Pologne, histoire d’une ambition. Comprendre le moment polonais de Pierre Buhler
L’histoire séculaire de la Pologne, Pierre Buhler l’éclaire au travers de trois lignes de force, au fil des changements de frontières qui lui ont valu le sobriquet de « nation sur roues » : le catholicisme […] ; une fonction de rempart face aux assauts répétés de l’Est ; l’irréductibilité d’une nation qui n’a cessé de se rebeller contre les jougs imposés de l’extérieur.
Pierre Buhler a été en poste à deux reprises en Pologne. La première fois en 1983, où il fut plongé dans un pays encore sous le coup de la loi martiale qui avait été décrétée, le 13 décembre 1981, par une junte militaire dirigée par le général Jaruzelski qui, tout jeune, avait suivi ses parents, déportés en Sibérie. Il y a reçu bien des leçons de dignité et de courage, à l’image de cette nation résistante face à un régime d’oppression aux ordres d’une puissance occupante, l’Union soviétique. Puis une seconde occasion comme ambassadeur, trois décennies plus tard, cette fois-ci dans une nation libérée ayant retrouvé le chemin de l’Europe, mais qui gardait toujours en mémoire un sentiment de précarité et d’inquiétude à l’égard des agissements de la Russie en Ukraine à partir de 2014.
C’est donc le portrait d’une Pologne au-delà des mythes qu’il nous brosse. Victor Hugo l’avait qualifiée de « nation héroïque, martyr et phénix renaissant de ses cendres, au cœur de l’Europe », alors que l’humoriste Alfred Jarry situe l’action d’Ubu roi « en Pologne, c’est-à-dire nulle part ». Clemenceau avait soutenu, contre le Premier ministre britannique Lloyd George, une Pologne forte, une alliance de revers contre la résurgence du péril allemand. Et l’on voit, aujourd’hui, le réveil de cette vieille amitié franco-polonaise, cette fois-ci tournée contre la menace russe, les deux nations œuvrant pour une défense européenne solide, même si elles divergent sur le degré d’autonomie que celle-ci doit conquérir et sur le maintien du lien qu’elle devrait garder avec les États-Unis. L’histoire séculaire de la Pologne, Pierre Buhler l’éclaire au travers de trois lignes de force, au fil des changements de frontières qui lui ont valu le sobriquet de « nation sur roues » : le catholicisme, la mission de représentant à l’est de l’Europe de la culture latine, de l’éducation jésuite et du droit municipal (droit de Magdebourg) ; une fonction de rempart face aux assauts répétés de l’Est ; l’irréductibilité d’une nation qui n’a cessé de se rebeller contre les jougs imposés de l’extérieur. Sans remonter aux insurrections de 1830 et de 1863, songeons aux révoltes de Poznan en 1956, aux manifestations d’étudiants de 1968, à celles des ouvriers de 1970 d’abord, puis de 1976, et enfin la formidable vague de grèves qui a débouché en 1980 sur la création du premier syndicat libre du bloc soviétique, Solidarność, dont l’action, conjuguée avec celle du pape polonais Jean-Paul II, s’est traduite par les premières élections libres et le démantèlement du régime socialiste, avant même la chute du mur de Berlin.
La Pologne a été à l’origine du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, puis l’une des causes de la guerre froide lorsqu’aux élections législatives de janvier 1947, les communistes du Parti ouvrier polonais l’emportèrent et provoquèrent la fuite des dirigeants du Parti paysan de Mikołajczyk. En 1989, la Pologne a joué un rôle d’avant-garde. Comme n’a cessé de l’affirmer Lech Walesa : « À l’Ouest, vous ne parlez que du mur de Berlin, mais en vérité, c’est nous les Polonais qui avons abattu le système soviétique. Les autres ont choisi. »
Aujourd’hui, conclut l’auteur, l’arrêt sur image révèle un pays installé dans un environnement géopolitique plus favorable. Depuis son adhésion à l’Union européenne, en 1994, le PIB par tête s’est hissé de 51 à 80 % de la moyenne européenne. Son endettement public, 50 % du PIB, lui permet d’augmenter considérablement ses dépenses de défense à 4, 2 % du PIB et de se constituer avec 200 000 hommes l’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe. En assurant la présidence tournante de l’Union, Varsovie est bien en passe, du fait des difficultés rencontrées par le tandem franco-allemand, de devenir la nouvelle clé de voûte de la sécurité européenne. Ce « moment polonais » s’avérera-t-il durable et solide ?