La nouvelle donne protestante, de Sébastien Fath et Jean-Paul Willaime (dir.)

Essor et recomposition au XXIe siècle


Cette remarquable radiographie du protestantisme français aujourd’hui a d’abord le mérite de clarifier, de comprendre, d’évaluer une évolution considérable des protestants français durant les quarante dernières années : la prépondérance quantitative des évangéliques et des pentecôtistes sur les réformés et les luthériens parmi les pratiquants cultuels réguliers, c’est-à-dire ceux qui constituent finalement, malgré toutes les nuances qu’il faut mettre, le noyau central et actif d’une confession religieuse. Ce renversement silencieux (malgré l’« effervescence » des réunions pentecôtistes) atteste, à l’insu de beaucoup, combien la France aussi est atteinte par l’expansion des Églises dites « évangéliques ». Les institutions « officielles » n’ont, il est vrai, que partiellement enregistré ce déplacement. L’ouvrage, né d’un colloque en 2010, s’efforce de l’analyser avec toutes les précisions de méthode et de statistique désirables. Mais les différentes « communautés », leurs fidèles et leurs pasteurs, font aussi l’objet d’analyses qualitatives : « hauts lieux » de l’Église réformée à Paris, luthériens et réformés d’Alsace-Moselle, « mondes » pentecôtistes, charismatique, évangélique, piétiste, Églises issues de l’immigration… La diversité protestante est là. Que devient alors l’« ascèse intramondaine », expression de Max Weber devenue centrale pour la compréhension du protestantisme réformé ? Elle subsiste, entre autres, dans l’engagement social des protestants français (S. Fath), mais A. Baubérot souligne combien la jeunesse protestante et ses mouvements, atteints d’un côté par la sécularisation, de l’autre rattrapés, récemment, par les mouvances évangéliques, peinent quelque peu à s’inscrire dans la mémoire réformée. Par ailleurs, dans le paysage institutionnel des protestants, fragmenté pour ainsi dire par définition, il faut noter d’une part, au sein de la Fédération protestante de France (Fpf), le rapprochement et même un processus d’unification luthéro-réformés (pour faire court, et en grossissant : entre réformés de la France « de l’intérieur » et luthériens d’Alsace-Moselle), et d’autre part le rapprochement voire la réconciliation, au sein du Conseil national des évangéliques de France (Cnef), de différentes mouvances évangéliques-pentecôtistes-piétistes, qui se lançaient des anathèmes il y a encore à peine quinze ans. Cnef et Fpf se rapprochent à leur tour et cela laisse augurer de nouvelles transformations du paysage protestant en France dans les décennies à venir. Manquent peut-être dans ce livre quelques analyses plus spécifiques de l’affrontement protestant actuel (luthéro-réformé et évangélique) à la postmodernité (ou à l’« ultramodernité ») séculière du xxie siècle, ou à l’époque post-métaphysique (comme dit Habermas) : quelles réflexions sont menées, quelles réactions peut-on enregistrer ? Nos évangéliques français, par exemple, sont-ils interchangeables avec ce que nous savons de ceux des États-Unis ou du Brésil et d’ailleurs ? Et comment, chez les « luthéro-réformés », pense-t-on la situation religieuse actuelle ?

J.-L. S.

Labor et Fides, 2011
483 p.