Cormac McCarthy et les derniers sur terre

Stella Maris et Le Passager (L’Olivier, 2023), les deux derniers romans de Cormac McCarthy, disparu en juin 2023, ont été inspirés par les échanges de l’écrivain avec ses amis physiciens. Empreints d’humour noir et marqués par une narration déconcertante, tous deux témoignent du désarroi de l’homme sans Dieu.


Le 13 juin 2023, celui que l’éminent critique et professeur de littérature Harold Bloom1 considérait comme le digne héritier de Melville et de Faulkner est mort, peu après la parution en France, à deux mois d’intervalle, de ses deux derniers romans, sur lesquels il travaillait depuis plusieurs décennies. Au début des années 1980, Cormac McCarthy avait quitté le Tennessee pour s’installer au Nouveau-Mexique, à Santa Fe ; son ami, le prix Nobel de physique, Murray Gell-Mann, lui avait demandé de rejoindre le conseil d’administration de l’Institut de Santa Fe dédié à la recherche sur les systèmes complexes. C’est là que cet homme à l’insatiable curiosité, fuyant les médias et peu enclin à parler de lui ou de ses livres, passait le plus clair de son temps, écrivait et aimait converser avec ses amis scientifiques.

Le Passager et Stella Maris, manifestement inspirés pour partie par ces échanges, sont aussi riches que passionnants et stimulants pour le lecteur, et ne peuvent qu’inciter à lire ou à relire l’œuvre de McCarthy. Ces ouvrages déconcerteront peut-être certains par l’étrangeté de leur construction, l’absence d’intrigue réelle et la fragmentation du propos narratif, qui illustrent parfaitement la liberté du très grand et si singulier écrivain qu’était McCarthy, peu préoccupé de plaire ou non et des genres littéraires en vogue. Sans doute partageait-il avec Roberto Bolaño, qui l’admirait, au-delà de leur obsession du Mal, ce qu’impliquait une « écriture de qualité » : « Savoir mettre la tête dans l’obscur, savoir sauter dans le vide, savoir que la littérature, fondamentalement, est un métier dangereux2. » Si ces deux derniers ouvrages diffèrent de ses précédents romans et, en particulier, de La Route (2006) par leur conception nettement moins classique, on y retrouve les grands thèmes qui traversent toute l’œuvre de l’écrivain – dont l’humour reste intact, malgré une vision toujours très sombre du présent et des jours à venir – le mal, la violence des hommes, le délitement du monde, l’effacement, le désarroi et la mélancolie de l’homme sans Dieu.

Les deux principaux personnages ont été élevés à Oak Ridge, puis à Los Alamos, où leur père travaillait aux côtés de Robert Oppenheimer sur le projet Manhattan ; Bobby Western et sa sœur Alicia – magnifique portrait de femme que dresse ici McCarthy, dans l’œuvre duquel les femmes étaient très rares sinon absentes jusqu’à présent – sont liés l’un à l’autre par une passion exclusive : « On était comme les derniers sur terre », dira celle-ci de sa relation avec son frère qui a délaissé la physique, pour laquelle il ne s’estimait pas suffisamment doué, pour devenir coureur automobile. Un grave accident, survenu en Italie dans les années 1970, dont il a miraculeusement réchappé, l’amène à se reconvertir en plongeur de récupération. Elle, violoniste virtuose, mathématicienne hors norme, grande admiratrice de Kurt Gödel – dont le génie et les troubles psychiques sont semblables aux siens – et diagnostiquée très jeune schizophrène paranoïde, est sujette à des hallucinations dans lesquelles un être monstrueux, Thalidomide Kid, la persécute avec sa horde de comparses hideux. Pensant son frère perdu à jamais, au chevet duquel elle s’est rendue en Italie après son accident, elle rentre ensuite aux États-Unis et se fait admettre en octobre 1972 à la clinique psychiatrique Stella Maris. Selon elle, « le monde n’a rien créé de vivant qu’il n’ait l’intention de détruire » et « les plus hautes intuitions spirituelles semblent dériver de témoignages de ceux qui vacillent dans l’obscurité ». Le livre éponyme relate les entretiens qu’elle a avec son psychiatre, avant de se donner la mort à l’âge de 20 ans.

Le Passager s’ouvre sur la description du corps de celle-ci, découvert dans les neiges du Wisconsin, « la tête inclinée et les paumes légèrement ouvertes comme ces statues œcuméniques qui réclament par leur attitude qu’on prenne en compte leur histoire. Qu’on prenne en compte les fondations du monde qui puise son essence dans le chagrin de ses créatures ». Dix ans après le suicide de sa sœur, Bobby Western est chargé de retrouver les restes d’un avion qui a fait naufrage au large des côtes de La Nouvelle-Orléans. La disparition de la boîte noire et des restes d’un passager entraîne l’ouverture d’une enquête : Western est soumis à divers interrogatoires, visites domiciliaires et filatures des services secrets. Il n’en faut pas plus à cet homme, inconsolable d’avoir perdu sa sœur adorée, hanté par la culpabilité, pour tout quitter. Comme souvent dans les romans de McCarthy, le héros est voué à l’errance – comment ne pas notamment songer à Suttree (1979) ? Au cours de son périple qui le mènera des États-Unis jusqu’à l’île de Formentera et des conversations qu’il engage çà et là, Western revient sur son histoire familiale, celle de l’Amérique et de l’Occident.

Pour lui, « les forces historiques qui avaient intégré à la grande tapisserie sa vie tourmentée étaient celles d’Auschwitz et d’Hiroshima, les deux catastrophes jumelles qui avaient scellé à jamais le destin de l’Occident ». Son père « avait créé avec la pure poussière de la terre un soleil maléfique à la lumière duquel chaque homme voyait à travers linge et chair, tel un hideux présage de sa propre fin, les os dans le corps de l’autre  ». Après la guerre, celui-ci s’était rendu à Nagasaki et racontait que « ceux qui survécurent reverraient souvent ces horreurs nimbées d’une certaine esthétique. Ce spectre fongiforme qui avait fleuri dans l’aube, tel un lotus maléfique, cette fusion de solides qui n’avaient jamais été censés fondre refermaient une vérité propre à faire taire toute poésie avant mille ans ». Les traces de son père, mort seul au Mexique, il le sait, s’effaceront bientôt. Comme celles de sa sœur, mais il restera contrit à jamais de n’avoir pas su veiller sur elle. « Une vie sans deuil n’est pas une vie. Mais le regret est une prison, lui fait observer son ami John Sheddan. Une part de toi-même qui t’est infiniment précieuse demeure à jamais empalée à un carrefour que tu ne peux ni retrouver ni oublier. […] Le trou que fore chaque vie se referme comme un collet. Une ultime pointe de lumière et puis plus rien. Toute réalité est perte et toute perte est éternelle. Il n’y en a pas d’autre. Et cette réalité que nous tentons d’explorer doit d’abord nous contenir nous-mêmes. Or, que sommes-nous ? Dix pour cent de biologie et quatre-vingt-dix pour cent de rumeur nocturne. »

Sa sœur si brillante avait compris qu’« on ne peut vraiment pas savoir. On ne peut pas saisir le monde. On peut juste dessiner une image. Que ce soit des aurochs sur les murs d’une caverne ou une équation aux dérivées partielles, ça revient au même ». Que les mathématiques et la physique n’expliquent pas tout. « Le vrai mystère est celui qui hantait Darwin. Comment on en vient à connaître des choses compliquées qui n’ont aucune valeur pour notre survie. » Western sait qu’Alicia s’est tuée parce qu’elle le voulait. Être d’exception et d’innocence, elle n’aimait pas ce monde. Un monde où « le Mal n’a pas de solution de repli et […] est tout bonnement incapable d’envisager l’échec ». Un monde où, selon le détective Kline, « la seule identité spécifique, ce sera de n’en avoir aucune. […] Ils n’ont pas besoin de restreindre votre liberté de mouvement. Il leur suffit de voir où vous êtes ». Sheddan se demande si Western et lui, dont la vie a été bercée par la lecture des livres, n’y figurent pas parmi ces rares élus, derniers d’une lignée : « Les enfants à naître nourriront-ils le même élan envers une chose qu’ils ne peuvent même pas nommer ? L’héritage du verbe est chose fragile, malgré toute sa puissance. » À Stella Maris où Bobby se rend, il rencontre Jeffrey. Alicia et lui étaient devenus amis. Elle lui manque désormais. Jeffrey lui parle de Dieu : « Kant avait tout compris quand il parlait du ciel étoilé au-dessus de toi et de la loi morale en soi. La dernière lumière que verra l’incroyant qui s’éteint ne sera pas le soleil qui s’éteint. Ce sera Dieu qui s’éteint. Chacun naît avec la faculté de voir le miraculeux. Ne pas le voir, c’est un choix. Tu crois sa patience infinie ? Moi je crois qu’on arrive au bout. Je crois qu’il y a des chances qu’on soit encore de ce monde pour le voir se mouiller le bout des doigts et se pencher pour dévisser le soleil. »

Dans une ferme de l’Idaho où il se réfugie, loin du monde, avec quelques poèmes, des romans victoriens, Homère, Shakespeare et la Bible, Bobby Western tente d’écrire à Alicia. En vain. Puis il part pour Ibiza et s’installe dans un moulin sur l’île de Formentera. Pour y prier. « Il n’avait aucune photo d’elle. Il tenta de revoir son visage mais il savait qu’il était en train de la perdre. […] Il savait qu’au jour de sa mort il la verrait, qu’il verrait son visage et pourrait espérer emporter cette beauté dans la nuit avec lui, ultime païen sur terre, en chantonnant tout bas sur sa paillasse dans une langue inconnue. »

  • 1. Mort en 2019, Harold Bloom considérait, comme beaucoup, Méridien de sang (1985) comme le chef-d’œuvre de McCarthy et l’une des œuvres majeures de la littérature américaine.
  • 2. Roberto Bolaño, « Discours de Caracas » [1999], dans Entre parenthèses, trad. par Robert Amutio, Paris, Christian Bourgois, 2011, p. 49.

 


Le Passager
Cormac McCarthy
Trad. par Serge Chauvin
L’Olivier, 2023, 544 p., 24, 50 €

Stella Maris
Cormac McCarthy
Trad. par Paule Guivarch
L’Olivier, 2023, 256 p., 21, 50 €