Port-Royal, de Michel Carmona


Au début du xviie siècle, après que quatre filles de la famille Arnauld ont rejoint en un bref laps de temps le monastère de Port-Royal, dans la vallée de Chevreuse au sud de Paris, ce dernier aurait pu n’être et ne rester qu’un foyer plus ou moins chaud de la réforme catholique lancée par le concile de Trente. Dans une famille bourgeoise qui comptera vingt enfants (entre 1589 et 1612), les filles auraient pu en effet entrer au couvent parce que c’était leur destinée ordinaire. Il se trouve que Jacqueline, l’aînée, née en 1591 et nommée abbesse en 1602, à onze ans (sous le nom de «  Mère Angélique  »), se convertira «  pour de bon  » vers 1608, et entraînera, par une succession de choix et de rencontres fortuites, l’entrée dans l’aventure janséniste, c’est-à-dire dans une affaire politico-religieuse qui va s’étendre sur plus d’un siècle. Toutes sortes ­d’acteurs politiques et religieux défilent ici : les rois, les reines, les princes, les duchesses, Richelieu, Mazarin, Fénelon et Bossuet, les papes, les évêques, les jésuites, les capucins et les oratoriens, les théologiens et les intellectuels (Saint-Cyran, Pascal et Racine, les Solitaires…), le parlement et la faculté de théologie de Paris, les membres de la famille Arnauld, les religieuses… C’est un ballet de conflits sans fin, d’alliances et de renversements d’alliance, sur fond d’une société qui s’émancipe déjà de la chrétienté mais aussi, silencieusement, de la monarchie absolue. Rappelons que ce ne sont pas les jésuites qui gagneront la partie, même si l’abbaye de Port-Royal est rasée en 1710, mais le jansénisme, devenu un agent souterrain de la Révolution – qui s’ignore, bien sûr. On peut lire le Grand Siècle pour le haut – le roi Soleil, Versailles, le classicisme… – ou par le bas – les guerres continuelles ou la répression des opposants. Le fil rouge de Port-Royal rappelle à quel point le Grand Siècle était encore catholique, mais pris dans des déchirures prémonitoires du début de la fin.

 

Fayard, 2018
496 p. 26 €