Femme capitale de Muriel Pic
« Il y a des choses pour les comprendre, il faut les penser et les imaginer en même temps. » Cette phrase, parmi les premières pages du texte de Muriel Pic, pose en même temps la pragmatique de l’autrice, celle de la collection Fléchette dans laquelle le livre paraît et, plus largement, d’un rapport heuristique aux images. Des images, il y en a à la fois énormément – les 72 000 autochromes des Archives de la Planète, fruit du travail de douze opérateurs envoyés par le banquier d’affaires Albert Kahn pour documenter le monde entre 1909 et 1931 – et une seule : celle choisie par chaque auteur de la collection, superbement reproduite, encochée comme dans un album de famille, qui, se détachant et vue à contre-jour, rend autant qu’il se peut sur le papier la brillance et la transparence de la plaque de verre. Ici, le supplice d’une femme condamnée à mort pour adultère prise en Mongolie en 1913.
Autochrome, Département des Hauts-de-Seine, musée Albert-Kahn
Librement réutilisable (CC-00) - Domaine Public
Devant cette image, Muriel Pic semble répondre à la question du poète Stéphane Bouquet dans l’un de ses derniers livres : « Comment, demande-t-elle, supplie-t-elle, […] n’être pas seulement spectatrice, n’être pas seulement devant les images, à côté, à part, exilée, mais dans les images, dedans1? »
Le principe de cette collection montre, en acte, qu’une image, une image seule, ça n’existe pas, qu’il y a toujours plusieurs images. Chaque auteur a beau n’en sélectionner qu’une, elle se trouve toujours hantée. On peut appeler cela l’imaginaire. À l’instar du poème, dont « l’unité de base […] devait être la phrase et non le mot, puisque c’est la phrase qui peut figurer explicitement les relations2 ». À l’égard de l’image qu’elle choisit et du corps qu’elle figure, Muriel Pic phrase donc les fantômes, les voix qui la trame.
« Écouter les voix singulières des choses singulières se détacher sur le silence et continuer d’entendre le silence derrière les bruits, voilà un bonheur, voilà un bonheur que l’écriture et les poèmes cherchent à rejoindre ou à bâtir plutôt3 », écrivait Stéphane Bouquet. Pour peupler le silence de cette image, Muriel Pic convoque des voix. Il y a celles, prédatrices, qui assimilent la prise de vue photographique à la chasse d’un sujet dépossédé de son agentivité – du revolver photographique de Jules Janssen au fusil photographique d’Étienne-Jules Marey en passant par la langue qui dit tirer le portrait ou to shoot a picture – ou d’autres qui, à l’instar de Georges Bataille, cité dans le livre, tirent la souffrance du côté de l’extase.
Mais, en contrepoint, il y a celles, émancipatrices, dont les mots ne touchent pas les corps sur le mode de la prise ou de la saisie mais sur le mode de l’adresse. Face à la mise en boîte de cette femme suppliciée, dont la métaphore file tout le texte pour imager la domestication des femmes via le mariage, la maison, l’asile ou les écoles de préservation4, il s’agit, pour Muriel Pic, de raconter d’autres histoires, des histoires de résistance – Susan Sontag, Marguerite Duras, Édith Boissonnas, Delphine Seyrig, Alda Merini, etc. – puisque, selon ses mots, « on ne peut pas penser sans les histoires. […] On ne peut ni se remémorer ni imaginer sans les histoires ».
Cette image pas faite pour un plaisir esthète – « Elle doit sortir des archives sans être exhibée. Il ne faut pas la contempler mais la laisser nous hanter » –, Muriel Pic en écrit l’ « élégie documentaire5 ». « L’image qui sert ou plutôt qui me sert à flouter les limites, à faire que cela quand même communique, bavarde, s’entrecroise et s’entrecause – à construire une sorte de kaléidoscope sans cesse mouvant où la vie se déverse. À faire quand même société avec tout ce qui est6 », écrivait encore Stéphane Bouquet. C’est ainsi que le geste de Muriel Pic est tout à la fois esthétique et politique. « Flouter les limites » disciplinaires et faire s’entrecauser tant de voix singulières. Créer des relations de sens – « des sens aux deux sens du mot : des significations mais surtout des sensations7 ».
À l’égard du corps de cette femme mongole, telle est bien la fin de l’écriture, selon le philosophe Jean-Luc Nancy : « toucher le corps […] avec l’incorporel du “sens”. Et par conséquent, rendre l’incorporel touchant8. » Pour sortir cette femme de sa boîte, l’entourer d’histoires, antiques ou contemporaines, proches ou lointaines, à qui les correspondances, par-delà les singularités des cultures patriarcales, permettent de redonner sinon un nom, du moins une sororité.
- 1. Stéphane Bouquet, Neige écran, Paris, Éditions de l’IMEC, 2023, p. 11.
- 2. Ibid., p. 37.
- 3. Ibid., p. 42.
- 4. Sur l’histoire de celles-ci, écouter le documentaire radiophonique « Les mauvaises filles du château de Cadillac » de Lily Cornaert, réalisé par Véronique Samouiloff, diffusé sur France Culture en mars 2024. Voir aussi le projet photographique d’Agnès Geoffray, « Elles obliquent, elles obstinent, elles tempêtent », exposé aux Rencontres photographiques d’Arles 2025, accompagnant une recherche de Vanessa Desclaux.
- 5. Voir Muriel Pic, Élégies documentaires, Paris, Macula, 2021.
- 6. S. Bouquet, Neige écran, op. cit., p. 43.
- 7. Ibid., p. 28.
- 8. Jean-Luc Nancy, Corpus, Paris, Métailié, 2000, p. 13.