La Liberté d’être libre de Hannah Arendt
Probablement écrite en 1966-1967, sans titre, cette conférence a été retrouvée récemment dans le fonds Arendt de la bibliothèque du Congrès à Washington et publiée pour la première fois dans une revue anglaise en 2017. Son découvreur lui a donné son titre, The Freedom to Be Free. Elle synthétise avec une limpidité et une concision étonnantes les idées de la philosophe sur la liberté politique, en lien surtout avec les deux grandes révolutions, l’américaine et la française, qui n’ont pas « restauré » l’ancien – en se contentant d’accorder des droits et des libertés qui n’existaient pas –, mais créé une totale nouveauté politique en instaurant « la liberté d’être libre », le désir non seulement d’être libéré de l’oppression, mais de vivre librement une vie politique et de participer aux affaires publiques. Arendt rappelle le rôle théorique de l’Antiquité gréco-romaine, mais aussi et surtout insiste sur le lien intrinsèque, dans la Révolution française, entre la pauvreté absolue du peuple et sa liberté : contrairement à ce qui passe dans la révolution américaine, la libération de la première devient condition sine qua non de la seconde. Au point que, pour les sans-culottes, « comparées à l’urgence de leurs revendications, toutes les délibérations sur la meilleure forme de gouvernement paraissaient soudain futiles et dépourvues de sens ». Étrange résonance de cette affirmation, après les samedis français depuis des mois… Ce tournant des priorités – du politique au social – qui se produit au cœur de la Révolution a fait que « la maîtrise de la pauvreté est un prérequis de la fondation de la liberté », mais il explique aussi, selon Arendt, à la fois la Terreur et l’inattention ultérieure au despotisme qui menace. Les réflexions finales sur la coïncidence nécessaire entre liberté et sentiment ou expérience d’être libre, d’entrer dans un nouveau commencement, sont éclairantes. Dans le titre du recueil La Révolution qui vient (Payot 2018), la seule révolution dont il est question est celle (positive aux yeux d’Arendt) des « conseils » de la révolution hongroise en 1956. Les textes de ce livre traitent peu ou prou des échecs ou des conséquences multiples des révolutions, en particulier celle de 1917, dans les sociétés politiques au xxe siècle : comment elles ont brouillé, comme idée et comme réalité, la « grande tradition » de l’autorité, de la culture et de la liberté politiques. Nombre de textes courts (dont des recensions) d’Humanité et terreur (Payot, 2017) témoignent aussi de la « passion de comprendre » d’Arendt – de comprendre, en fin de compte, les multiples tourments et contradictions de la liberté dans la condition de l’homme moderne, de relier la théorie politique aux situations concrètes en traitant de toutes avec une égale liberté critique. On retient particulièrement ce qu’elle dit de la culpabilité allemande (en 1945), de la « tour d’ivoire du sens commun » chez Dewey, des « propos de table de Hitler », de l’« image des États-Unis » (en Europe), de la « menace du conformisme », et plus encore le premier texte, un entretien célèbre de 1964, intitulé « Ce qui reste ? Il reste la langue maternelle ».