Jean-Louis Chrétien. Un filosofo cristiano de Giuseppe Andrea Vailati
Chrétien voit dans cette blessure et dans la réponse qu’elle engendre le lieu où l’humanité s’épanouit pleinement.
Comment peut-on connaître l’essence d’un objet ? Le philosophe allemand Edmund Husserl, père de la phénoménologie, appelait « variation eidétique » le procédé pour y parvenir : en variant les impressions et les perspectives sur un objet donné, nous serons en mesure de définir ce qui, au travers de ces modifications, demeure inchangé – son essence, justement. Cette méthode traverse toute la tradition phénoménologique, jusqu’à Jean-Louis Chrétien, qui en imprègne son écriture même. Raison pour laquelle le lecteur occasionnel du philosophe français pourrait rapidement faire face à une impasse : l’accumulation de références et une réflexion qui semble procéder par strates successives, rétives à une organisation systémique, ont de quoi rendre cet auteur difficile d’accès.
Or, parmi les nombreux mérites du nouvel ouvrage de Giuseppe Andrea Vailati, se trouve sans doute celui de clarifier l’articulation interne entre ces différentes couches. Dans Jean-Louis Chrétien. Un filosofo cristiano (« Jean-Louis Chrétien. Un philosophe chrétien »), cet enseignant italien – qui a retravaillé pour l’occasion d’anciens travaux universitaires – rend compte avec efficacité, d’une part, de la démarche propre au philosophe français : « Pour décrire un phénomène, il expose une pensée que d’autres ont développée à partir de leur vécu personnel, selon la forme que l’expérience assume dans le sujet : il décrit comment un phénomène se donne à la conscience responsable. C’est en effet la parole, arche accueillant le monde, qui confère leur sens aux expériences, toujours en les situant dans un horizon de sens que seul le dialogue peut rendre partagé. »
D’autre part, Vailati souligne la tension fondamentale qui motive cette démarche, et donc toute l’œuvre de l’ancien professeur de la Sorbonne : celle entre l’expérience d’un « appel » provenant de la réalité, laquelle toujours excéderait notre pouvoir sur elle, et la « réponse » que malgré tout nous lui apportons. Pareille tension alimente chaque grande étape de l’ouvrage de Vailati, qui, après un premier chapitre sur « l’effervescence philosophique » du xxe siècle allemand et français et sur la manière dont elle influença Chrétien, aborde ensuite trois thèmes essentiels de sa pensée : la temporalité, le corps comme symbole et, dans le chapitre le plus consistant du livre, le rapport à Dieu entre phénoménologie et herméneutique chrétienne.
C’est dans cette dernière séquence, qui s’appuie surtout sur L’Arche de la Parole et sur L’Effroi du Beau, qu’on découvre en quels termes Jean-Louis Chrétien peut être dit, comme l’indique le sous-titre du livre, « philosophe chrétien ». Si la philosophie est « interrogation rationnelle sur un réel qui se donne à travers l’expérience », elle accueille « également l’expérience religieuse chrétienne ». Non pas qu’elle constitue une philosophie chrétienne en tant que telle, car elle demeure, en tant que savoir scientifiquement constitué, indépendante d’une motivation religieuse. Mais, dans sa nature « panoramique », elle peut inclure un vécu soutenu par la foi. Une telle perspective identifie alors l’origine de l’« appel » avec un Dieu personnel, demandant à être reconnu ; la « réponse » sera donc naturellement prière, dans laquelle le sujet est déplacé « de la coïncidence du monologue avec soi vers le dialogue du je et du tu, dans une rencontre ». Certes, si relation il y a, c’est toujours sur le fond d’une souffrance sans cesse renouvelée de ne jamais être à la hauteur d’un pareil appel ; mais, précise aussitôt Vailati, d’un même mouvement Chrétien voit dans cette blessure et dans la réponse qu’elle engendre le lieu où l’humanité s’épanouit pleinement et, transformée en elle-même à travers l’altérité, peut se dilater dans la joie.
Ainsi, sans rien sacrifier de la complexité du phénoménologue français, Vailati propose une porte d’entrée dans sa pensée qui se révèle accessible même à un public de non-spécialistes. Si on peut regretter l’absence – et l’auteur s’en excuse – d’une réflexion sur la poésie, pourtant pratiquée et étudiée par Chrétien, on comprend qu’elle aurait pu emmener Vailati trop au-delà de son ambition première, dont l’horizon est posé dès le titre : celle, entièrement réussie, de montrer comment, pour Jean-Louis Chrétien, la phénoménologie elle-même devient vie spirituelle.