Notes de lecture

Staline d'Oleg Khlevniuk

Traduit par Evelyne Werth, préface de Nicolas Werth

mars 2018

#Divers

Que, pendant des décennies, l’intérêt pour le nazisme et la Shoah ait dominé le débat intellectuel en France était parfaitement justifié. Qu’une relative indifférence ait entouré, depuis 1989, l’odyssée stalinienne de l’Union soviétique l’est beaucoup moins, et il est heureux que l’anniversaire de la révolution de 1917, même célébré discrètement, ait ranimé un peu l’intérêt pour ce naufrage absolu, en tout cas pour son coût en vies humaines. Pourtant très sévère, accablante même, pour l’homme Staline et son bilan, la biographie d’Oleg Khlevniuk n’est pas manichéenne : l’auteur rappelle et discute les résultats récents de la recherche, et il tente d’entrer dans les raisons ou la logique des décisions staliniennes, depuis son enfance, sa jeunesse (de séminariste) et « l’avant » de la révolution, jusqu’à son attaque cérébrale, le 1er mars 1953, et sa mort, le 5 mars, en passant par les grands – et terribles – moments de son parcours à la tête de l’Union soviétique. Il décrit longuement les arcanes d’un système d’oppression absolu, pratiquant la terreur contre les opposants ou leur élimination par anticipation, grâce à l’appareil parfaitement maîtrisé d’une énorme police politique. Faute d’accès à diverses archives, des incertitudes demeurent, mais le bilan – par dizaines de millions – des victimes directes et indirectes d’un tyran impassible devant leur sort est incontesté. Les chapitres sur le caractère de Staline – un dissimulateur sournois qui rejetait sur les autres la responsabilité de ses mauvaises décisions, en particulier durant la guerre – ne sont pas les moins intéressants. Et le récit des jours de sa mort – auquel un procédé littéraire permet de revenir tout au long du livre – a quelque chose de surréaliste : jusqu’à sa mort médicalement déclarée, il répandait encore la terreur autour de lui pendant sa longue agonie. Mais il avait réussi à se faire aimer par les communistes du monde entier, comme en témoignait la une de L’Humanité du 6 mars 1953 : « Deuil pour tous les peuples, qui expriment dans le recueillement leur amour pour le grand Staline. » Un amour dont apparemment tout le monde ne s’est pas encore relevé.

Jean-Louis Schlegel

Belin, 2017
615 p. 25 €

Jean-Louis Schlegel

Philosophe, éditeur, sociologue des religions et traducteur.   Jean-Louis Schlegel est particulièrement intéressé par les recompositions du religieux, et singulièrement de l'Eglise catholique, dans la société contemporaine. Cet intérêt concerne tous les niveaux d’intelligibilité : évolution des pratiques, de la culture, des institutions, des pouvoirs et des « puissances », du rôle...