© Tamasa Production
© Tamasa Production

À propos de Looking for Yotam

Sorti depuis peu dans les salles françaises, le documentaire de Georges Benayoun relate la vie de Yotam, jeune israélien pris dans la tourmente des événements du 7 octobre 2023. Si l'atrocité des attentats et de la guerre qui s'ensuit traverse à sa façon le récit, elle trouve un contrepoint dans la figure tout humaine du protagoniste, dont le destin est un cri à la vie qui dépasse tout clivage politique.  


Face à l’indicible du 7 octobre – comme événement qui résiste à la narration par son extrême violence et parce qu’il sature d’avance tous les langages disponibles – Georges Benayoun fait le pari du singulier : raconter une vie, une seule, avec empathie et tendresse. Ils rendent à la victime son humanité confisquée par une mise en récit appuyée sur des images d’archives, des plus terribles aux plus familières, et par des entretiens denses avec les proches. Plutôt que par l’horreur d’un massacre de masse, que nous entrevoyons néanmoins à travers les yeux de Yotam et ses derniers messages poignants avec les siens, c’est par la singularité d’un portrait qu’ils tiennent à distance la seule déploration ou l’enfermement militant ou mémoriel dans le statut de victime iconique.

Yotam Haïm avait vingt-huit ans. Il vivait à Kfar Aza, il était batteur du groupe de metal Persephore1. Le film le saisit dans sa dualité radicale : jeune homme roux, un peu à part, autre, fragile de bien des façons – la pathologie génétique avec laquelle il compose, la blessure qui affleure, quelque chose de malaisé dans sa façon d’être au monde – et pourtant parfaitement héroïque dans sa manière d’affronter sa propre vie et l’épreuve terrible qui lui sera imposée. Son parcours est une longue quête d’appartenance : trouver sa place dans sa propre famille, à l’armée, au restaurant ou à la ferme qui l’emploient, dans son groupe de musique. Tenir bon. Être reconnu. Cette quête fondée sur la dynamique du handicap n’est pas un détail biographique : elle donne la clef de l’unité du récit.

Le film épouse à la fois l’arc de la mémoire individuelle et familiale et celui de l’évènement. Le 7 octobre : l’enlèvement dans sa maison, les échanges de SMS pendant que le kibboutz brûle, cette dernière si ténue et si forte parole que ceux qui l’aiment savent adresser à celui, fils, frère, ami, qui va connaître l’angoisse de la prise d’otage. Puis près de soixante-dix jours passés dans les tunnels de Gaza, où Yotam soutient ses deux camarades israéliens et un otage thaïlandais, qui sera libéré et qui en témoignera. L’évasion inespérée. La traversée de Gaza en ruines pendant plusieurs jours. Et cette fin absurde et tragique : émerger de la nuit des tunnels pour s’étendre sous le soleil, abattu non par ses geôliers mais par les soldats de son propre camp qui le prennent pour l’ennemi.

Pour ce qui n’a aucune image, sauf une vidéo du captif prise par le Hamas – l’arrivée à Gaza, l'emprisonnement, l’échappée et l’issue tragique d’une méprise qui conduira Yotam et ses camarades de captivité à la mort – les réalisateurs ont choisi le dessin et la bande dessinée. Sobre et poignant, c’est l’un des choix esthétiques les plus justes du film. Loin d’une reconstitution qui aurait été obscène, le dessin donne à voir par exemple la tignasse rousse, solaire de Yotam au milieu de la foule hostile, jusqu’à ce qu’il soit tondu par ceux qui le tiennent enfermé dans le labyrinthe souterrain de Gaza.

La famille est au cœur du documentaire, filmée sur la durée, dans l’attente puis le deuil, à la fois dans la simplicité d’une vie avant le pire et dans le chœur tragique qu’elle constitue, au milieu des ruines de la maison de leur fils ou chez eux. La mère, Iris Haïm, tient le rôle d’une héroïne de tragédie : sa force d’âme est tournée vers le présent et l’avenir. Le père, lui, dont le chagrin prend parfois des accents plus maternels, veille sur la parole qui reste, sur les mots qui tiennent, sur cette dernière embrassade avec son fils, le 6 octobre, qui l’aide à continuer. Et le frère, batteur comme Yotam l’était, retient une colère qu’on devine intacte – jusqu’à ce qu’elle trouve, au moment des funérailles, sa seule forme possible : exécuter un dernier solo de batterie, puis déposer ses baguettes à côté de celles de son frère, sur le cercueil bientôt enseveli. Geste unique, qui condense la rage, le lien et le deuil. Le film cherche Yotam, et dans ces quelques secondes où la percussion devient thrène, le retrouve.

De tout le documentaire, c’est sans doute la parole d’Iris Haïm aux soldats auteurs du « tir ami » qui laisse l’empreinte la plus durable. Non pas simple pardon, mais un geste plus fondamental : s’adresser avec affection à ceux qui ont tué son fils, comme s’ils étaient les siens. Cette parole en dit long sur ce que peut être, par-delà les vicissitudes d’un pays fracturé, une unité israélienne qui n’est pas réductible à un seul nationalisme ou à un culte du sacrifice. Elle dit aussi, obliquement, la ligne que s’est donnée le film : ne pas ajouter à la déchirure que la mort de Yotam et de ses deux camarades aurait pu faire naitre.

On pense inévitablement au Schibboleth2 que Derrida consacre au grand poète juif de langue allemande Paul Celan. Le shibboleth est ce mot de passe hébreu que l’on faisait prononcer à l’étranger pour savoir s’il était des vôtres, et dont l’échec de prononciation valait sentence de mort3. La fin de Yotam est l’exacte figure d’un shibboleth qui échoue : au moment de trouver du secours, il parle hébreu, il crie qu’il est israélien, il agite tous les signes disponibles – langue, nom, peau, histoire – pour être reconnu des siens. Pourtant, celui qui, toute sa vie, avait voulu appartenir, meurt d’un défaut de reconnaissance. L’ironie est si douloureuse qu’elle menace, par instants, d’assujettir l'intrigue du film à un pur fatum, ce qu’il a néanmoins la retenue d’éviter en rendant sans cesse son personnage à son humaine fragilité.

(…) celui qui, toute sa vie, avait voulu appartenir, meurt d’un défaut de reconnaissance.

Le shibboleth c’est aussi, chez Derrida, le signe juif dans la chair – la circoncision, marque inscrite, irréversible – qui dit, d’un même mouvement, l’appartenance et la violence de la différence entre ceux qui sont comme nous et les autres, cette frontière que le jeune homme aura la malchance de ne pas franchir dans l’autre sens. Mais le philosophe fait aussi du shibboleth le signe même de la poésie, qui lie d’une façon indissociable la singularité la plus grande (l’idiome, l’événement, l’individu, la marque) et l’universel. C’est bien cette voie que le documentaire emprunte. Il se clôt sur une dédicace « à toutes les victimes innocentes du conflit » qui demande à être prise dans sa plus large extension. Le geste qu’il accomplit pour Yotam – le rendre à sa densité d’existence, refuser qu’il se résume à un nom dans une liste, à une affiche de papier agitée par le vent une fois les otages rentrés chez eux ou enterrés – vaut pour toutes les vies sacrifiées. Il faut, pour cette raison, que Looking for Yotam ne demeure pas confiné à une réception communautaire : ce qu’il fait pour un jeune israélien aux cheveux de feu, il le propose aussi à toute destinée.

  • 1. Voir les vidéos disponibles en ligne, notamment sur Instagram.
  • 2. Shibboleth. Pour Paul Celan, Galilée, 1986, 128 p.
  • 3. Livre des Juges, XII, 6 : « Ils lui disaient : "Eh bien, dis : Shibboleth !" Lui prononçait : "Sibboleth", car il n’arrivait pas à dire le mot correctement. Alors, on le saisissait et on l’égorgeait près des gués du Jourdain. À cette époque, tombèrent quarante-deux mille hommes d’Éphraïm. » [trad. issue de l'édition de l'AELF, disponible en ligne]