Israël-Gaza. La Conscience juive à l’épreuve des massacres d’Esther Benbassa et Jean-Christophe Attias
Même si l’histoire a continué son cours tragique, ce petit livre, paru en août 2024, peut encore être lu avec profit depuis le crime abominable commis le 7 octobre 2023 par le Hamas dans le sud d’Israël et ses suites multiples : les retombées effrayantes, en souffrances et en nombre de victimes, pour le peuple palestinien de Gaza (les prolongements au Liban et en Syrie n’ayant pas encore eu lieu), mais aussi les conséquences en Israël, avec la politique insensée de ses dirigeants, les affres vécus par les familles d’otages, l’impuissance de citoyens qui se sentent trahis par Netanyahou et son gouvernement tout en restant traumatisés par le massacre d’octobre, les répercussions antisémites et autres dans le monde. Les positions politiques des auteurs, universitaires, spécialistes du judaïsme moderne et médiéval, proches de la « gauche de gauche » (comme on ne dit plus) et même élus comme tels (Esther Benbassa a été sénatrice de Paris pour Les Écologistes) ont pu parfois irriter, mais leur relecture très franche et engagée, à la première personne, « comme un examen de conscience sans concession », du crime immonde et de ce qui s’est passé depuis, en Israël et en France, est particulièrement éclairante, peut-être d’abord pour les non-Juifs il est vrai – car, du côté juif, surtout le plus officiel, celui des institutions, leur défense intransigeante de la cause palestinienne et leur liberté de parole sur d’autres sujets ont souvent donné de l’urticaire et leur ont valu beaucoup d’hostilité – que ce livre n’effacera probablement pas.
C’est une relecture douloureuse, mais aussi éclairante et, disons le mot malgré sa banalité, « émouvante » par l’exposition des déchirements et des révisions intérieures qu’E. Benbassa et Jean-Claude Attias ont dû faire et de celles qu’ils ont refusées, dans un souci inflexible non d’équilibre mais de justice maintenue et de non-oubli de la souffrance de l’Autre : « Aucune souffrance ne doit être ignorée. Aucun crime ne doit être oublié. Mais le premier devoir de qui veut la justice et la paix est de reconnaître en l’Autre, fût-il son adversaire, un semblable, un humain, un frère, une sœur. Il n’y a pas d’“animaux humains” au Proche-Orient, comme l’a laissé entendre, au tout début du conflit, le ministre israélien de la Défense. Ni d’êtres démoniaques. Juste des humains. » Telle est la règle suivie avec rigueur par les auteurs.
Mieux que d’autres peut-être, ils parviennent à exprimer ce qu’est le « nouvel antisémitisme » en France et dans le monde, et le sentiment de solitude, voire de terreur, ressenti par nombre de Juifs. Le récit qu’ils font pour contextualiser ce qui s’est passé, et qui est trop souvent ignoré y compris parmi leurs amis, avec la construction violente de l’État d’Israël avant et après 1948 jusqu’à la période la plus récente, sera certainement contesté. Pourtant, si sévères soient-ils pour une histoire d’oppression qui s’est affirmée et confirmée surtout à partir de 1967, ils trouvent le ton et les arguments justes pour en parler. Leur texte n’est pas un réquisitoire. Ils exposent et interprètent de manière convaincante le passé d’Israël et sont loin d’être unilatéraux sur les responsabilités.
Mais ce qu’ils disent du passage des raisons initiales de la création aux objectifs actuels d’Israël paraît, hélas, très vrai : on est passé du projet initial d’un État protecteur à une (re)conquête purement nationaliste et de plus en plus impitoyable de la « terre », en faisant tout pour invisibiliser les Palestiniens historiques qui vivaient là et qui sont toujours là, bien plus nombreux qu’autrefois. Avant de les livrer finalement au Hamas à Gaza, rendant ainsi inévitables, comme les auteurs le notent en passant, des complicités de la population palestinienne, avec l’issue effroyable qu’on sait, mais qui n’implique nullement le droit de faire de tous les habitants de Gaza indistinctement des « victimes collatérales » de l’extermination programmée du Hamas. Ce qui est dit des évolutions internes de la population juive et des conflits « de classe » entre ashkénazes et vagues d’arrivants sépharades n’est pas non plus sans intérêt pour comprendre l’état politique catastrophique d’Israël aujourd’hui…
Comme on le sait aussi depuis peu, un président américain sans empathie pour la population de Gaza et ses souffrances, et adepte de la force sans le droit, propose de déporter les Gazaouis en Jordanie et en Égypte, et de transformer leur bande de terre en « Riviera du Proche-Orient ». Un « conseil » insensé, dont le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, s’est aussitôt autorisé pour reprendre les bombardements interrompus et accaparer sans discontinuer du territoire palestinien en Cisjordanie – confirmant ainsi amplement le récit et les analyses d’E. Benbassa et J.-C. Attias sur les causes du 7 octobre.