L’enfant qui inquiète d'Alain Ehrenberg
Il s’agit donc ici d’interroger les transformations des conceptions de l’enfant qui inquiète, enfant à problème ou troublé, à partir du moment où il a été considéré comme un individu,
Dans ses ouvrages précédents, Alain Ehrenberg s’était efforcé de décrire et d’analyser les transformations des manières de penser et d’agir dans les sociétés démocratiques individualistes, tout comme de mettre à jour les tensions qui accompagnent ces changements sous l’angle de la santé mentale et par là de la socialisation, plus ou moins bien réussie, de l’individu. Dans ce livre, tout en conservant la même grille d’analyse, il centre son travail sur la situation des enfants. « Il s’agit donc ici d’interroger les transformations des conceptions de l’enfant qui inquiète, enfant à problème ou troublé, à partir du moment où il a été considéré comme un individu, c’est-à-dire quand a commencé à se développer l’idée qu’il était une personne spécifique par rapport à l’adulte », écrit-il dans l’introduction.
Après un premier chapitre où il présente trois notions qui sont au centre de sa réflexion – santé mentale, individualisme et autonomie –, Alain Ehrenberg organise son propos autour de trois formes idéal-typiques de l’enfant qui inquiète : l’« enfant-individu déficient », l’« enfant-individu expressif » et l’« enfant-individu acteur », formes qui correspondent à autant de périodes historiques.
La conception de l’enfant qui inquiète comme « enfant-individu déficient » s’étend sur une longue période qui va de la Révolution au régime de Vichy. Ce type se définit « par ses manques vis-à-vis de la norme de l’individu achevé » et, en tant qu’individu distinct de l’adulte, se caractérise notamment par son potentiel d’avenir. Alain Ehrenberg prend en compte deux « variétés » de déficients inquiétants : l’« enfant arriéré » et l’« enfant délinquant ». Il suit, durant tout ce chapitre, les évolutions des discours et des pratiques à l’égard de ces deux catégories, évoquant aussi bien la création des premiers établissements de justice pour mineurs (Petite Roquette et colonie agricole) que la naissance des classes de perfectionnement. Il ne manque pas de relier le développement de ces institutions aux savoirs, notamment à l’élaboration d’une clinique de « l’anormalité infantile ». Quant à la pédagogie à l’œuvre durant cette période, elle conserve un caractère disciplinaire marqué et s’appuie sur des régulations formalisées, car la priorité de la préservation de l’ordre social, même si elle est de plus en plus ébranlée, reste forte.
On regrettera dans ce chapitre un certain nombre d’erreurs factuelles1, mais ce qui nous semble le plus gênant, c’est l’absence des enfants de l’Assistance publique (enfants trouvés, abandonnés et orphelins pauvres), qui, au regard du nombre d’écrits qu’ils ont suscités, inquiètent largement autant que les délinquants juvéniles ou les « arriérés » avec lesquels ils se retrouvent souvent. En effet, ces catégories sont très perméables : un enfant abandonné peut facilement se retrouver dans une colonie pénitentiaire, une prison ou un asile. Le périmètre des enfants à protéger va s’élargir, dès les premières décennies de la IIIe République, mais la perméabilité demeure. Les fluctuations permanentes entre enfants à protéger et enfants dont il convient de se protéger, entre « surveiller et punir » et « soigner et éduquer », semble au centre d’une réflexion sur les enfants qui inquiètent.
« L’enfant-individu expressif désigne la découverte progressive par la société que c’est un enfant qui souffre, que cela se voit dans ses symptômes, et que sa personnalité doit être explorée. » Cette nouvelle vision de l’enfant qui inquiète comme enfant qui souffre apparaît dans les années 1950. Elle va modifier les modes d’intervention et le paysage institutionnel de la prise en charge de l’enfance irrégulière. C’est la psychanalyse qui fournit, pour l’essentiel, le cadre théorique et conceptuel de ces transformations. Alain Ehrenberg commence ici par souligner les changements sociaux dans une France d’après-guerre où, « au monde des notables et des paysans, de l’immobilité des destins de classe, succède celui de la mobilité sociale et de la consommation de masse », et l’émergence d’une nouvelle culture « cristallisée dans le langage de la psychanalyse ». L’auteur analyse ensuite les effets de ces bouleversements sur la prise en charge de l’enfance qui inquiète. Dans ce troisième chapitre, remarquable synthèse des transformations du secteur de l’enfance inadaptée, les « bénéficiaires » de l’Assistance publique, devenue Aide sociale à l’enfance, retrouvent la place qu’ils n’avaient pas dans le chapitre précédent. Du côté de la « guidance infantile » comme de celui de « l’enfance délinquante et de l’enfance en danger », on retrouve les mêmes éléments, tels que la contestation des grosses institutions totales, la prédominance de l’ambulatoire (santé) et du milieu ouvert (justice et Aide sociale à l’enfance), la volonté de travailler avec les familles et le plébiscite de l’équipe pluridisciplinaire. Enfin, l’auteur ne manque pas de souligner un certain décalage entre les discours et les pratiques effectives.
Le dernier chapitre nous conduit chronologiquement dans la dernière décennie du xxe siècle et dans le temps présent. L’« enfant-individu expressif » laisse place à l’« enfant-individu acteur » disposant désormais de « droits-libertés » (expression empruntée à Alain Renaut) – comme le droit de participation ; l’enfant est considéré comme acteur de son destin, un « entrepreneur de lui-même », « entièrement subordonné à un modèle d’auto-responsabilisation ». Dans un contexte où l’autonomie n’est plus un horizon, mais une injonction normative, « les jeunes sont de plus en plus dépendants, pour leur bonne socialisation, de leurs propres capacités à agir et de leurs propres motivations ». Cette nouvelle vision, qui laisse largement de côté les conditions sociales, n’est pas sans poser question quant au sort des plus fragiles. Pour les professionnels de l’enfance, il ne s’agit plus de prendre en charge, mais d’accompagner les individus dans leur projet de vie. Si la psychanalyse formait l’arrière-plan théorique qui avait permis de penser l’enfant-individu expressif, ce sont les neurosciences cognitives qui jouent ce rôle pour l’enfant-individu acteur. On regrettera que, si l’auteur note que « de nouvelles formalisations se développent pour la délinquance juvénile », il ne développe pas cet aspect. S’il a oublié l’enfance à protéger dans le deuxième chapitre, il délaisse l’enfance délinquante dans ce dernier chapitre.
Le livre d’Alain Ehrenberg est un ouvrage extrêmement dense et nous sommes loin d’en avoir relevé tous les aspects. Il faut connaître un minimum d’histoire de la psychiatrie, de la protection de l’enfance et de la justice des mineurs pour suivre les raisonnements de l’auteur. Pour autant, c’est un grand livre qui permet de penser l’intervention à l’égard de l’enfance irrégulière dans son ensemble, alors que la plupart des travaux ne portent que sur une seule catégorie d’enfants ou sur un seul mode d’intervention.
- 1. La loi de 1908, loi civile, ne dépénalise pas la prostitution des mineurs, qui n’a jamais été pénalisée ; la loi du 26 mars 1921 ne dépénalise pas le vagabondage des mineurs, elle a même tendance à en aggraver la répression – c’est l’un des décrets du 30 octobre 1935 qui dépénalise très partiellement le vagabondage ; l’assistance éducative, autre décret du 30 octobre 1935, ne concerne pas directement le vagabondage mais « assouplit » la déchéance de puissance paternelle ; la correction paternelle est abrogée en 1958, non en 1935 ; l’appellation institution publique d’éducation surveillée (IPES) date de 1942, et non des années 1930.