Ses vies d’Afrique de François-David Sebbah

Affolement des origines : tout le monde cherche, trace et traque ; rattache à un terroir. Mais un nom peut-il venir de quelque part ? Peut-il habiter quelque part ?


Il arrive qu’un philosophe ressente le désir d’une écriture qui renoncerait aux formes classiques du commentaire ou du traité pour emprunter un autre chemin, plus singulier : une écriture dont la matière ne serait plus le concept, mais les affects, la narration, les événements, qu’ils soient fictifs ou réels. Cela prend parfois la forme d’une œuvre romanesque qui se déploie à côté de l’œuvre philosophique – avec plus ou moins de bonheur – comme chez Sartre et Henry. Plus rarement, les deux modes d’écriture se contaminent jusqu’à devenir indiscernables, comme dans plusieurs textes de Derrida. Le tout dernier livre de François-David Sebbah relève de la seconde option. Il le décrit comme « unique et profondément pluriel, intensément lui-même et irréconciliable, en éclats ». Dépourvu de tout pathos, de tout narcissisme, ce livre esquisse une biographie fragmentaire du père de l’auteur à partir de souvenirs d’enfance, tout en s’engageant dans une méditation sur une identité précaire – celle des Juifs d’Algérie – et la mémoire blessée d’un exil. Composé d’une série de « petits récits » et de « vies minuscules », le livre s’achève par deux lettres adressées à un ami et une brève annexe qui aborde les motifs de la crypte, de l’enclave, de la substitution.

François-David Sebbah, qui était professeur à l’université Paris Nanterre et nous a quittés l’été dernier, était reconnu comme l’un des plus remarquables lecteurs de la « post-phénoménologie » française contemporaine, notamment des œuvres de Levinas, Derrida et Henry auxquelles il a consacré ses premiers livres1. Il a poursuivi ses recherches en approfondissant sa lecture de Levinas, en abordant d’autres philosophes contemporains comme Lyotard ou Butler, et en s’interrogeant sur la technoscience. Jusqu’au moment où il a choisi de « laisser venir une part de soi » dans ses livres et d’y faire résonner plusieurs voix en essayant de les « saisir comme elles naissent », de « saisir ainsi la voix qui a affaire à la philosophie […] avant qu’elle ne s’arme d’artifices pour produire par exemple un “texte philosophique” ».

« À qui parle-t-elle, la voix qui parle des fantômes ? À qui parle la voix qui parle aux fantômes2 ? » Depuis son analyse de la « subjectivité spectrale » chez Derrida3, jusqu’à son Éthique du survivant (2018), il n’a cessé de s’interroger sur la question de la survie en l’associant à celle du fantôme, du revenant. Ses vies d’Afrique n’y fait pas exception : c’est un livre hanté, peuplé de spectres, celui du père, de la tante Yvonne, « veuve depuis des temps immémoriaux » ; de la grand-mère paternelle toujours « affaissée dans le fauteuil profond », écrasée par son immense fatigue ; et d’autres personnages plus lointains, le scribe Nissim, « la Globe » trônant dans son café « où l’on servait la kémia », le vieil horloger au bras tatoué d’un matricule… Ce sont aussi des objets-fantômes : un chronomètre en or, un poignard de scout, un vase bleu et les événements que le père a traversés pendant sa jeunesse, en Algérie. Ces souvenirs, il a fallu les arracher au silence ou plutôt les réinventer, car le père « n’a rien dit » sur sa « vie d’Afrique ». Travail de mémoire, de réinvention d’une mémoire, qui amène l’auteur à réfléchir sur l’identité paradoxale des Juifs d’Algérie, faite de croisements et de ruptures (notamment celle qui les a dissociés des musulmans en en faisant dès 1870 des citoyens français). C’est leur « situation impossible » qui aura conduit certains d’entre eux à rejoindre le FLN et d’autres à se rallier à l’OAS ; et cette disjonction persiste toujours, en faisant de l’un d’eux un penseur de l’hospitalité inconditionnelle et d’un autre un histrion politico-médiatique, propagandiste zélé du mythe du « Grand Remplacement » et ancien candidat à l’élection présidentielle.

Cela amène également François-David Sebbah à s’interroger sur sa propre identité, celle d’un « demi-Juif » ni baptisé ni circoncis, « incapable de se situer lui-même depuis une appartenance », identité « impure », « flottante », traversée par la fracture d’un « trait d’union entre le prénom “sur-français”, choisi, et le prénom biblique venu d’Afrique ». Et aussi à s’interroger sur la « familière étrangeté » de son nom : « D’où vient-il, ce nom ? De là-bas ? Où ? […] Affolement des origines : tout le monde cherche, trace et traque ; rattache à un terroir. Mais un nom peut-il venir de quelque part ? Peut-il habiter quelque part ? » Est-il possible d’être épargné par ce mal qui accompagne l’assurance illusoire d’être « ici, parmi les miens » ? Ainsi, cette exploration du plus intime, du plus singulier, s’ouvre sur des questions qui nous concernent tous, que nous soyons ou non des enfants d’exilés, de parents survivants qui « n’ont rien dit ». Elles nous concernent encore plus aujourd’hui où « l’affolement des origines » s’accroît partout en Occident en intensifiant la traque de ceux dont le nom ou le visage semblent venir d’ailleurs. Telle est la portée à la fois éthique et politique de ce livre bouleversant dont un sinistre hasard aura fait le testament de son auteur.

  • 1. François-David Sebbah, Lévinas. Ambiguïtés de l’altérité, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Figures du savoir », 2000, et L’Épreuve de la limite. Derrida, Henry, Levinas et la phénoménologie, Paris, Presses Universitaires de France, 2001.
  • 2. F.-D. Sebbah, Survies. Quelques tentatives, Dol-de-Bretagne, Éditions d’Écarts, coll. « Collection Diasthème », 2021, p. 113.
  • 3. Voir F.-D. Sebbah, L’Épreuve de la limite, op. cit., p. 211-231.
Éditions Manucius, 2025
146 p. 13 €