La Mécanique des passions. Cerveau, comportement et société, de Alain Ehrenberg


Alain Ehrenberg livre le troisième volet d’un triptyque entamé avec La Fatigue d’être soi (Odile Jacob, 1998) et La Société du malaise (Odile Jacob, 2010). Alors que les deux ouvrages précédents portaient sur les significations sociales de la dépression et de la souffrance psychique, celui-ci s’intéresse aux nouvelles sciences du cerveau et du comportement (ou neurosciences cognitives et sociales), abordées sous l’angle de leurs répercussions sociales. Alain Ehrenberg poursuit une réflexion sociologique sur les troubles psychiques et les problèmes de santé mentale dans le contexte de nos sociétés qualifiées d’individualistes (ou «  société des individus  », selon l’expression de Norbert Elias)[1]. L’approche se veut décloisonnée, ce qui signifie que la santé mentale ainsi entendue déborde largement le champ spécialisé de la psychiatrie et des psychothérapies, pour toucher aux enjeux de la socialisation (compétences relationnelles et émotionnelles sur le versant positif, difficultés relationnelles et phénomènes de déliaison ou de désocialisation sur le versant négatif) dans des domaines aussi diversifiés que le monde professionnel, l’école, la famille, les relations affectives,  etc. Ce qui s’y joue n’est donc rien moins que la façon de concevoir le social, dans une configuration où les idéaux individualistes combinés aux risques de vulnérabilité ou de précarité peuvent faire craindre une dissolution des liens sociaux. Il s’agit pourtant, selon Alain Ehrenberg, de repenser les institutions et les régulations à l’aune de ce qu’il appelle l’«  autonomie comme condition  », c’est-à-dire l’autonomie devenue une norme sociale (après avoir été une aspiration individuelle à l’émancipation et à l’indépendance), au sens où il est désormais attendu que l’individu se prenne en main et soit l’agent de son propre changement.

Dans son article, «  Le cerveau “social”. Chimère épistémo­logique et vérité sociologique  » (Esprit, janvier 2008), il s’agissait à la fois d’évaluer les prétentions scientifiques de ce qu’il est convenu d’appeler le programme fort des neuro­sciences, à savoir ­l’ambition ­d’expliquer nos comportements sociaux sur la base du fonctionnement cérébral (le programme faible se limitant à chercher des corrélats neuraux à nos états et à nos actions), mais aussi d’étudier sociologiquement le cerveau en tant qu’il est devenu une thématique voire un personnage omniprésent dans nos sociétés, donnant lieu à de nouveaux «  jeux de langage  » qui offrent des ressources appropriables par les individus ordinaires (parmi lesquels des patients qui tentent de «  refaire leur être moral  » à l’aide de ce jeu de langage). Sur le plan épistémologique, l’hypothèse du «  cerveau social  », l’explication des comportements sociaux par des mécanismes cérébraux, se heurte à une série d’objections et de critiques, apparues notamment dans les débats sur les techniques d’imagerie cérébrale (l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle [Irmf]) et sur la théorie des neurones miroirs (censés rendre compte de l’empathie). Le programme fort s’est vu reprocher de confondre corrélation (associations entre aires neuronales activées et comportements ou états) et causalité (explication des comportements et états par ces aires neuronales) et par suite de procéder à une naturalisation de l’esprit de type réductionniste. En effet, si l’empathie a besoin d’un support biologico-cérébral, elle ne prend sens que dans des contextes sociaux particuliers, ces derniers étant ignorés ou évacués par le programme fort – lequel, en prétendant tout ramener à des mécanismes naturels, méconnaît la dimension sociale et morale de l’empathie, ou en donne une version particulièrement appauvrie ou inadéquate. Les neurosciences cognitives et sociales tendent à concevoir le social exclusivement à partir des relations interindividuelles ou intersubjectives (que ce soit sur le mode de la coopération ou de la compétition). Aucune place n’est accordée aux phénomènes sociaux (institutions, conventions, coutumes, règles,  etc.) qui ne se comprennent pas dans l’optique d’un strict individualisme méthodologique. Alain Ehrenberg critique donc les prétentions excessives (non honorées à ce jour et sans doute non honorables, pour des raisons logiques ou principielles) ainsi que le caractère réductionniste ou appauvrissant du programme fort des neurosciences, mais il enquête dans le même temps sur la «  vérité sociologique  » de ces nouvelles sciences et des modèles qu’elles charrient ou induisent.

Dans La Mécanique des passions, on retrouve l’évaluation d’un programme scientifique et l’étude de son anthropo­logie sous-jacente. L’auteur prend acte de l’importance actuelle des neuro­sciences, qu’elles plaisent ou non. S’il existe un programme fort des neurosciences qui tend à méconnaître le registre concret, autonome et irréductible dans lequel travaillent les sciences sociales, il existe aussi une sociologie chimérique, qui préfère dénoncer par avance les effets supposés des neurosciences (déshumanisation, réductionnisme, surveillance et biopouvoir,  etc.) plutôt que d’étudier les transformations induites au niveau des valeurs et des pratiques.

Au cœur de l’enquête, il y a cette idée forte selon laquelle le succès des neuro­sciences cognitives et sociales serait attribuable, au moins en partie, à l’affinité entre un programme de recherche et des représentations collectives, à des «  connexions inaperçues entre concepts scientifiques et idéaux sociaux  », ou à l’entremêlement entre les «  grands récits de l’individualisme contemporain  » et les «  jeux de langage scientifiques  ». Si les neurosciences et leurs débouchés parlent à un grand nombre d’individus contemporains plutôt que de s’imposer d’elles-mêmes, c’est parce qu’elles disent quelque chose au sujet des valorisations propres aux sociétés de l’«  autonomie comme condition  ». La réussite des neurosciences cognitives et sociales renverrait au fait qu’elles se sont vu conférer une «  autorité morale  » et non seulement scientifique. Une grande partie de l’enquête va consister à explorer et à clarifier ces idéaux sociaux, et à voir «  ce que cela fait  » au niveau des pratiques (ou des manières d’agir) de s’approprier les ressources fournies par le domaine des sciences du cerveau et du comportement. Dans un passage saisissant, l’auteur suggère que le cerveau est devenu une catégorie culturelle qui permet d’appréhender notre monde, par analogie avec les Nuer (étudiés par Evans-Pritchard) qui «  voient le monde à travers une entité qui est leur bétail  ». Le cerveau devient ainsi une figure exemplaire, notamment à travers la problématique de l’autisme de haut niveau, qui a accompagné le passage d’un modèle déficitaire (renvoyant au couple normal/pathologique) à un modèle capacitaire ­(s’appuyant sur la distinction typique/atypique et promouvant la diversité des styles de vie). Alors que le déficit devait être compensé dans une perspective adaptative ou orthopédique, l’idéal de l’individu capable prévoit que l’on puisse s’arranger avec son handicap (ou son symptôme), de manière à le transformer au moins partiellement en atout, dans une perspective créative (le «  potentiel caché  », à découvrir et à augmenter). Cet idéal, repérable dans le champ des psychothérapies, est aussi à la base du modèle des compétences émotionnelles et relationnelles que les individus ordinaires sont désormais enclins à faire fructifier (le «  développement personnel  »). C’est cette propension à «  transformer ses handicaps en atout par une création qui augmente sa valeur en tant que personne  » qu’Alain Ehrenberg décrit comme «  un des plus puissants idéaux  » de la société de ­l’individu capable.

L’auteur éclaire la tension (mais aussi la complémentarité possible) entre deux grandes manières de soutenir ou de refaire son être moral dans les sociétés individualistes. D’une part, les exercices de l’autonomie, qui consistent à s’entraîner en vue ­d’acquérir des compétences ou des habitudes et qui correspondent aux mécanismes psychologiques de remédiation (réparation, réhabilitation, rétablissement) voire de développement (augmentation du potentiel) que l’on retrouve au cœur des neurosciences et des thérapies comportementales et cognitives (Tcc). D’autre part, les thérapies fondées sur la parole (typiquement la psychanalyse) ou les pratiques réflexives qui visent à rendre intelligible l’histoire relationnelle dont le sujet est issu. Alors que les approches psycho-dynamiques transforment des passions en questions, puis des questions en actions, grâce au pouvoir libérateur de la parole, les exercices de l’autonomie permettraient de faire l’économie du deuxième terme et de convertir des passions en actions au moyen ­d’entraînements. Alain Ehrenberg suggère que les sources de cette manière de faire seraient à rechercher du côté de l’empirisme de Hume et des Lumières écossaises, qui ont introduit la notion de mécanique de conversion des passions (ce qui permet de comprendre le titre de ­l’ouvrage). Il s’agit soit ­d’obtenir des comportements susceptibles de s’ajuster et de «  faire société  » dans un contexte individualiste (la métaphore des rameurs selon Hume, ou celle des rouages de la montre selon Adam Smith), soit de faciliter l’apprentissage des compétences ou l’acquisition des habitudes par voie d’exercice («  aider les gens à s’aider  »). La première voie trouve une illustration dans les développements récents d’une économie comportementale (ou neuro-économie) qui vise à «  changer le comportement sans avoir à changer l’esprit  » (traitement des «  biais cognitifs  » via une politique des coups de pouce [nudges]). La seconde voie correspond aux politiques de capacitation ou d’empowerment qui visent à redonner du pouvoir d’agir à ceux qui en manquent ­(l’entraînement, le «  coaching  »). Associée au concept de plasticité cérébrale, la promotion des exercices et des entraînements cognitifs et comportementaux permet à l’individu «  d’être l’agent de son propre changement  » et d’avoir confiance en soi (la self-reliance, ou capacité de compter sur soi-même au sens ­d’Emerson).

Enfin, Alain Ehrenberg insiste sur le fait que les mécanismes psycho­logiques de conversion des passions, qu’ils soient de remédiation ou ­d’augmentation du potentiel, peuvent être analysés sociologiquement comme des rituels. De façon éclairante et subtile, l’auteur compare la manière individualiste de refaire son être moral dans nos sociétés avec la guérison rituelle telle qu’étudiée par Edmond Ortigues dans des sociétés lignagères d’Afrique noire. Dans ce dernier cas, le mal vient du dehors (il est attribué à un esprit ancestral que l’on n’a pas honoré comme le veut la coutume et qui dès lors se retourne contre un individu en le possédant), et l’interprétation persécutrice appelle une réponse projective (expulser le mal en apaisant l’esprit errant, en le fixant à un autel). À l’inverse, dans le cas des rituels individualistes, la source du mal est intérieure et il importe que l’individu recouvre une capacité d’action grâce à un mécanisme de conversion des passions (subies) ou des émotions (incontrôlables), ce qui implique une forme de socialisation de la négativité. Compter sur soi-même pour s’en sortir ou rebondir n’équivaut pas à une logique individualiste désocialisée, mais suppose bien au contraire des ressources et des soutiens sociaux (certes disponibles de façon non aléatoire et inégalitaire). Alain Ehrenberg ne pratique pas une sociologie individualiste, mais bien une sociologie de l’individualisme, ce dernier terme renvoyant à une manière de faire société ou à un esprit commun[2]. L’efficacité des neurosciences et des Tcc n’est pas dissociable des idées sociales qui ont cours à un moment donné. Au terme de son parcours, renouant le fil sociologique et le fil épistémologique, Alain Ehrenberg peut ainsi proposer de substituer à la notion d’homme neuronal celle – empruntée à Mauss – d’«  homme total  », ou d’homme «  tout entier  ». Les neurosciences cognitives et sociales échouent à articuler théoriquement les dimensions biologiques, psychologiques et sociales, alors qu’elles doivent leur succès pratique à l’intrication de ces différentes dimensions de l’homme.

 

 

[1] - Plusieurs jalons de la réflexion menée par Alain Ehrenberg ont été publiés sous forme -d’articles dans la revue Esprit. Mentionnons de façon non exhaustive «  Le sujet cérébral  » et l’introduction au dossier «  Les guerres du sujet  » (novembre 2004) ; «  Malaise dans l’évaluation de la santé mentale  » (mai 2006) ; «  Le cerveau “social”. Chimère épistémologique et vérité sociologique  » (janvier 2008).

 

[2] - Parmi les questions que l’on pourrait adresser à Alain Ehrenberg, mentionnons, d’une part, celle du rapport entre exemplarité et généralité (par exemple dans l’usage qui est fait du cerveau de l’autiste de haut niveau, ou dans certaines formulations telles que la «  société d’autonomie généralisée  ») et, d’autre part, celle des ratés de l’idéal social décrit par l’auteur (que se passe-t-il lorsque cela ne marche pas, sur la base des ressources mises à disposition par les neuro-sciences cognitives et sociales ?). Ces questions reviennent sans doute à s’interroger sur la tonalité durkeimienne de l’ouvrage, sans doute bienvenue lorsqu’il s’agit de penser un nouvel esprit des institutions, mais qui gagnerait peut-être à être contrebalancée par quelques touches wébériennes (l’étude de valorisations sous l’angle des conflits de légitimité).

 

Odile Jacob, 2018
5 p. 23 €