens sensibles et des repères spatio-temporels, le questionnement sur les vaccins, ont redonné son importance à notre corporéité. Ce « retour au corps » est venu amplifier un mouvement plus ancien mais rarement interrogé : l’importance croissante du corps dans la manière dont nous nous rapportons à nous-mêmes comme sujets. Qu’il s’agisse du corps « militant » des végans ou des féministes, du corps « abusé » des victimes de viol ou d’inceste qui accèdent aujourd’hui à la parole, ou du corps « choisi » dont les évolutions en matière de bioéthique nous permettent de disposer selon des modalités profondément renouvelées, ce dossier, coordonné par Anne Dujin, explore les différentes manières dont le corps est investi aujourd’hui comme préoccupation et support d’une expression politique. À lire aussi dans ce numéro : « La guerre en Ukraine, une nouvelle crise nucléaire ? »,   « La construction de la forteresse Russie », « L’Ukraine, sa résistance par la démocratie », « La maladie du monde », et « La poétique des reliques de Michel Deguy ».