Depuis ma chère disparition d’Iren Mihaylova
Le recueil d’Iren Mihaylova explore les méandres d’une quête d’identité qui s’offre dans son tremblement – mais d’un tremblement qui aura la force d’un sfumato final accompli, accepté, « (saisissant ») pour esquisser (son) horizon natal ». Si l’illusion et le leurre peuvent traverser le recueil, la vérité y est d’ordre poétique et se construit par la mémoire ou la rêverie, en cela dans les traces d’un Nerval, dont les échos constituent des jalons dans le recueil : chez Iren Mihaylova aussi, le rêve est une seconde vie, la poète appelant de « (sa) lyre pour appeler / le dernier des songes disparates ». Le réel à saisir, et qui semble sans cesse échapper, déploie in fine sa vie propre dans le corps de la langue, tissé dans l’image de la poésie même : « La poésie est un nuage et les draps étendus sous le ciel bleu / font partie du réel », écrit la poète.
Mais c’est surtout en se perdant et en revisitant la perte même que la poète conquiert une identité progressive. En cela, le titre du recueil est révélateur et joue son rôle de trompe-l’œil, tout en clair-obscur (et combien ce recueil, tout de clair-obscur, épouse ces éclats de lumière dans l’ombre !). De prime abord, on pourrait croire au récit d’un commencement, certes paradoxal, à partir d’un épisode passé, une origine temporelle que marquerait le « depuis » (le recueil montrera comme ce « depuis » a aussi un sens spatial et tient du lieu originel), mais la voix qui porte ce titre ne peut être que celle qui a achevé le recueil, invitant à sa relecture. En effet, si « chère » disparition il y a, c’est que cette dernière, en quelque sorte acceptée, sans violence, avec tendresse même, est reconnue – sans doute car nécessaire.
Ce titre réapparaît vers la fin du recueil sous forme de titre de poème, prenant une autre résonnance. L’expression « Ma chère disparition » n’est alors ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre (ce rêve familier verlainien pourrait d’ailleurs s’appliquer à ladite disparation qui aime et comprend, dont on ignore souvent le nom, celui des aimés que la vie exila). Dans ce poème, la disparition est le lieu des profondeurs, lieu paradoxal de retrouvailles, voire d’une résurrection : « Tu es là, au fond de ma disparition, ma chère disparition que je connais ». Sans doute faut-il voir dans cette connaissance advenue, une co-naissance au sens claudélien du terme, le thème de la renaissance faisant ses apparitions à plusieurs reprises dans le recueil : « Suis-je revenue dans ce pays où je suis née / Que j’ai quitté pour naître (…) ? », « Là où j’arrive à m’encrer, la terre m’enfonce, ce sable mouvant d’à côté, / Seulement à côté, aperçois-je mon renouveau. » Et si la poète obéit en quelque sorte au mot d’ordre baudelairien – au fond de l’inconnu, trouver du nouveau – on notera que remuer l’inconnu réveille ailleurs autant une forme vague de souvenir qu’ici une distanciation permettant d’appréhender ses propres contours. Mais la poète écrit bien « encrer » et non « ancrer » ; autrement dit, les traits d’un portrait ne peuvent advenir que par le travail d’une écriture qui passe par l’obscurcissement : « Dans la beauté de l’inconnu de cette ombre qui croise ma route et me divise – Je suis temporelle / Mais je ne crains plus ma disparition définitive. »
C’est l’occasion de ne pas se méprendre sur la part d’obscurité du recueil. Obscurité partielle de sens parfois (la poète déployant différentes strates de sens sur certains mots) sans renier pour autant l’entièreté du sens – mais Nerval ne dit-il pas de ses poèmes « obscurs » des Chimères (mot qu’on retrouvera dans le recueil) qu’ils « perdraient de leur sens à être expliqués, si la chose était possible » ? – et obscurité, jamais totale, d’un point de vue thématique. Aussi, le noir, certes redoublé, reste-t-il associé au soleil nervalien : « soleil noir, noir ». Et c’est surtout le thème de l’ombre (sombre aussi ou pénombre dans un titre de poème) qui scande le recueil et dont le mot apparaît comme un leitmotiv. « Suis-je moi-même autant ombre ? » se questionne ainsi la poète, avant d’ajuster : « Dans la redéfinition de mes ombres ». Faut-il rappeler qu’ombre suppose lumière et matière, ou ne peut être qu’une disparition partielle ? L’ombre projetée est celle d’un corps qui croise la lumière. Ici, la pluralité « (des) ombres » annonce une identité qui s’appréhende par sa pluralité (hybridation que souligne la chimère : « en signe d’infini, j’empreinte les chimères »). À ce titre, le « nous », le « tu », quand il n’est pas adressé explicitement à l’« amour » dans le recueil, malgré une prédominance du « je », peuvent peut-être se lire comme d’autres instance de la même voix : s’agirait-il du flottement de l’adresse de la poète à un « elle-même » d’autres lieux, d’autres époques, d’autres degrés de réalité ? L’étrange « voix ombrienne » (exemple de mot où le signifiant l’emporte sans doute le signifié originel – il en va ainsi de ces mots quelque peu disparus de notre langage, parfois vêtus chez Iren Mihaylova d’un sens nouveau, flirtant avec le néologisme, qui sont autant de recréations de mots disparus, inscrits dans sa langue même) narre en outre la « déroute d’ombrier ». Et si l’on comprend l’ombrier comme un générateur d’ombre, sorte d’arbre nouveau, que penser de l’ombre d’une ombre : s’agit-il d’une ombre multipliée ou d’une ombre plus pâle, et qui s’éloigne : « Dans le creux entre deux ciels, (…) / Je suis devenue l’ombre d’ombrier » ? Il faut accepter la part de mystère persistant du « château mystique de rêverie » de la poète.
De même, la cellule, que mentionne la poète, n’est pas enfermement définitif synonyme de mort. On pourrait déceler en elle un sens quasi biologique de promesse d’un vivant à poursuivre. En témoigne le titre du poème « Fenêtre vers l’apocalypse », échappée salvatrice, si l’on entend apocalypse dans son sens premier de dévoilement-révélation. Échapper pour trouver un « retour chez soi », comme c’est le titre d’un poème, est en quelque sorte la dynamique d’un recueil qui a tout d’une odyssée étonnement mouvementée eu égard à sa brièveté. Pour ce faire, comme Ulysse, la poète retrace un long voyage : « Me voici – arrivée enfin à ma destination après une longue / croisades des solitudes ».
Le lecteur y est rapidement confronté, le recueil d’Iren Mihaylova – et de là vient son étrange et vertigineuse beauté – vogue sans jamais cesser d’entrechoquer les contraires, les antagonismes (« Antagonismes d’une prophétie ») : l’ombre et la lumière, l’informité et la forme, le vide et le plein, l’oubli et la mémoire, le songe et le réel, le chemin et la déroute, l’endroit incertain et le lieu-dit, l’ancien et le nouveau, le perpétuel et le temporel, la frontière et l’ouverture, le dedans et l’à-côté, l’intérieur et le bord, la chute et la salvation, la fin et le renouveau, le même et l’autre… Plus qu’un mouvement pendulaire, on pourrait être tenté d’y voir la force du boomerang qui s’éloigne pour mieux revenir – encore serait-ce oublier ce perpétuel dépassement qui met poétiquement en œuvre une dialectique de la psychè. Si bien qu’il serait sans doute plus juste de penser le recueil comme une vaste spirale ascendante, jouant de la répétition, de la circularité et de l’avancée. Les images du « carrefour », du « rond-point », de la « rosace » ne sauraient exprimer à elles seules la force circulaire, circulatoire du recueil. Qui plus est, il s’agit aussi de tourner pour faire temple, au sens étymologique du terme, pour tenter de circonscrire.
Redire, c’est en outre inscrire dans la mémoire, et c’est aussi faire advenir la musique de la langue poétique, en répétitions et variations (il y a d’ailleurs une correspondance entre microcosme et macrocosme, et une musique « mathématique de l’âme » qui n’est pas sans rappeler une quête d’harmonie de la musique des sphères chez Platon). Il semble cependant y avoir une méfiance initiale à l’égard du même, de la redite, cette écholalie, sous la plume de la poète, qui s’exprime dans « Le rêve anagraphe » (rêve qui se réécrirait sans cesse, pris au piège hors du temps et de l’évolution ?). « Est-ce que je remue toujours le même songe », écrit la poète plus loin, ou encore elle signale « cette partie de la remémoration /Qu’(elle) répète sans cesse ». Ce retour du même, dont la présence sera dépassée, devient pourtant une des conditions même du grand poème : « Depuis le temps que j’écris, c’est la même ballade qui chante à travers moi ». À l’opposé du retour du même, la disparition se manifestera quant à elle par un effacement (la perte) ou un se-perdre, une perte de « repères », l’absence d’unicité du chemin et un éparpillement, la « dispersion ». « J’ai une carte et cinq chemins », « Je suis une route sans chemin », écrit la poétesse qui affirme, dans « Océan de disparité », « la perdition de (s)es repères qu’(elle) croi(t) sauver ».
Mais le plus vertigineux de cette « chère disparition » tient sans doute à la réversibilité, tissée au cœur du poème, entre le vide et le plein. En plus de ce vide inscrit dans le titre et traversant les thèmes du recueil, l’écriture elle-même exprime cette double possibilité. En effet, le recueil est constitué de poèmes assez courts créant des interruptions apparentes, autant de brèches, dans le fil de notre lecture. Mais force est de constater qu’il y a un certain nombre de coutures, de reprises d’un poème à l’autre, faisant refrain. Si la poète défait, elle fait aussi le lien (de ses « lianes »), si elle détisse, telle Pénélope attendant le retour d’Ulysse, elle retisse, de son « crochet », « le fil des jours pendus sur (son) arche ». Et la métaphore d’un déluge qui permettra l’avènement de « temps nouveaux » visite le recueil, de même que la propre « annonciation » de la poète.
En outre, Iren Mihaylova alterne le vers libre et le verset, plus pneumatique selon Claudel, qu’elle mène avec élan et qui contribue sans doute à l’avènement d’une respiration plus consciente (comme elle l’écrit : « je dois apprendre la respiration ») et d’une forme de plénitude.
Quant au mystérieux « anagramme du vide », peut-on le chercher au commencement du mot « évidence », de ce qui, paradoxalement, est déjà su ? Il y a en tous cas une réflexion poétique sur l’architecture du plein et du vide. Il en va ainsi de la figure de l’arbre (dont les racines sont essentielles dans la quête mémorielle) : « Tu penses que mon amour pour les arbres est aussi vide que plein de disparités », peut-on lire en songeant que l’espace entre les feuilles et les branches sont autant de trouées de lumière dans l’arabesque de ces corps ombreux. Et Iren Mihaylova de nous offrir dans ce recueil une définition des plus poétiques de la disparition, dotée d’une puissance mémorielle : la disparition serait ce vide qui se souvient du plein. La poésie se doit donc d’être d’abord réminiscence avant de puiser dans la force de métamorphose d’une identité qui « change à chaque rencontre / avec le temps disparate ».
Iren Mihaylova écrit là un recueil qui tient de l’alpha et l’oméga, du recommencement sans limite car « il aurait fallu remettre la terre à l’envers depuis le début », ou plutôt de « cette lettre qui condamne le début et la fin », au cœur d’une « mythologie qui (la) contient complète » – à moins qu’elle ne la complète. Aussi la poète, « depuis sa chère disparition », peut-elle affirmer, par le pouvoir de son verbe poétique : « je subsiste encore ».