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Notes de lecture

Dans le même numéro

Au péril de la nuit. Femmes mystiques du XXe siècle, de François Marxer

novembre 2018

#Divers

« Nous nous éloignons infiniment de ce que nous désirons. » Ce mot de Thérèse d’Avila, François Mauriac l’appliquait volontiers à la politique, et qui s’intéresse à cette dernière sait à quel point il est souvent – dramatiquement – juste… Mais ce mot a été écrit par une mystique à propos de la mystique. François Marxer ne le cite pas dans son livre sur les femmes mystiques au xxe siècle, mais il définirait sans doute adéquatement une part de leur expérience, qui ne consiste pas à combler désespérément l’écart et la tension qui croissent entre l’idéal et le réel de la foi, mais à les vivre et à les assumer jusqu’au bout, « au péril de la nuit » intérieure qu’ils entraînent inexorablement. Ces femmes (Thérèse de Lisieux, Marie Noël, Simone Weil, Edith Stein, Etty Hillesum, Mère Teresa, Adrienne von Speyr, Marie de la Trinité) sont inégalement connues dans le monde chrétien et le monde tout court. Pour éclairer leurs expériences de nuit spirituelle, F. Marxer consacre à chacune un long chapitre. Ce sont moins des études sur elles que des entrées personnelles, empathiques, dans ­l’expérience spirituelle de ces femmes, conservée dans des écrits divers, sous l’égide de leur rapport à la nuit, à toutes les nuits – paisibles ou tragiques, de repos ou de désespoir, les claires et les opaques, les brèves et celles qui ne finissent pas, les traversées d’éclairs ou les définitivement sombres, les nuits d’obscurité lumineuse et celles de la mort. On peut discuter le choix de l’auteur de ­s’impliquer lui-même, y compris dans la forme très « sensible » et recherchée de son écriture, mais incontestablement il réussit, mieux que bien des lectures historiques et critiques des phénomènes mystiques, à faire sentir au profane ce que signifie chacun de ces parcours spirituels, marqués dans la chair, et les tourments de l’esprit, différents en chacune – aussi parce que leurs biographies sont extraordinairement différentes. Beaucoup de lecteurs les découvriront sans doute, avec leur vie tourmentée et parfois tragique, de même que leurs écrits étonnants. Même quand ce sont des religieuses, ce qu’elles vivent est tout sauf banal. Par un paradoxe considérable, la plus lumineuse ou la plus solaire est probablement Etty Hillesum, sa liberté et sa joie communicative pour dire la bonté de la vie alors même qu’elle a l’intuition du génocide en cours et de sa propre destruction proche (à Auschwitz). Étonnantes encore et toujours : Simone Weil, elle aussi juive, quand elle est lue à travers le prisme de la mystique qui la rend proche du christianisme et du Christ lui-même sans en être, ou Edith Stein, philosophe de haut vol, disciple de Husserl convertie et devenue religieuse avant d’être assassinée à Auschwitz. Quant aux chrétiennes, on est si habitué à la célébration de la « présence » dans ­l’expérience spirituelle qu’on s’étonne de la force d’expression, poétique ou littéraire, que produit l’« absence », le passage par une nuit parfois sans fond et sans fin, quand les ténèbres de la foi deviennent sentiment de dislocation, de dévastation intérieures, et que la Croix devient lueur d’une sortie possible des ténèbres ou sentiment d’échec définitif. Même si on aimerait l’interroger ici ou là, F. Marxer domine son sujet. Il a surtout un mérite essentiel : sortir la mystique ou le «  mysticisme  » (comme on dit souvent) des images pieuses, désincarnées, vaporeuses qui l’accompagnent aujourd’hui – pour la restituer comme ce qu’elle est : une expérience exceptionnelle des limites, en lien avec cette altérité absolue qu’on nomme «  Dieu  ».

 

Cerf, 2017
3 p. 29 €

Jean-Louis Schlegel

Philosophe, éditeur, sociologue des religions et traducteur, Jean-Louis Schlegel est particulièrement intéressé par les recompositions du religieux, et singulièrement de l'Eglise catholique, dans la société contemporaine. Cet intérêt concerne tous les niveaux d’intelligibilité : évolution des pratiques, de la culture, des institutions, des pouvoirs et des « puissances », du rôle et de la place du…

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