Traverses


Jean Rolin marche pour écrire, ce qui ne veut pas dire qu’il écrit au seul rythme de la marche. En effet, comme il ne peut que marcher parce qu’il ne sait pas conduire, il lui faut s’adapter à des situations fort contrastées. C’est tout l’intérêt de ces trois publications automnales (un inédit et deux rééditions) que d’éclairer sa démarche en nous déplaçant dans des territoires qui n’ont rien à voir entre eux. Dans Traverses, il se promène à la fin des années 1990 dans des villes françaises à l’abandon (dans l’Est et le Centre de la France) car en voie de désindustrialisation, les espaces qu’il traverse sont lugubres et les marches nocturnes l’occasion de traîner dans des gares ou des bistrots pour rencontrer figures inattendues et méthodes de survie. À rebours, Campagnes, qui raconte le chemin de la guerre en Yougoslavie, découvre la terrible cruauté qui se cache derrière celui qui est protégé par ses armes et derrière des paysages où il y a des criminels invisibles partout. Le Ravissement de Britney Spears n’a pas grand-chose à voir avec ces deux livres plus anciens : il s’agit d’une fiction de Jean Rolin qui raconte l’histoire d’un agent secret dépêché à Los Angeles pour protéger une star (la chanteuse Britney Spears elle-même) qui risque d’être la victime d’un complot islamiste. L’ouvrage, fort drôle, raconte à la Rolin, encore et toujours, la marche à pied impossible dans une ville comme Los Angeles. On a droit à la description de tout ce qui bloque et fait frontière : des impasses, des parcours impossibles, des bus fantomatiques tant ils sont rares, des connexions invraisemblables, des hôtels inabordables, des gardes du corps et des paparazzi, et tout ce qui a pour métier de s’approprier des images de célébrité. Voilà une ville où il n’est pas possible de marcher et où il faut donc se déplacer comme un guerrier qui doit être en permanence sur la ligne de front. Dans le cas de Los Angeles, on comprend vite que Jean Rolin a choisi la fiction parce qu’il ne pouvait pas faire autrement : c’est une ville où l’on marche tellement mal qu’il faut se battre, redevenir un guerrier ou un agent secret pour la reprendre en main, pour affronter un monde qui court à sa perte. Les trois livres se font donc bien écho, celui de la ville de tous les simulacres, celui de la guerre et celui de la dérive urbaine. Mais, ce qui est rare, Rolin fait rire avec Britney Spears. C’est tout l’art de la fiction : se donner le droit de rire et de faire rire de ce qui n’est pas drôle.

O. M.

Seuil, Points, 2011
120 p. 5 €